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CHAPITRE PREMIER

Historique

Les caractères si particuliers des tumeurs calcifiées de la peau (consistance, siège superficiel, rendant l’examen facile, élimination du néoplasme après exulcération des téguments) attirèrent l’attention des cliniciens bien avant que le microscope fut inventé, et que la technique histologique eut permis de pénétrer dans l’intimité des processus pathologiques. Parmi les auteurs, les uns se contentent de signaler les faits : les autres s’inspirant moins de l’observation que d’une imagination féconde, esquissent différentes pathogénies.

Galien (Œuvres-Traduction Daremberg, 1856), note que l’on a trouvé dans les téguments des tumeurs contenant souvent des concrétions semblables à des pierres. Pour le médecin de Pergame. « Les parties primitivement en contact s’écarteraient les unes des autres (apostèmes) ; il existerait donc entre elles un certain espace vide qui, au lieu d’une matière, soit pneumatique, soit humide, contiendrait des grumeaux calcaires. »

Au milieu du xvie siècle, Victor Trincavella retire d’un abcès un corps résistant sur la nature duquel il n’ose se prononcer: pierre ou os? Fallope et Ambroise Paré traitant des athéromes signalent leur calcification (1) : d’après

(1) Il est, du reste, parfaitement exact qu’on observe Fathérome calcifié, au scrotum (cas de M. A. Malherbe). Quelques-uns de ces athéromes ont été récemment décrits comme de l’épithéliome calcifié.

la théorie régnante à celle époque, on admet que toutes les pierres de la peau proviennent d’un épaississement du pus, ou d’une transformation particulière de caillots sanguins.

Une tumeur de la paupière supérieure, du volume d’une noix, parfaitement encapsulée, ressemblant à de la chaux, est citée dans les observations de Wolff (1704) et opérée par ce chirurgien.

A. G. Richter (1780), Astley Cooper (1820) signalent la présence d’os dans la trame de certaines tumeurs souscutanées.

Rayer (1835), dans son traité des maladies de la peau, tome III, page 720, admet que la calcification est le résultat d’une sécrétion particulière des follicules ne donnant plus d’humeur sébacée, et cite deux cas de tumeurs calcaires recueillis par Meckel.

Dans les travaux de Gliïge (1841), nous trouvons une ébauche d’examen histologique. Il s’agit de deux tumeurs enlevées sur le genou d’une femme de 50 ans, et contenant des cellules épidermiques hexagonales, avec noyau, i soit clair, soit noir et pleines de granulations calcaires : mêmes altérations cellulaires sont notées dans les observations de John Dalrymple (1), Andrew Anderson (2), Thomas (3), Sichel (4), Forster (5).

(1) John Dalrymple. — Medico chirurg. Trans., London, 1846.

(2) Andrew Anderson. — Monthly Journ. of. med. Science, London,

(3) Thomas. — Tumeurs de la paupière, Thèse de Paris, 1866.

(4) J. A. Sichel. — Annales d’oculistique, 1867.

(5) Forster. — Illustrate mediz. Zeitg. München, 1855,

Veut-on consulter les traités classiques d’anatomie pathologique ? Lancereaux (1), Rindfleisli (2) signalent sans y insister l’infiltration calcaire des tissus épithéliaux, tandis

que Cornil et Ranvier (3) admettent que la paroi des kystes

sébacés est atteinte par le dépôt de sels de chaux.

Virchow (4), dans son traité des tumeurs, décrit des néoplasmes ossifiés, mobiles sous les téguments, pouvant occuper les différentes parties du corps et dont le développement se ferait par ossification des couches superficielles du périoste ou par hyperostose d’une parcelle d’os détaché par fracture, d’où la dénomination « d’exostoses discontinues » donnée à ces tumeurs ; l’examen histologique, malheureusement, fait défaut. Le grand anatomo-pathologiste allemand lui-même ignorait ainsi la structure de l’épithéliome calcifié, et pourtant, il cite, sans commentaire du reste, le travail de Martin Wilckens où l’on trouve un exemple typique de la tumeur qui nous occupe.

Dans sa thèse, soutenue à Gœltingue, 1858, Wilckens, en effet, a eu le mérite d’avoir décrit avec netteté et précision les caractères histologiques de l’épithéliome calcifié, d’après l’examen microscopique d’une tumeur de la région frontale enlevée, le 8 décembre 1857, à la clinique de M. le conseiller Baumm, chez une fenime de 43 ans. « Sur de fines

coupes, dit-il, on distingue nettement un stroma clair con-

(1) Lancereaux. — Traité d’anatomie pathologique. Tome I, p. 498.

(2) Rindflëish. — Traité d’anat. pathologique. Traduction Gross.

(3) Cornil et Ranvier. — .Manuel d’hist. pathologique, lre édition. Tome I, p. 61.

(4) Traité des Tumeurs. Trad. Arronshon, 1869, tome 1.

tenant des masses arrondies plus sombres. Le stroma contient de nombreuses cellules osseuses; à un grossissement de 350 diamètres, on reconnaît que la masse obscure est formée de cellules épithéliales soudées ensemble, et tellement imprégnées de granulations calcaires qu’on peut à peine reconnaître le contour des cellules : on distingue cependant bien les plus claires contenant encore un noyau. L’emploi de l’acide chlorhydrique, suivi d’effervescence, rend la coupe transparente, et montre les cellules épithéliales de formes variables et munis de noyau plus ou

moins volumineux.

Dans l’état actuel de la science, il faut donc considérer cette tumeur comme un épithéliome (cancroïde) dont les cellules ont subi une métamorphose régressive calcaire et dont le stroma s’est transformé en os vrai. »

Ce seul fait, observé au milieu d’autres néoplasmes de la peau plus ou moins ossiformes, de constitution histologique toute différente, ne permettrait pas à Wilckens de tirer des conclusions et de généraliser ; et au professeur Malherbe revient le mérite d’avoir établi, dans une série de publications parues depuis 1880, la nature de l’épithéliome calcifié et montré que la plus grande partie sinon toutes les prétendues pierres de la peau, n’étaient autre chose qu’une des espèces du genre épithéliome, espèce caractérisée par la calcification des cellules néoplasiques. La question, ébauchée d’après la présentation de pièces à la Société anatomique de Paris (1880); traitée dans les Archives de physiologie (1881), fait le sujet de la thèse de J. Chenantais (1881). Au congrès de

Londres (1881), Fauteur communique ses principales observations.

En 1882, paraît le mémoire couronné par la Société de chirurgie (Prix Laborie), “ Recherches sur Fépithéliome calcifié des glandes sébacées ; contribution à l’étude des tumeurs ossiformes delà peau ».

Dans les archives générales de Médecine de 1885, dans les communications faites au Congrès de Chirurgie (1895), nous retrouvons la description de la tumeur telle que nous l’avons établie au début de ce travail.

Mais aussitôt né, aussitôt combattu ; Fépithéliome calcifié est loin d’être admis par tous les auteurs.

Trélat et Lejars, écrivent dans les Archives générales de médecine (1885) : » La calcification des cellules épithéliales n’est qu’un fait d’ordre secondaire dans la vie des épithéliomes ; c’est seulement une de leurs transformations possibles plus ou moins rare ; une façon en quelque sorte de terminer leur évolution ».

Ainsi donc, pas d’épithéliome calcifié, mais plutôt dégénérescence calcaire, d’un cancroïde vulgaire.

Luquet (1) dans une thèse faite sous l’inspiration de M.Chandelux, de l’école de Lyon, ne voit dans Fépithéliome calcifié qu’une dégénérescence calcaire d’un kyste sébacé ; parmi les cellules glandulaires, les unes évolueraient vers le type corné ; d’où apparition de globes épidermiques ; les autres se calcifieraient grâce aux myéloplaxes ou cellules à noyaux multiples, si nombreuses dans les tumeurs

(1) (Thèse de Lyon, 1885).

ossiformes. On sait, en effet, que les auteurs allemands, à la suite des travaux de Gegenbauër, attribuent à ces éléments le rôle de secréter des matériaux calcaires dans les tissus osseux.

Pour Bard (1), l’épithéliome calcifié n’est pas une entité morbide, c’est une lésion inflammatoire des glandes sébacées guéries par calcification.

Lannelongue et Achard (2), Ménard (3), tout en admettant l’existence du néoplasme, en font une tumeur congénitale: « Les cas décrits sous le nom de kystes pierreux ou calcaires des sourcils paraissent bien se rapporter à des kystes dermoïdes. Ils sont congénitaux ou du moins observés chez des sujet jeunes : siègent autour de l’orbite et adhèrent profondément au squelette, tandis qu’ils sont mobiles sous la peau », et à l’appui de cette thèse, ils citent les cas de J. et A. Sicliel (4) : l’examen histologique fait par Lecomte décelait, dans les tumeurs, la présence de « cellules irrégulières, d’une substance organique abondante, remplies de earbonate de chaux et magnésie ». Ainsi, en était-il dans les observations de Rizet (5), Jarjavay (6) et de Barnes.

Même opinion est soutenue par Pillet (1890), Sourdilleet H. Braquehaye (7), et Jacques Reverdin de Genève signalant

(1) Bard. Précis d’anatomie pathologique.

(2) Lannelongue et àchard. Traité des kystes congénitaux. Paris, 1886.

(3) Lannelongue et Ménard. Affections congénitales. Paris, 1891. Tome I.

(4) J. et A. Sichel. Annales d’Oculistique, 1867.

(5) Rizet. Annales d’Oculistique, 1867.

(6) Jarjavay. Bulletin de la Société de Chirurgie, 1869.

(7) Archives d’Ophtalmologie, février 1895.

un cas d’épithéliome calcilié récidivant prétend que la tumeur « se développe probablement aux dépens d’inclusions ectodermiques, soit embryonnaires, soit fœtales ». (1)

L’école allemande avec Perthès, Thorn et Linsen, admet que les tumeurs calcaires de la peau, sont non pas des épithéliomes, mais bien plutôt des endothéliomes ; on sait du reste, que la théorie endothéliale, appliquée aux sarcomes, tend de plus en plus à être admise chez nos voisins.

G. Perthès (2), d’après l’examen histologique de deux tumeurs calcifiées, développées symétriquement à la face dorsale du pied chez un homme de 32 ans, opéré en 1893 par Trendelenburg, conclut à V endothèliome.

Le néoplasme aurait pour origine, une prolifération des cellules de certains territoires lymphatiques, et aussi celles des canaux plasmatiques, c’est-à-dire les cellules du tissu conjonctif ; et les élément néoformés revêtiraient des formes variables, depuis la cellule ronde, jusqu’à la cellule polygonale d’apparence épithéliale, des figures de transition de la cellule endothéliale plate à la cellule fusiforme.

Notons également la présence d’éléments à noyaux multiples, qui, pour l’auteur, joueraient un rôle très important, en plus des lésions vasculaires, dans le processus de calcification. Surles dix-huit cas, recueillis par Perthès, aucun n’a donné lieu à des métastases ou à des récidives.

La liste des travaux parus sur la question n’est pas

(1) Congrès français de Chirurgie. Séance du 22 octobre 1901.

(2) Des endothéliomes calcifiés du tissu cellulaire sous-cutané. ( Semaine médicale, 1895, p. 395).

( — Betrâge Z. Klin. Chirurg. XII-2).

encore épuisée. Tandis que Monin (1) avec le professeur Poirier (2) étudie spécialement les nodules calcifiés ou ossifiés qui apparaissent à la face interne du tibia, et les fait dériver des masses adipeuses comprises entre le périoste et la peau, Curtillet et Dor (3) décrivent la maladie kystique des glandes sudoripares, et Derville (4) se range à leur avis, en signalant « les lésions dégénératives de ces glandes et leur transformation kystique, la calcification de leur contenu et aussi des tissus voisins. »

Dans un travail sur les sporozooses humaines, Millian (5) croit trouver une coccidie à l’origine des productions cutanées calcaires. « Les nodules simples, toujours microscopiques, sont constitués par une série de cellules embryonnaires, parsemées d’un grand nombre de cellules géantes, englobant de place en place un corps spécial qui paraît être une coccidie. » C’est à cette dernière opinion que se range Profichet (6) dont la thèse a été inspirée par Jeannel, bien que ses essais de culture et de reproduction de la maladie chez les animaux n’aient donné que des résultats négatifs.

D’après Bayle (7), sous l’influence de différentes causes

(1) Thèse de Paris, 1890.

(2) Bulletin delà Société anatomique de Paris, p. 95-115, 1887.

(3) Gazette hebdomadaire de médecine et chirurgie, 13 novembre

(4) Congrès français de médecine, cinquième édition, Lille. Séance du 29 juillet 1899.

(5) Thèse de Paris, 1899.

(6) Profichet. Thèse de Paris, 1901.

(7) Bayle. Thèse de Paris, 1905.

(irritation, traumatisme, infection), les tumeurs pierreuses de la peau se développeraient aux dépens des fibres du tissu conjonctif après dégénérescence hyaline préalable, et le processus de calcification ne s'accompagnerait d’aucune réaction inflammatoire. »

« Tôt homines, tôt sententiæ » peut-on dire avec juste

raison, après cet aperçu historique de la question. Du

reste, il convient de faire remarquer que la plupart des auteurs qui ont écrit sur l’éptihéliome calcifié, n’ont eu que quelques tumeurs à leur disposition, et bien souvent un spécimen unique: on peut donc être surpris du caractère de certitude que donnent certains d’entre eux à leurs affirmations. Pour nous, à l’aide des trente-neuf tumeurs que nous possédons et que nous allons maintenant analyser, nous espérons nous faire une religion à ce sujet, en reproduisant fidèlement les opinions que notre maître, le professeur A. Malherbe, a émises au dernier Congrès de Chirurgie (1).

(1) Communication faite ail Congrès de Chirurgie, Paris 1905. Séance du 7 octobre. Bulletin, page 1175.

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