CHAPITRE V
Etude clinique
Depuis les premiers travaux de A. Malherbe et de Chenantais, les observations de tumeurs calcifiées se sont multipliées, et l’on compte actuellement dans la littérature médicale, plus de soixante cas probants avec observations cliniques et microscopiques : nous pouvons même avancer que ces chiffres sont au-dessous de la vérité, que les épitbéliomes calcifiés ne sont pas très rares, mais qu’ils échappent souvent au chirurgien , parce que les sujets qui en sont porteurs, n’en sont nullement incommodés en général, vu la petitesse, la bénignité, l’indolence de ces néoplasmes.
Leur étiologie, comme pour toutes les tumeurs, est entourée d’obscurité : on a voulu faire jouer un rôle au traumatisme, et l’on sait quel parti en ont voulu tirer les défenseurs de la théorie de l’enclavement ; mais le trauma est une cause banale, et d’un autre côté, on ne le trouve accusé nettement que dans deux observations (Obs. III,
piqûre de guêpe), (Obs. XII, piqûre d’aiguille). .
La plupart du temps on ne trouve aucune cause satisfaisante pour expliquer l’apparition de ces tumeurs. L’hérédité a été aussi invoquée et signalée seulement une
fois dans un cas de Eve (1) ; il s’agissait d’un néoplasme calcifié du dos, diagnostiqué au microscope, chez un jeune homme dont le père et la mère avaient une tumeur semblable et le frère, trois, de siège différent.
Observée à tous les âges, la tumeur calcifiée a cependant une prédilection marquée pour l’enfance et l’adolescence, et l’on peut dire que l’on ne la rencontre guère audessus de 50 ans. Ainsi la statistique du laboratoire donne : de huit mois à dix ans, cinq cas ; de dix à vingt ans, sept cas ; de vingt à trente ans, quatre cas ; de trente à quarante ans, un cas ; de quarante à cinquante ans, neuf cas ; de cinquante à soixante ans, trois cas, dont notre observation à récidives multiples : de soixante à soixantequinze ans, deux cas ; ce qui fait vingt-six cas avant cinquante ans et cinq cas après ; remarquons du reste que l’àge noté est celui des malades au moment de l’opération ; mais, en lisant les observations, on verra que très souvent, la tumeur avait débuté dans l’enfance ou l’adolescence ; et remontait à quatre, cinq, six et même plus de trente ans avant l’intervention. Les chiffres précités sont en accord complet avec ceux que cite Jacques Reverdi n , dans sa statistique de cinquante-trois cas, où du reste entrent en ligne de compte les trente-deux observations du professeur A. Malherbe.
La femme semble plus prédisposée que l'homme à ce genre de tumeur : quatorze cas chez celui-ci contre vingt chez celle-là.
(1) Transaction of pathologie soc. London, 1883. British med J. et Lancet, 1883.
Quant au siège et volume du néoplasme, ils sont très variables: on les trouve surtout à la tête et au cou ; leur dimension oscille entre le volume d’un pois et celui d’une tête de fœtus.
Quels que soient le siège et le volume de nos tumeurs, voici quels en sont les signes cliniques.
A la vue, elles traduisent leur présence par une surélévation des téguments, qui tantôt apparaissent sains, tantôt amincis, laissant voir par transparence les bosselures jaunâtres du néoplasme, ou bien, ils peuvent adhérer en un point de la tumeur, avec un peu de rougeur des parties
voisines.
Enfin, la peau, soumise à des grattages ou pressions répétées peut s’ulcérer, et à ce niveau, la suppuration s’établissant, il s’élimine de petits grumeaux calcaires.
La consistance est très variable : elle rappelle soit celle du sarcome, soit celle de l’os : soit l’une et l’autre dans la même tumeur. Dans tous les cas, quand la peau est saine, la tumeur est facilement saisie entre les doigts, parfaitement mobile sur les plans superficiels ou profonds ; en un mot, elle est enkystée. Cette mobilité est amoindrie quand il se produit un travail inflammatoire et ulcératif de la peau, et dans les cas de récidive; mais elle ne disparaît jamais complètement.
L’indolence de ces tumeurs est complète jusqu’au moment où apparaissent les phénomènes inflammatoires surajoutés, du côté de la peau,; à peine note-t-on un léger pincement, des picotements au niveau même du néoplasme, ou un peu de sensibilité obtuse à la pression; enfin, elles
n’entraînent aucun trouble fonctionnel; et, même dans les cas de récidive, les malades n’ont pas le faciès cachectique classique, que loil retrouve toujours dans les tumeurs malignes.
D’ordinaire, la marche du néoplasme calcifié est extrêmement lente et se chiffre par années : 3 à 4 ans (Obs. XXV, XXVIII); 10 ans (Obs. XXVI, XXIX); 22 ans (Obs. III); 30 ans (Obs. XXVII); 32 ans (Obs. VI); d’autres fois, la tumeur, quoique d’un très petit volume, et après avoir évolué pendant quelques mois, devient stationnaire, soit qu elle devienne totalement calcifiée, soit que sa trame ait été envahie par l’ossification. Nous ferons une exception toutefois pour les tumeurs à récidive ; ainsi dans le cas du professeur A. Malherbe, les néoplasmes secondaires se succédèrent assez rapidement, de deux ans en deux ans, après avoir acquis chacun un volume considérable.
On peut dire que, d’une façon générale, la guérison sans complications est la règle après ablation du néoplasme ; réserve faite pour les deux cas récidivants que nous avons cités. Nous n’avons toutefois jamais observé de terminaison naturelle, bien que la tumeur puisse s’éliminer spontanément à travers la peau ulcérée ou à la suite d’inflammations répétées de la poche kystique enveloppant la tumeur.
Le diagnostic clinique des tumeurs calcifiées peut être ou fort simple, ou fort difficile et soumis seulement à des probabilités. La consistance de la tumeur est-elle fibreuse ou sarcomateuse ? Elle ressemblera à toute tumeur
bénigne sous-cutanée : fibrome, loupe, épithéliome intraglandulaire ou polyadénome, sont, eux aussi, nettement limités, recouverts d’une peau saine, et n’infectent pas les ganglions. Seule, l’issue de matière calcaire, après ulcération des téguments lèvera tous les doutes.
Quant au siège, il est trop variable pour servir d’appoint sérieux au diagnostic, et le différencier ainsi des autres tumeurs.
Toutes ces difficultés de diagnostic disparaissent quand, par la palpation, le clinicien a reconnu la consistance pierreuse, ou osseuse de la tumeur : le problème est limité ; s’agit-il d’un ostéome, d’un chondrome, d’un athérome calcifié ?
L 'ostéome, n’est pas mobile sur les plans superficiels et profonds, il est adhérent an squelette, et il est sous aponévrotique :
Le chondrome a une consistance très spéciale, moins dure, et se développe spécialement dans certains territoires: région parotidienne, glandes salivaires, testicule.
U athérome calcifié est plus difficile à différencier, et, sauf le point noir, indice de l’orifice oblitéré, de la glande sébacée, il présente absolument les mêmes caractères cliniques que l’endothéliome : l’examen microscopique seul tranchera la question.
Le pronostic est en général bénin, et si sous ce rapport, on peut le comparer, avec Chénantais, à la loupe ou au lipome, n’oublions pas qu’il peut récidiver, à titre rare et exceptionnel, il est vrai : aussi le traitement qui s’impose
dans tous les cas, est l’ablation totale et large. L’enkystement de la tumeur facilite beaucoup l’opération ; la perte de sang est insignifiante, et le procédé opératoire est d’une simplicité telle qu’il est inutile d’y insister.