CHAPITRE IV
Pathogénie.
L’historique de la question exposé avec détails dans un des chapitres précédents nous a montré combien nombreuses et diverses étaient les théories pathogéniques édifiées en faveur des tumeurs calcifiées. Parmi les auteurs, les uns refusent tout droit de cité à l’épithéliome calcifié dans la classification actuellement établie des tumeurs, et jugent inutile de surcharger la nomenclature ; les autres, en font une entité morbide, mais le désaccord est complet quand il s’agit d’en établir l’origine et la physiologie pathologique. Examinons donc les arguments produits en faveur des différentes hypothèses émises à ce sujet, et, tout en les réfutant, nous nous inspirerons de nos observations personnelles pour conclure au processus qui nous paraît le plus probable.
« L' épithéliome calcifié n'existe pas, en temps que tumeur ». Telle est l’opinion du professeur de Genève, M. Bard. Pour cet histologiste, il s’agit d’une inflammation des glandes sébacées guéries par calcification. Les données de l’observation ne concordent guère avec cette hypothèse ; dans la plupart de nos tumeurs, en eftet, au point de vue clinique: ni douleur, ni rougeur, ni chaleur des téguments, ni engorgement ganglionnaire, qui sont autant d’indices d’infection;
au point de vue histologique, ni amas lymphocytiqlies périvasculaires, ni trainées lymphatiques, ni polynucléaires plus ou moins dégénérés, traduisant un processus inflammatoire dans la trame ou les éléments calcifiés ; la bactériologie elle-même reste muette ; les essais de culture tentés par Profichet sont toujours demeurés infructueux. On pourra nous objecter qu’il y a des tumeurs calcifiées enflammées avec engorgement ganglionnaire, ulcération de la peau, et élimination même de particules calcaires ; mais, dans ce cas, l’inflammation est secondaire ; elle est non la cause, mais la conséquence de la présence du néoplasmé, qui distend les téguments sus-jacents : ne voit-on pas du reste, pareil fait se produire pour les volumineux sarcomes de la mamelle.
Même négation de l’existence de l’épithéliome calcifié est professée par Chandelux et Luquet de Lyon quand ils prétendent que la « tumeur ne serait qu’un athérome calcifié ; la cellule glandulaire évoluerait vers le type corné ; puis vers la calcification, cela grâce aux myéloplaxes que l’on y rencontre. » Mais l’athérome calcifié (le Professeur A. Malherbe ne l’a rencontré qu’au scrotum) ne rappelle en rien l’épithéliome calcifié ;• son point de départ dans les glandes sébacées devenues kystiques et dont la paroi seule est vivante, le reste étant un magma nécrobiosé; ses cellules de bordure à type malpighien, son défaut de vascularisation sont autant de caractères qui le différencient de ce dernier ; de plus, il ne récidive pas après extirpation complète.
Que penser de la Théorie de Trélat et Lejars qui consi-
dèrent la tumeur calcifiée comme un épithéliome ou cancroïde vulgaire ayant subi la dégénérescence calcaire d’une
façon accidentelle et s’arrêtant ainsi dans son évolution ?
Il suffit, pour faire justice de cette opinion, de remarquer que le degré de calcification n’est pas du tout en raison directe de l’âge et du volume du néoplasme : telle tumeur grosse comme une noix, et ayant évolué en deux mois, chez un enfant d’un an et demi, est aussi calcaire que telle autre, opérée, plusieurs années après son début, chez un homme de 20 ans, et du volume d’une mandarine. Enfin, et c’est là une loi d’anatomie pathologique générale, la tumeur secondaire reproduit toujours le type cellulaire du néoplasme primitif ; pourquoi, alors, la calciose cellulaire si typique dans nos observations, se reproduirait-elle avec ses mêmes caractères constants dans les trois récidives de l’Obs. XXXIX, si ce processus n’était qu’un simple accident d’évolution.
L’identité parfaite des cellules néoplasiques de la tumeur mère et des tumeurs secondaires établit, à notre avis, la spécificité de la tumeur calcifiée.
La théorie de la congénitalité a rencontré en Sichel, qui en fut le promoteur, Lannelongue, Achard et Ménard, Sourdille et Braquehaye, Pilliet et Reverdin, ses plus ardents défenseurs ; pour tous ces auteurs, il s’agit de kystes dermoïdes ou de tumeurs résultant d’une inclusion fœtale ou embryonnaire ; et les arguments qu’ils produisent sont les suivants :
1° Les tumeurs congénitales apparaissent sinon à la naissance, du moins dans le jeune âge : or, nombre d’épi-
théliomes calcifiés évoluent chez de jeunes sujets : 8 mois (Obs. XXIV) ; 9 mois (Obs. XII); 16 mois (Obs. XI) ; 5 ans (Obs. XXIII); 7 ans (Obs. XV) ; 13 ans (Obs. XXXIV); 14 ans (Obs. X), etc.
2° Les tumeurs congénitales se développent en des points de l’économie spéciaux et bien déterminés, grâce aux données actuelles de l’embryologie : ainsi, à la face, la zone intersoucillaire (kystes glabellaires développés dans
le territoire de l’arc postérieur des vertèbres crâniennes) ;
la queue du sourcil, l’angle interne de l’œil, l’orbite (tumeurs dépendant de la fente branchiale fronto-maxillaire) ; au cou, la région parotidienne, la région auriculaire (kystes latéraux). Or, plus de la moitié des tumeurs calcifiées, siègent à la tête et au cou : un à la glabelle, six au sourcil, trois dans la région parotidienne, un dans la région auriculaire.
Quant aux autres cas, où l’on voit les néoplasmes calcaires se développer au bras, à l’avant-bras, à la cuisse, au thorax (région présternale ou dorsale), ils n’infirment en rien la théorie congénitale, d’après les auteurs : ils se développent par le processus dit d'enclavement .
Cette théorie, on le sait, a été soutenue dès 1855 par Verneuil et ses élèves, Landeta (Thèse de 1863) et Cusset (Thèse de 1877), qui admettaient la formation de kystes dermoïdes en divers points du corps aux dépens de plicatures accidentelles de la peau chez le fœtus. Chez l’adulte lui-même, le traumatisme pourrait créer aussi une sorte d’enclavement par invagination du revêtement épidermique ; ainsi apparaîtraient pour Cross de Nancy les
épithéliomes perlés des doigts ; pour Monoyer, la classique tumeur perlée de l’iris (kystes épidermoïdaux deRothmond), l’expérimentation entre les mains de E. Masse (1), greffant chez le lapin les éléments cellulaires épithéliaux de la conjonctive, confirme cette hypothèse. Or , ce traumatisme précurseur, nous le rencontrons dans un certain nombre d’observations.
Aux partisans de la 'théorie congénitale, nous ferons quelques objections.
S’il est vrai que les tumeurs calcifiées apparaissent chez les enfants, on les voit également se produire chez les adultes et les vieillards ; or, très rares sont les cas de tumeurs, résultat d’une inclusion fœtale, qui apparaissent et se développent après l’âge de vingt ans ; exception faite peut-être pour les néoplasmes malins, irais ce n’est pas le caractère ordinaire de nos tumeurs.
S’il est vrai encore que les pierres de la peau siègent souvent au niveau des anciens arcs branchiaux, elles se trouvent également sur le tronc et sur les membres ; admettons même qu’en ces derniers cas, elles soient produites par inclusions ectodermiques fœtales ou traumatiques, comme le prétendent les partisans de la théorie de l’enclavement , nombreux sont les caractères qui les différencient des kystes dermoïdes ; un simple coup d’œil, jeté sur le tableau suivant, suffit pour nous en convaincre.
(1) E. Masse. — Bulletin et mémoire de la Société de Chirurgie. 22 février 1881, t. VII, p. 185.