CHAPITRE III
Anatomie pathologique
Il nous est maintenant facile, d’après l’analyse des observations précédentes, de synthétiser nos connaissances sur les tumeurs calcifiées de la peau, et d’esquisser rapidement l’anatomie pathologique de ces néoplasmes tant au point de vue macroscopique qu’au point de vue microscopique.
Ce sont des tumeurs toujours sous-cutanées. La peau qui les recouvre, est le plus souvent normale, ou bien légèrement amincie mais toujours mobile : parfois cependant, elle s’ulcère, mais ces ulcérations sont dues non pas à l’envahissement du processus néoplasique, mais bien plutôt à des causes extérieures (compression, frottements répétés, traumatismes accidentels, etc ). Dans ces cas, le travail inflammatoire peut créer des adhérences entre les téguments et la tumeur sous-jacente, et, de plus, infecter les ganglions de la région ulcérée. (V. Obs. de A. Malherbe.) A part ces circonstances , elles sont presque toujours encapsulées , même quand elles récidivent.
Leur siège est assez variable, avec cependant une prédilection marquée pour la tête. Ainsi nous avons trouvé, pour la statistique des cas recueillis au laboratoire :
Tête : 21 cas, dont 9 pour la région sourcillière : les 13
autres occupaient le cuir chevelu, la nuque, le lobule de l’oreille, la région masseterine, la joue.
Thorax : 7 cas, parmi lesquels la tumeur a trois récidives.
Membres supérieurs : 7 cas, dont 4 à l’avant-bras.
Membres inférieurs : 4 cas.
Elles affectent en général la forme sphérique ou ellipsoïde, et varient beaucoup comme dimension, depuis le volume d’une tête d’épingle, d’un petit pois, d’une noix, jusqu’à celui d’une tête de fœtus de 7 mois : leur poids suit naturellement une marche parallèle à leur volume : notre plus grosse tumeur pèse 760 grammes.
Au toucher, leur consistance est très variable, suivant
la nature de la trame et le degré de calcification : très dure » •
si le processus calcaire est avancé et s’il y a de l’os ; très molle ou pseudorénitente, si la trame conjonctive est jeune et les masses calcifiées peu nombreuses.
A la coupe, elles apparaissent ainsi constituées:
1° Membrane d’enveloppe limitant la tumeur du côté de la peau qui peut glisser ainsi sur le néoplasme. Cette membrane, dont l’épaisseur peut aller jusqu’à un millimètre et plus, est blanche, nacrée, ou parfois transparente, et envoie au centre du néoplasme des travées de même ordre.
2° Entre ces travées, des îlots parenchymateux, les uns mous (éléments non calcifiés), les autres grenus et durs (masses calcaires.)
3° Parfois, en lieu et place des travées fibreuses, on trouve un véritable tissu osseux rappelant les parties
spongieuses des os longs : mais il faut remarquer que la membrane d’enveloppe reste fibreuse sans jamais s’ossifier.
A ces caractères macroscopiques, nous ajouterons les résultats donnés par l’analyse chimique .] Lors des premières recherches du Professeur Malherbe, M. Andouard, professeur de chimie à l’Ecole de Médecine de Nantes, a eu l’obligeance d’analyser une de nos tumeurs calcifiées. — (Obs. II).
Voici les résultats :
Matières organiques : 86,44.
Sels solubles dans eau : 1,60.
Phosphate de chaux : 9,27.
Carbonate de chaux : 2,11.
Oxyde de fer : 0,56.
La grande teneur en phosphate de chaux semble être un des caractères chimiques de ces tumeurs, s’il faut en croire les analyses des différents auteurs : Ainsi Renon et Dufour donnent :
Phosphate de chaux : 19,29.
Carbonate de chaux : 3,44.
Pour Profichet, le taux des phosphates s’élève à 40,62,. et Bayle cite le chiffre de 55,50, pour 15, de carbonate calcaire :
L’examen histologique vient confirmer toutes les données macroscopiques :
Au cours de nos observations, nous avons insisté suffisamment sur la nature conjonctive (tissu jeune, myxomaleux ou fibreux) de la trame, sur la structure parfaite du
tissu osseux, sur les vaisseaux, les éléments à noyaux multiples, sans qu’il soit besoin d’y revenir à nouveau : qu’il nous soit permis seulement de signaler la calciose de la trame, et de décrire en détail la cellule calcifiée.
Dans certaines préparations, la cellule conjonctive de la trame subit la dégénérescence calcaire ; et nous avons vu au milieu de son protoplasma, des granulations calcaires, alors que son noyau subsiste parfaitement. La forme de la cellule, son noyau allongé, sa situation le long des fibres conjonctives, sont autant de caractères qui nous permettent de la reconnaître, même calcaire des autres éléments néoplasiques calcifiés, qui, eux aussi, infiltrent plus ou moins la trame.
L’étude cytologique du néoplasme calcifié est rendue facile par la pétrification même de la cellule : ici, point n’est besoin de fixateur pour épargner un protoplasma délicat comme dans les autres tumeurs: il suffit de prélever, sur une pièce préalablemant décalcifiée, un petit fragment calcaire, de le réduire en une poussière très ténue ; et d’examiner la préparation dans des milieux appropriés. (Eau, glycérine, Picro-carmin).
La cellule calcifiée nous apparaît alors sous des aspects différents. Vue de face, elle est polygonale, ordinairement à six pans, disposition qui paraît due aux pressions réciproques qu’exercent les éléments cellulaires les uns sur les autres : car, en d’autres points, on la voit affecter la forme sphérique : à son centre nous trouvons un noyau ou plutôt une vésicule parfaitement sphérique qui se détache en blanc sur le fond de la cellule quand on fait varier le
point ; examinée de profit, elle affecte la forme d’un fuseau allongé, telle la cellule endothéliale, se présentant de champ : et dans ce cas, le noyau tantôt reste invisible, tantôt apparaît comme une mince ligne claire; enfin, il peut arriver que certaines cellules n’affectent pas une forme aussi régulière, et présentent des contours plus ou moins découpés.
Leurs dimensions sont en moyenne les suivantes :
Largeur diamètre : 18 à 22 u.
Epaisseur : 7 à 9«.
Le noyau lui-même, a à peu près le diamètre d’une hématie de l’homme.
A un fort grossissement, 780 Diamètres, nous voyons le protoplasma enserrer dans ses mailles des granulations très réfringentes, calcaires, et se condenser à la périphérie de la cellule ; le noyau clair a conservé sa membrane nucléaire : (V. Planche II, figure 3).
Nous avons là un élément cellulaire à aspect très spécial.
« La cellule de Vépithéliome calcifié , est pathognomonique, écrit le professeur A. Malherbe. Il suffit d’une seule cellule bien conservée pour reconnaître la nature de la tumeur, et sans soutenir qu’on n’observera jamais d’éléments semblables dans d’autres cas (nous ignorons les limites du possible et de l’impossible), je puis affirmer que sur plus de deux mille tumeurs, et en plus de trente années d’observations, je n’ai pas vu une seule fois dans d’autres tumeurs calcifiées, et, il y en a de nombreuses (athérome, lipome, fibrome), je n’ai pas vu, dis-je, une seule fois une cellule
pouvant être confondue aveccelle de l’épithéliome calcifié ».
Comment les cellules sont-elles unies les unes aux autres dans le néoplasme ? Nous n’avons pu malheureusement opérer sur des pièces fraîches, et faire des imprégnations d’argent suivant la méthode de Recklingausen, destinées à montrer l'existence d’un ciment intercellulaire : en tous cas, comme le démontre la dissociation, il n’y a pas de fibrilles conjonctives entre les cellules intimement soudées
les unes aux autres. Aj outons que les myéloplaxes sont formés
d’une unique lame protoplasmique homogène: il s’agit donc, non pas d’un élément résultant de la coalescence de plusieurs cellules, comme on a voulu le prétendre, mais bien d’une seule cellule dont le noyau a subi des divisions successives au sein d’un protoplasme insegmenté.