CHAPITRE VIII. — Influence de l’habitude
On ne s’habitue pas à l’opium. Les mangeurs et les
(1) Les Nègres, les Nubiens et les Arabes avaient à peu près le même genre Je vie, et tous étaient en libre pratique. Dans le reste de la population, les conditions d'isolement et d’bygiène ne furent pas les mêmes pour tous.
fumeurs d’opium passent du sommeil à la mort, et du quiétisme, morne compagnon du fatalisme oriental, au repos éternel, après une vie plus courte moyennement que celle des autres hommes.. De même on ne s’habitue pas au miasme paludéen. L’habitude de le respirer atténue, il est vrai, son action. Elle établit une sorte de tolérance, « en ce sens, dit M. Maillot, que les indigènes n’ont, très-souvent, que des fièvres peu graves, alors que les étrangers éprouvent les accidents les plus formidables. »
C’est ce que nous avons vu en Algérie. Tandis que nos soldats étaient décimés par les fièvres du type le plus grave, les Arabes n’éprOuvaient , généralement, que des fièvres bénignes. Il y a là aussi une influence de race.
Mais, reprend M. Maillot, à des degrés divers, faction des miasmes s’exerce sur les uns comme sur les autres, et avec la même opiniâtreté, c[ui se marque par la fréquence des récidives. « L’habitant des pays marécageux, continue-t-il, vit avec la fièvre, il en contracte Mollement l’habitude, qu’il la regarde presque comme son état normal. » Il ne connaît que la vie morbide, et son être moral, plongé dans l’apathie, est étranger à la lutte de sa chétive organisation contre la mort, plus hâtive dans ces déplorables contrées. Et ce sont surtout, comme fa démontré M. Villermé, les enfants, au-dessous de l’âge de 4 ans, qui succombent. La dépopulation se lait de deux manières, par l’abréviation de la vie des adultes, et par une sorte de coupe réglée des générations nouvellement appelées à vivre.
Nous voilà conduits à la question d’acclimatement
si péremptoirement tranchée par M. Boudin, dans le sens négatif. M. Boudin a raison s’il entend dire qu’on ne s’acclimate pas aux miasmes. On en meurt toujours, tôt ou tard. Il n’a pas raison, s’il veut parler de l’acclimatement comme on doit l’entendre. Le miasme n’entre pas naturellement dans le fait général du climat, pas plus que le globule cancéreux ou le globule tuberculeux n’eutre naturellement dans le fait général de la constitution. C’est un élément accidentel, qui peut manquer sans que le climat cesse d’exister, en tant que climat déterminé.
Dans l’épidémie de Tampico ( Mexique , automne de i836 ), plusieurs européens qui avaient habité la Havane ou d’autres points des Antilles, pendant plusieurs années, furent victimes de la fièvre jaune. Ce fait, d’après M. Rocboux, s’explique facilement, en ce que les Européens, dont il s’agit, ayant habité les Antilles à une époque où elles jouissaient d’une salubrité remarquable, ne s’étaient pas suffisamment acclimatés, pour résister à une épidémie comme celle de Tampico. « Deux ou trois mois passés dans une épidémie Violente, font plus pour l’acclimatement de l’homme du nord entre les tropiques, que dix années de résidence dans la même localité, lorsque la fièvre jaune ne s’y présente que d’une manière sporadique (Rochoux). »
« C’est pour la même raison que les habitants des points élevés des îles de Cuba, de la Jamaïque et de Saint-Domingue, sont quelquefois atteints de la fièvre jaune, lorsqu’ils se rendent de leurs montagnes dans les villes du littoral pendant les fortes chaleurs, » (Rochoux).
On n’a point vu à Tampico, dans l’épidémie de i836,
que les Européens du nord aient été plus exposés à l’action de la cause morbifique que ceux du midi.
« Si le fait est exact , dit M. Rochoux, il est certainement plus extraordinaire; car l’expérience a démontré le contraire, des millions de fois, en Europe comme en Amérique. » Ainsi, pour !a fièvre jaune, l’origine septentrionale est une prédisposition : il en serait tout autrement pour la peste, comme on a pu le voir dans le chapitre précédent.
La question de l’influence de l’habitude sur la production des épidémies aurait besoin d’étre approfondie d’une manière spéciale, séparément, d’après un grand nombre de matériaux exactement recueillis et soigneusement analysés. Elle est extrêmement complexe; l’influence de l’habitude se compliquant de celle de la race, de la misère, etc. Ainsi, quand un de ces fellahs dont M. Hamont trace un si poignant tableau, misérable créature née pour la famine et la désolation, meurt de la peste , tandis qu’à côté de lui le fléau respecte un Européen aisé et vivant dans un sage milieu entre les excès contraires ; certes, ce n’est pas seulement à la différence d’origine qu’il faut attribuer la mort de l’un, l’immunité de l’autre.
On a vu déjà qu’il s’en faut que, pour la peste, l’acclimatement soit une chance de préservation , puisque souvent le fléau saisit au loin, sur la terre étrangère, ses nationaux^ si l’on peut s’exprimer ainsi, comme son dû; sorte d’extradition dont la famille Van-Dams (p. 3) a fourni un exemples! remarquable.
Il n’y a pas, à rna connaissance, de documents qui indiquent le nombre des cas chez les indigènes, relativement à celui des cas chez les étrangers, dans les épidé-
mies fie peste qui, de temps à autre, ravagent l’Orient; et l’on compi^ncl que de pareils documents fassent défaut, à raison de la déplorable organisation administrative des états du r.evant. M. Aubert-Roche, a comparé la mortalité parmi les Européens d’origines diverses, attaqués de la peste, en Égypte, dans l’é|ndémie de i834-i835:
La plus malheureuse des classes européennes , celle des Maltais, donna à la mortalité une proportion de 6i p. o/o;
Les G recs; parmi lesquels se trouvent déjà des commerçants aisés, donnèrent au chiffre des décès, seulement 1 4 P- o/o;
Les Italiens, nombreux, actifs, 7 p. 0/0;
Les Européens du nord, occupant les hautes positions, maîtres des grandes fortunes, 5, a p, 0/0.
On rapprochera de cette indication, les remarques générales présentées au sujet de la fièvre jaune (p. 38).
A la question de l’habitude, envisagée comme circonstance prédisposante ou préservatrice des épidémies, se rattachent celle de l’immunité après une première atteinte, et celle des récidives.
D’api’ès M. Ozauam, durant la peste de Messine, en 1743, qui moissonna 43,4oo personnes, dans l'espace de trois mois, une femme qui avait eu celte maladie, à Marseille, en 1720, et un esclave qui en avait été attaqué dans le Levant, soignèrent impunément les malades. Ce fait n’est pas un exemple, et la croyance à l’immunité, après une première atteinte, est un préjugé, suivant Clot-Bey , dont l’autorité est imposante en pareille matière. Si la peste se faisait obstacle à elle-
même , après une première atteinte , elle constituerait une exception unique parmi les maladies épidémiques.
La variole récidive. J’en ai vu dernièrement un exemple remarquable, chez un militaire, qui a été trois fois, dans l’espace de peu d’années, atteint de variole trèsconfluente, et dans la famille duquel se sont montrés plusieurs cas analogues. « D’après les recherches faites en grand dans la plupart des contrées de l’Europe , dit M. Bouillaud^ il est incontestable que la variole, soit qu’elle règne sporadiquement, soit surtout qu’elle règne épidémiquement, frappe un certain nombre d’individus qui en avaient subi déjà une première atteinte. Ce qui paraît également résulter des mêmes recherches, c’est que cette seconde atteinte est le plus ordinairement peu grave, bien qu’il n’en soit pas toujours ainsi »
Notons encore ici la moindre gravité de l’atteinte ultérieure.
Dans la méningite, les faits de récidive sont rares. Toutefois, M. Companyo rapporte qu’un nommé Lacan, du 7® de dragons , sorti de l’hôpital de Strasbourg en février i84i, guéri de méningite , aurait été atteint de nouveau le 4 février 1842, de la même maladie, et aurait succombé le lendemain.
M. Boudin, considérant un régiment comme une individualité collective, cite plusieurs cas de récidive de typhus cérébro-spinal, dans les corps de troupe ;
Le 18® de ligne , frappé par l’épidémie aux Pyténées, en 1887, en subit de nouvelles atteintes à Rochefort, en i838; à Versailles , en i84o; à Metz, en i84i-
Le de ligne , frappé à Versailles , en 1889, le fut à
Metz, en 1840; à Blois, en i84i.
Le 6" léger, atteint par l’épidémie, à Melz, en i84o, en reçut de nouveaux coups à Toul et à Tulle, en 184 1; à Bayonne, en i843; à Saint-J ean-de- Luz , en i845; à Montpellier, en 1846.
Dans le 1 5® cle ligne, la maladie débuta à jrsailles, en 1839; puis elle l’attacpia à en 1889; à Saint-
Denis, en 1841; à Grenoble, en 1846-1847; à Metz , en 1848; à Paris, en 1849.
M. Rostan cite des cas de récidive du choléra, notamment chez une phlhysique. D’autre part, une femme, dont il est fait mention dans la Gazette des Hôpitaux (1849), aurait eu trois attacjues parfaitement caractérisées. D’après AI. Double ; « En Europe aussi bien qu’en Asie, les faits de rechute ont été fréquents, à ce point qu’on a avancé d’une manière générale qu’il suffisait d’avoir eu la maladie une fois pour se trouver plus disposé à la contracter de nouveau, sous l’action de toutes les causes capables de lui donner naissance. » Le retour du. choléra, à des intervalles divers, dans des localités qu’il a déjà parcourues, est chose commune. La population d’Agra, sur laquelle le choléra avait sévi en 1818, en fut atteinte de nouveau en 1819, et cette fois plus cruellement que la première. M. Moreau de Jonnès avait supposé que le choléra, dans ses réapparitions, est moins grave cpi’à l’époque de ses premiers sévices ; le contraire, comme je viens de le tlire, a eu lieu à Agra, et c’est aussi le contraire c[u’on a vu lors de la double épidémie de Marseille.
« La suette, dit Malouin, dans son Histoire des maladies épidénnques ele la généralité de Paris, est sujette à récidiver, et son retour est ordinairement périodit|ue, c’est-à-dire qu'il a lieu à la même époque où la maladie
s’est déclarée l’année auparavant. Il y a eu des malades qui, après avoir été guéris, ont été sujets pendant plusieurs mois, et même durant une année entière, à des sueurs la nuit, dans leur lit, et ces sueurs étaient accompagnées de petits boutons qui disparaissaient à la plus petite impression de l’air, en sortant du lit. » Une dame qui rn’a fourni un exemple de suette sporadique, à Paris, a éprouvé, pendant plusieurs mois, des retours erratiques du frisson qui avait ouvert la scène morbide. A chaque fois que ces retours se reproduisaient, je les faisais cesser, pour un temps, au moyen du sulfate de quinine. Après l’épidémie de i84>,en Dordogne, les habitants, effrayés, ne cessaient de présager le retour de la suette pour l’époque des premières chaleurs ; et, en effet, au printemps de 1842, quelques-unes des personnes qui avaient eu la maladie l’année précédente, eurent des sueurs et des boutons , mais sans fièvre et sans symptômes généraux. « Ces ])ersonnes, du reste, ajoute M. Parrot, furent une nouvelle preuve du fait que nous avons annoncé relativement à l’innocuité de la suette miliaire chez ceux qui en avaient déjà été atteints. » Dans un faubourg de Périgueux et dans les environs, plusieurs nourrices qui avaient été malades de la suette en 184I5 furent tourmentées, les unes pendant une huitaine de jours, les autres pendant une quinzaine, par des sueurs et des éruptions, mais constamment sans aucune espèce d’accident grave. En sorte qu’ici une première atteinte serait préservatrice quant à la gravité, et il faut bien qu’il en ait été de même dans les cas de récidive du choléra, notamment chez cette femme qui l’a eu trois fois. En effet, il y a bien un mort de choléra sur trois, et l’on est autorisé à croire que
cette femme aurait succombé si les deux dernières atteintes n’avaient pas été atténuées.
Ces retours supposent-ils autant d’influences nouvelles exercées par la cause spécifique, du deliors sur l’individu; ou correspondent-ils à des vicissitudes de la cause initiale se produisant dans le sein de l’économie, comme cela arrive pour la syphilis constitutionnelle, qu’on n’a qu’une fois, mais qui, à de longs intervalles, se manifeste par des bouffées itératives d’accidents variés?..,
« La fièvre jaune peut attaquer plusieurs lois le même individu, ditM. Catel, pourvu qu’il soit dans des conditions de santé j)ropres au dévelop|)ement de celte phleginasie. Et il cite deux faits à l’appui : o Plane, âgé de 24 ans, d’un tempérament sanguin, fusilier au 2' régiment d’infanterie de marine, aj)rès avoir présenté tous les symptômes de la fièvre jaune, en mars 1839, et être sorti parfaitement guéri, est rentré à l’hopilal, dans les premiers jours de septembre, plus violemment atteint encore, et a succombé, le septième jour, après avoir parcouru tous les degrés de la maladie, et avoir offert les hémorragies et le vomissement noir. — Chapon, âgé de 2Ôans, d’un tempérament sanguin, fusilier dans le même régiment, entre à l’hôpital, le C septembre, et meurt le sixième jour, après avoir parcouru toutes les phases de la fièvre jaune. Ce militaire avait déjà eu cette maladie en janvier. » Ici, nous sommes bien loin de ce fait, signalé, dans les pages précédentes, pour la variole, la sueite, le choléra, et d’après lequel l’atteinte itérative, dans ces maladies, serait moins grave que la première.
M. le docteur Fazeuille, qui avait traversé une grande partie de l’épidémie de la Guadeloupe, où il avait déjà
éprouvé la fièvre jaune, a contracté de nouveau cette maladie à la Martinique.
Quant au typhus, M. Gaultier deClaubry l’a eu deux fois : en i8o5et en 181.'^. Enfin, l’épidémie de 1828, l’acrodynie, récidiva chez beaucoup de malades.
Les habitants qui, après avoir émigré d’une localité ravagée par le choléra, y reviennent avant que l’épidémie soit complètement terminée, sont incomparablement plus exposés que ceux qui ont continué à y demeurer. C’est ce qu’on vit à l’oulon et à Marseille. A la vérité, la frayeur pouvait y être pour beaucoup. «Combien n’en voit-on pas, dit M. Reynaud, qui, saisis de frayeur à la vue des remparts, reculent d’épouvante. Prescpue tous, croyant entrer dans une atmosphère pestiférée, couvrent leur bouche d’un mouchoir, comme pour diminuer la quantité d’air qu’ils respirent et donner moins d’accès aux miasmes délétères : ils entrent tous, avec des dispositions favorables au développement de la maladie; aussi c’est sur eux qu’elle frappe ses plus rudes coups. » Mais, outre l’influence très-admissible de l’impression dépressive de la peur, on pourrait expliquer concurremment le nombre disproportionné des atteintes dans cette population revenue à ses foyers, par le non acclimatement (je me sers de cette expression pour abréger), et aussi par cette raison fort simple que, parmi les habitants restés chez eux, ceux qui devaient être frappés l’avaient été, tandis que dans les nouveaux arrivants, le fléau avait à faire un choix ; ce qui suppose la continuation de l’influence épidémique.
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