TITRE II
CAUSES SPÉCIFIQUES DES ÉPIDÉMIES (i).
1” Seclion.
CHAPITRE PREMIER. — Influence des miasmes paludéens sur le développement de la peste.
La peste était très-fréquente à Rome, à des époques où cette ville n’avait absolument aucune communication avec l’Orient. Comme dans toute l’Europe, alors barbare, l’agriculture était négligée, et presque partout, dans la campagne romaine, le sol était couvert de marécages. L’Égypte, la Grèce et la Perse, au contraire, florissaient, riches, éclairées, salubres. Papon fait remarquer que le sol de la France commença à être assaini seulement sous Louis XIV, et aussi qu’on n’y a vu la peste qu’une fois depuis 1664. Tandis que l’Europe se
(i) J’omets à desseia de parler des virus : on comprendra facilement pourquoi.
transformait sous rimpiilsion des Médicis et de François r% l’Orient entrait dans une ère de désolation. « L’Égypte , solis la domination des musulmans , a éprouvé dans le sol et dans le climat les mêmes altérations que l’Europe éprouva après la chute de l’empire d’Occident, avec cette différence, que les Européens ont réparé par leurs lumières et leur industrie les ravages du temps et de la barbarie, au lieu que les Égyptiens ont laissé dépérir les travaux immenses qu’avaient faits leurs rois pour la prospérité et la salubrité du pays. La plupart des réservoirs et des canaux se sont comblés et n’offrent que des cloaques infects. Une grande partie de l’Égypte, cessant de recevoir les eaux du Nil, s’est couverte d’insectes et de reptiles venimeux et s’est pénétrée d’un venin pestilentiel » (Papou). Je tirerai parti, plus loin, de celte citation, contre M. Pariset. Voici maintenant un bref réquisitoire contre les marais, emprunté à Pouqueville : E ruderibus tôt urbivm ex~ halatur, in Grœciâ, in EpirOj e lacubus ex oppidis ei^ersis e/nergit lues. Avant Hérodote l’Égypte n’avait pas de canaux, et la vallée du Nil n’était point habitable à cause de son insalubrité. La peste n’a fait que reprendre possession de ses anciens domaines. P. Alpin, Savari, Volney, Denon, Tavernier, Chardin, sont unanimes à- reconnaître un rapport constant entre l’existence ou l’absence de la peste, en Égypte, et l’absence ou l’existence desémanations infectes de l’eau croupie, dont souvent les habitants sont obligés de se servir pour leur boisson, à une époque de l’année qui est précisément celle où l’épidémie se développe. Voici, d’après M. Lassis, quelle serait l’évolution de la peste, dans ses rapports avec la crue et le retrait du Nil : « Ordinairement l’inondation
commence clans le mois de juin et finit en septembre. Ou ouvre les thalis ou digues qui ferment l’enfiéedes canaux, quand le fleuve est assez gonflé pour v pénétrer, de. sorte que l’eau de ces canaux cjui, pendant les neuf autres mois avait été croupissante, se trouve renouvelée; alors la peste cesse. Le mois de septembre venu, le Nil rentre dans son lit, une grande partie de l’eau des canaux y reste sans écoulement, par suite du mauvais état où l’incurie des Turcs les a laissés tomber. Cette eau, ainsi stagnante, se remplit d'immondices et se corrompt au point de devenir verdâtre et infecte. Celle des puits et des citernes, celle du Nil même, dans quelc[ues points de son étendue, éprouvent celte altération ; en même temps les vents du sud succèdent à ceux du noi’d ; plusieurs autres causes morbificjues évidentes surviennent également, et la peste reparaît.
« Dans les premiers temps, les eaux sont d’abord peu corrompues, elles fournissent peu de miasmes, la peste fait peu de ravages; par la suite les eaux se dépravent de plus en plus : alors la peste paraît devenir plus contagieuse, c’est-à-dire qu’en raison de l’accroissement des causes, la maladie fait de nouveaux ravages.
« Enfin, le mois de juin revenu, leNil gonfle de nouveau, il se rend, comme à l’ordinaire, dans les canaux et les citernes ; toutes les eaux sont ainsi renouvelées, et la peste cesse encore.
L’époque de l’inondation est à peu près toujours la même ; cependant elle varie un peu. Tantôt elle commence ou finit plus tôt , tantôt c’est le contraire; il en est de même pour l’apparition et la cessation de la maladie. L’inondation arrive-t-elle plus tard, la peste se
prolonge; l’inondation cesse-t-elle plus tôt, la peste est plus prompte à se développer.
« Quelcpies parties de l'Égypte ne sont point inondées aussi souvent que d’antres; elles sont aussi moins sujettes à la peste, quoique les communications entre elles soient toujours les mêmes w
« Je vois, dit Pugnet, que l’Égypte entière n’est qu’un énorme bloc calcaire, et que l’argile qui recouvre ce bloc est un tribut étranger déposé précédemment par chaque inondation du fleuve. « — « Or, ajoute M. Boudin, c’est précisément dans la partie argileuse de l’Égypte que sévissent et les fièvres intermittentes, et le terrible dem-el-rnuia, qu’il considère comme une fièvre piernicieuse, et enfin la peste elle-même. » Pugnet dit encore qu’il est rare de voir la peste se développer dans les lieux déserts et sablonneux. « L'ile s’y est cependant développée, l’eprend-il. .. maiÿ ce fut immédiatement après la rupture de la clique qui borne le lac Madieh. » Dans une lettre à Desgenettes, il attribuait la salubrité de la Haute-Égypte à l’encaissement du Nil dans cette partie du pays. Et plus tard, l’auteur de \' Histoire médicale de L' armée d' O rient y Desgenettes, devait exprimer cette opinion « que le voisinage d’eaux marécageuses et stagnantes est propre à la produire (la peste). » Notons enfin que le général Menou, par un ordre du jour du 12 vendémiaire an IX, prescrivit, comme moyen de s’opposer à la peste, de curer les canaux et de les incliner davantage.
Prosper Alpin avait dit : « Qao tardiiis venerit{pesiis) eo milior ac hreviorsit judicanda. » Et, en effet, commençant tard, elle doit être breoior, puisqu’elle cesse toujours à l’époque de la nouvelle crue; elle doit être
aussi mitior, parce que la st'ignatiou des eaux est moins prolongée. Et encore ; « Ab ae?'is vilio pestis ilia nascitur, et hoc non nisi ubi Nilus iminodicè ea lova inundat... Pesteni nunqiiam junii, julio et auguste mensibus in Ægypto vidisse affirmant. » (C’est, en effet, du mois de juin au mois de septembre qu’ont lieu les crues du Nil.) Et*Pouqueville : « In JEgyplii regionibus ubi endemicè{pcslis)grassotur.^aereorinvidetur fmLibiœ avis, ubi sœoit singulis y ferè redeiinlibus annis , semper austro spirante eriimpity et tanquarn alis e/us incundjens, advehitur ; nam ajflantibus Æthesiis, mininio aul ravo inanifestatur. » Donc, la peste est dans l’air ; elle vient du Delta; jamais de la Lybie. Et cpii la donne à l’air? Voici la réponse à cetle quesîion. I.orscpie Clot-Bey présenta les jeunes docteurs' égyptiens à l’Académie de médecine, Dupuytren leur demanda quelle était l’opinion des hommes éclairés, en Egypte, sur l’origine de la peste. Ils répondirent : «lia peste vient de la terre. » Ainsi, dans l’opinion des gens éclairés en Egypte, le miasme pestilentiel vient de la terre et se répand dans l’air. Or, dans un pays tour à tour inondé et desséché sur de vastes étendues, quel peut être ce miasme?... Mais il n’est pas temps encore de conclure. Ecoutons M. Prus :
« N’est-ce pas un fait bien remarquable que les quatre localités dans lesquelles on a vu, de nos jours, la peste naître spontanément, soient toutes les cjuatre sujettes aux fièvres intermittentes, et même aux fièvres |)ernicieuses? Doit-on penser avec M. Bégin et M. Boudin (,\i. Prus aurait pu ajouter et avec Pro.sper .Alpin, Zimmermann, etc.) que la peste appartient à la famille des maladies paludéennes? De puissantes considérations
— Ho
militent en faveur de cette opinion, qui serait fortiôée, et par ce qui a été observé en Syrie, et par ce qui, dans des temps déjà loin de nous, a été constaté sur les bords de la Tamise. Volney et Malte-Brun ont signalé le littoral de la Syrie comme généralement marécageux; et quant aux pestes qui se sont montrées spontanément à Londres, au XVT et au XVII* siècle, il faut se rappeler que les fièvres intermittentes étaient alors communes dans cette ville, comme on peut s’en convaincre en lisant Sydenham et d’autres auteurs contempoi-ains. »
Est-ce là tout? Non. M. Pariset lui-même, M. Pariset l’éloquent, Tardent apôtre de la théorie qui subordonne lé développement de la peste au dégagement des miasmes de la putréfaction animale, fournit (il est vrai à son insu) un argument en faveur de la doctrine opposée, celle qui ferait rentrer la peste dans la pathologie des marais. « .... De ces causes subsidiaires, dit le célèbre écrivain, celles dont l’effet paraît être le plus constant, ce sont les pluies qui, pendant le trimestre de la mauvaise saison, en novembre, décembre et janvier, tombent dans la Basse-Egypte, et même dans la capitale. Plus dangereuses que l’inondation, non-seulement ces pluies dégradent et ouvrent les sépultures, mais encore elles détrempent ces amas prodigieux d’immondices qui ceignent ces villages, et lorsqu’elles s’arrêtent, poui- peu que l’air soit tranquille et le soleil ardent, tous ces éléments de putréfaction -fermentent, et chaque village devient comme une fournaise d’émanations pestilentielles. »
Qu’est-ce, je le demande, que ces amas prodigieux d' imniondices, détrempés par les phnes ^ sinon des marais prodigieux ?
Et Gaëtani-Bey : «On sait, dit-il, que la peste ne se
lo.
répand jamais au-delà d’Assnan, en raison de la dilTé rence de situation, de chaleur, de sécheresse et de nature du sol; tandisque ce fléau s’insinue avec la plus grande facilité dans les localités où l'eau reste stagnante par suite de l’absence où de la négligence des canaux. C’est pourquoi Bassora et Bagdad sont devenus aujourd’hui le théâtre de la peste, dont elles étaient autrefois épargnées, grâce aux soins d’une administration prévoyante. «
Clot-Bey, de son côté, nous apprend que, pendant la grande épidémie de i835, les régiments égyptiens campés dans le désert échappèrent presque complètement à la maladie, nonobstant le maintien des communications avec les contrées décimées si cruellement par le fléau. AI. Boudin, que je cite maintenant d’après son Traité des fièvres inlennittaites (jusqti’ici, dans ce chapitre, je l’ai cité â'apvès saGéograp/iie médicale'), a vu, dans la campagne de Grèce, en i8 i8, « chez un certain nombre d’individus qui avaient succombé à des fièvres paludéennes graves, un gonflement tout à fait insolite des ganglions de l’aine et du col, accident qui n’était pas sans analogie avec ce qui s’observe dans la maladie de Constantinople et du Kaire. » Passons à l’influence du miasme paludéen dans la production de la fièvre jaune.
CHAFITHE II. — Influence des miasmes paludéens sur le développement de la fièvre jaune.
Gilbert, dans son Histoire médicale de l' année française à Saint-Domingue (Paris, an XI), dit positivement que la fièvre jaune n’est autre chose que le maxirnuni des fièvres rémittentes bilieuses, qui n’entraînent que successivement, dans les fonctions, les désordres qui
sont produits tous ensemble par la fièvre jaune. Voici ses preuves :
« 1° Lorsque la fièvre jaune attaque les étrangers, les doubles tierces bilieuses sont les maladies régnantes parmi les colons; 2° les rémittentes bilieuses qui surviennent aux nouveaux débarqués dégénèi’ent facilement en fièvre jaune; 3" la fièvre jaune au premii r degré se confond facilement avec les fièvres bilieuses rémittentes; 4" les étrangers qui se sont acclimatés ont eu, tous, dans le commencement de leur séjour, surtout pendant les grandes chaleurs, des affections bilieuses plus ou moins graves; 5“ les circonstances les plus jiropres à la production de la fièvre jaune sont aussi celles qui font naître et entretiennent les fièvres et les maladies bilieuses; 6" enfin, le traitement de la fièvre jaune, lorsqu’elle peut en admettre, est le même que celui des rémittentes bilieuses. »
Dans certaines contrées, le Sénégal, par exemple, dit M. Catel, dans un très-beau travail {Rapport sur l’épidémie de fièvre jaune qui a éclaté à Saint-Pierre (^Martinique) ("/«/lî les premiers jours du mois d’octobre i838^ et qui continue à régner dans cette ville. Paris, i84o), « il n’est pas permis de mettre en doute l’action des miasmes sur la production des maladies en général, et delà fievre jaune en particulier. » Mais il n’en est pas de même, ajoute-t-il, dans la ville de Saint-Pierre. Là, point d’émanations insalubres; et « une nouvelle preuve que les miasmes sont étratigers à la fièvre jaune qui y règne depuis un an, c’est qu'on n’observe jamais de fièvres intermittentes dans cette localité. » M. Rnfz, pareillement, vante la salubrité de cette ville. Mais déjà Thibault de Chanvallon (i^Si);
— Chisholm , à la fin du dernier siecle; — Savaresi, qui dit en propres termes, que l’atinosplière abonde en gaz nuisibles; — Robin, qui visita Saint-Pierre au commencement de notre siècle, et qui accuse le mouillage d’ètre le dépôt de toutes les immondices de la ville, que les vagues rejettent sans cesse sur ces bords impurs; ces auteurs, et d’autres, avaient protesté à l’avance contre cette imptitalion de salubrité. Voici de plus récents témoignages : « Le mouillage, dit M. Lefort, est la partie de Saint Pierre la plus populeuse et la plus marchande; elle en est aussi la partie la plus basse, et comme la sentine. Là, en effet, viennent aboutir les ordures et les immondices de toute la ville... Aussi longtemps donc que régnent les vents du sud, Saint-Pierre et la rade qui lui est contiguë sont comme ensevelis dans cette atmosphère immobile, suffoquante et saturée des émanations délétères qui s’élèvent des bords de la côte, et surtout du motiillage. I.à, conséquemment, se trouvent réunies toutes les causes générales et locales de la fièvre jaune. » De son côté, M. Mou rail le {Essai sur la topographie de la ville de Saint-Picrrd) dit aussi que la paroisse du mouillage (qui est à la partie sud de la ville : notons c{ue le vent du sud a sur le développement et la marche de la fièvre jaune, à Saint-Pierre, une influence prédominante), est très-insalubre à cause du peu d’élévation du sol au-dessus du niveau de la mer; de la malpropreté, que cette disposition du terrain favorise, et de l’accumulation rie la population commerciale. H ajoute que la rue du bord de la mer réunit ces inconvénients au plus haut degré, et que les habitants y sont exposés aux émanations délétères exhalées par des immondices de
tout genre, provenant de la ville et des bâtiments, et retenues sur les bords par les vagues.
Les circonstances qui importent le plus à l’étiologie échappent souvent, même à des esprits distingués. C’est ainsi que M. Catel attribue l’inlection, dans l’épidémie qu’il décrit, aux miasmes exhalés par les malades euxmémes , dans l’hôpital de Saint-Pierre *, au lieu de se dire cpie cet hôpital, entre autres causes d’insalubrité, est bâti dans un angle rentrant formé par une montagne, qui, s’élevant derrière lui prescjue perpendiculairement, lui intercepte les brises de l’est, et le laisse exposé aux vents du sud-ouest , lesquels chassent vers cette impasse les exhalaisons du quartier du mouillage. C’est ainsi encore cpie M. Rufz s’étonne que la fièvre jaune se soit développée dans un navire, venu sur lest et n^ayant à fond de cale que du sable fin, ignorant que, comme l’a observé le docteur Blane , longtemps médecin en chef de la marine anglaise, et dont l’opinion est d’un grand poids dans la c[uestion, le sable fin, si inoffensif en appa rence, peut être le véhicule de l’infection: « Une des sources les plus abondantes d’air corrompu et de mauvaises odeurs à bord du bâtiment, dit M. Blane, a été les matières pulréfiables absorbées et retenues par le gravier, le sable et les autres substances terreuses employées pour lest juscju’à ce jour. » M. Chervin fait observer, dans le même sens, avec un grand nombre d’auteurs, c[ue le désarrimage de la cale d’un navire, dans les régions équinoxiales, est une opération très-dangereuse, à laquelle on pourrait rapporter plus de cent épioïxies navales de fièvre jaune; et, de son côté, le docteur Dickson, ancien médecin en chef de la flotte anglaise dans les Antilles, émet cette opinion, fondée sur une longue
expérience, que: «de toutes les occupations, celle qu’on doit le plus chercher à éviter, dans les Indes occidentales, c’est le nettoiement d’une cale malpropi’e. » Et, en effet , les cales des vaisseaux réunissent toutes les conditions des foyers paludéens, à savoir : une matière végétale (le bois), une température élevée, qui déj)asse de 3 à 4 degrés la température extérieure, et l’humidité, plus élevée de 12 degrés environ que celle de l'atmosplièie. « La cale ne reçoit l’air et la lumière que d’en haut et par une seule ouverture constante. Au^si est-elle le plus énergique foyer d’insalubrité pour les navires, ’e//e conreitit en de véritables marais flottanlsa^ (fjevy.) Des matelots ont été asphyxiés en ouvrant des caisses d’eau pourrie, ou en pénétrant dans les soutes, depuis longtemps fermées, de la cale ou de la Sainte-Barbe.
Je me demande maintenant, quelle force on peut tirer de la difféicnee de type entre les fièvres intermittentes et la fièvre jaune, contre le rapprochement à établir du jioiut de vue étiologique entre ces affections. C’est là, dans la différence de type, que MM. Bahier, Fortin^ Danet et et Sabinmarlin (auteurs d’un rapport sui- l’épidémie de fièvre jaune qui régna à la Nouvelle-Orléans, rapport inséré, par ordre du ministre de la marine, dans ^ anales mariliines et coloniales)^ trouvent une
raison péremjitoire pour nier absolument l’identité étiologique dont il s’agit. Mais quoi! et sans faire acception, en ce moment, des arguments que j’exposerai dans le chapitre suivant, n’a-t-on pas vu, dans des éjiidémies de fièvre jaune, des variétés coïncidentes de cette fièvre ? Et les auteurs du Bapport eux-mémes ne signalent ils pas trois variétés, dans l’épidémie dont ils tracent le tableau? Est-ce à dire que, de ces trois variétés, il n’y en avait
qu’une qui fût la fièvre jaune? Les médecins tie la Guadeloupe, eu 1828, observèrent, concurremment avec la fièvre jaune, une fièvre qu’ils appellent typhoïde. Etaitce bien une fièvre typhoïde? Non. C’était, si l’on veut, une variété typhoïde de la fièvre jaune atteignant particulièrement les hommes du Nord qui séjournaient depuis quelque temps dans le pays, et chez lesquels, à raison d’une moindre prédisposition, la maladie n’atteignait pas son summum d’intensité. Ce point est bien traité par M. Cornuel, dans un de ses rapports au ministre. «La fièvre jaune et la fièvre typhoïde (en question) sont des maladies congénères, qui ne different peut-être entre elles que par une activité plus grande dans la manière dont les causes agissent dans l’un et l’autre cas. Du reste , ajoute-t-il, il a été bien évident que les influences miasmatiques qui produisent la fièvre jaune chez les Européens ont déterminé, chez un grand nombre, une affection qui présente avec le typhus d’Amérique les plus frappantes analogies. Ceux-ci ont été atteints de la fièvre typhoïde rémittente continue, qui a provoqué, chez un certain nombre de très-jeunes sujets, l’ictère, la suppression d’urine, le hoquet, le vomissement noir et la mort. » Il faut tenir compte d’une foule de circonstances, quand on veut étudier l’étiologie des manifestations morbides diverses qui se mêlent aux épidémies; circonstances qui se rapportent : premièrement, aux hommes, le.squels, par suite d’une prédisposition variable dans ses degrés, à raison de la race et de la durée du séjour antérieur, sont plus ou moins préparés à subir l’influence régnante et à s’éloigner plus ou moins du type épidémique; secondement, à la constitution. épidémique, qui peut varier notablement, en vertu d’une
foule de conditions météorologiques et autres, elles mêmes très-mobiles. En résumé, l’on ne peut rien inférer de la différence de type, contre le dogme de l’identité étiologique des fièvres intermittentes, delà peste, de la fièvre jaune, et ajoutons par anticipation, du choléra.
Cette question, du reste, sera reprise plus loin, lorsque, dans une vue, générale, nous considérerons, de ce grand point de vue de l’étiologie, lesfièvresintennittentes d’une part, et tout ensemble, la peste, la fièvre jaune, et le cbolét a, de l’autre.
En même temps que la fièvre jaune régnait à la Martinique, on y observait d’autres fièvres intermittentes ou plutôt rémittentes , que M. Rufz range en trois groupes, dont le dernier est formé de ce qu’on appelle, dans le pays, \es mauvaises fièvres, tvès-diffcrenles entre elles (en raisonnant à la manière des adversaires de l’identité, il faudrait dire que ces fièvres « très-différentes entre elles « n’étaient pas toutes des fièvres intermittentes. J et, ne s’étant pas montrées , ce qui est bien remarquable, pendant les trois années qui avaient précédé l’épidémie. « Notez, dit M. Rufz, que ces fièvres pernicieuses qui attaquent les créoles et les acclimatés, sont au moins aussi graves que la fièvre jaune, et donnent une mortalité au moins aussi considérable ; je n’ai vu que peu de malades en revenir. Je n’ai rencontré qu’un seul nègre atteint de ces fièvres , et il a surcoinbé.» Cette dernière remarque nous reporte à l’idée de race.
Dans la séance de l’Académie de médecine, du 3 septembre i83ç), une discussion s’était engagée au sujet d’un rapport de M. Rocboux sur un travail de M. Maher. Dans une qfiestiou comme celle-ci, il ne faut pas regar-
der au temps et à l’espace, quoique le premier soit bien limité. Analysons cette discussion. Ici je me trouverai en désaccord, avec M. Bouillaud et M. Gérardin. Il faut que je sois animé d’une conviction bien profonde pour me mettre en opposition avec des médecins qui ont fait une longue étude de la question. En agissant ainsi, avec une respectueuse liberté, je crois rendre hommage à leur caractère. Deux choses sont hors de mes habitudes, parce qu’elles sont hors de ma nature ; l’acrimonie et la servilité. A aucun prix je ne voudrais mentir à mes opinions, en quoi que ce soit; et je n’aurais qu’une crainte, ce serait de les exposer trop catégoriquement, si mon intérêt était de les dissimuler. Le rapport de M. Rochoux avaitpour objet deux mémoires de M. Maher sur l’épidémie de fièvre jaune, observée à la Havane en 1837, et sur l’épidémie de la même maladie, qui eut lieu dans la baie malsaine de Sacrificios, à bord de la frégate X Herrninie , en i838 (M. Maher était alors chirurgien-major à bord de ce bâtiment). Dans son premier mémoire, relatif à l’épidémie de 1887, M. Maher admettait que la cau.se extérieure la plus puissante de la fièvre jaune était, la chaleur permanente des Antilles , et n’accordait aux vents, d’autre influence que celle qu’ils peuvent exercer sur la température. Dans son second mémoire, il exprimait l’opinion que les vents peuvent agir, en outre, par les émanations dont ils se chargent. Là-dessus, M. Rochoux dit simplement que l’auteur eût peut-être mieux fait de s’en tenir à son premier avis. C’est assurément une contradiction bien douce, et qui ne suppose pas une opinion fort arrêtée; si tant est même qu’il y ait contradiction ; car voici les propres paroles du rapporteur ; « Sans ac-
corder, à beaucoup près, un rôle aussi important à l’infection, que le fait M. Maher, nous ne la regardons pas comme sans action, surtout à bord des bâtiments mal tenus. Nous trouvons qu’à ce sujet l’auteur a grandement raison de condamner l’habitude où l’on est encore en France de forcer les équipages à faire quarantaine à bord, car plusieurs des navires sur lesquels on voit, par suite de cette mesure prétendue sanitaire, une épidémie se développer, en auraient sans doute été exempts, si l’on eut procédé sans délai à leur déchargement, en lavant ensuite leur cale, comme le veut M. Maher, c’est-à-dire en allant faire cette opération au large, lorsqu’on est dans un port dont l’eau, comme pour celui de la Havane, tient une grande quantité de matières putrides en dissolution. » IJeau du port de la Havane tient une granue quantité de malièree putrides en dissolution. Et l’on nie hxpossibilité d’un rapport entre les miasmes de la fermentation paludique et la production delà fièvre jaune! On nie obstinément; et la répugnance, chez quelques-uns, est telle, qu'ils se refusent à approfondir la question ; c’est chose convenue et jugée; jugée, non : préjugée!
C’est la destinée de l’homme de poursuivre la vérité avec une constante ardeur, quand elle doit se dérober à ses recherches, et de la méconnaître souvent quand elle s’offre d’elle-même à ses regards. Le poète a bien raison de dire que la certitude ne séjourne pas plus dans la raison des hommes que fonde dans leurs mains; quand elle s’affermit chez l’un, elle chancelle chez plusieurs autres. Et ainsi vont les idées, dont l’évolution se conforme à celte perpétuelle et circulaire mutation qui paraît être la loi générale de la création,
invariable et fixe dans sa mobilité. Comme ou le verra, le point d’étiologie que je cherche à éclaircir en ce moment etlaquestion delà contagionsontéiroitement liées. M. Gérai din qui, dans une précédente discussion, avait repoussé l’identité dénaturé de la fièvre jaune et des fièvres intermittentes, prit la parole et formula plus fermement que M. Rochoux, cette opinion que : « l’idée d’intermittence exclut l’idée de fièvre jaune, et réciproquement. » En quoi il fut secondé par M. Bouillaud, qui s’exprima ainsi : « A l’égard de l’inlerniittence et de la continuité, je partage le sentiment de M. Gérardin; rapprocher ces différents types pour les confondre, c’est tomber dans une hérésie condamnable. Jamais la fièvre typhoïde n’a été intermittente ; elle est, comme la fièvre jaune, essentiellement continue, dernier type où le sulfate de quinine ne saurait convenir, à moins qu’il n’y ait une complication.» A cela M. Chervin fit la réponse suivante : « La fièvre* jaune appartient à la classe des fièvres rémittentes et intermittentes; très souvent elle débute sous le type intermittent, puis elle se multiplie et se caractérise; elle devient rémittente et enfin continue : voilà pourquoi, dans le principe, elle a pu céder au sidfate de quinine, et pourquoi les médecins ont pris si souvent le change et méconnu d'abord le caractère du mal... J’ose dire que je l’ai vue revêtir les trois types d’intermittente, de rémittente et de continue. » M. Chervin ajoute : « La fièvre jaune change de type sans changer de nature : les types se convertissent aisément les uns dans les autres. » Il a vu la continue devenir rémittente après une saignée, tandis que M. Lefort a vu le contraire.
Revenons maintenant à M. Rufz. Se reportant aux al-
légations de M. Chervin, que je viens de reproduire d’après le Bulletin de V endémie, il dit: « C’est précisément ce dont j’étais témoin à la Martinique. Si les auteurs qui nous ont précédés ont })eu insisté sur ce changement de la fièvre jaune, de continue en intermittente, du moins ils l’ont entrevu, car beaucoup ont préconisé l’usage du quinquina. Peut-être ce fait a-t-il été plus marqué dans l’épidémie actuelle. Maintenant, rapprochant ce fait principal, la conversion de la fièvre jaune, à une certaine époque de l’épidémie, de continue en intermittente, avec quelques autres faits signalés dans ce mémoire, tels que la coexistence de fièvres pernicieuses graves, sur les naturels du pays pendant la durée de l’épidémie, et surtout au commencement et à la fin, les rechutes chez les Européens, primitivement atteints de fièvre jaune, se reproduisant quelques mois après sous la forme intermittente bien caractérisée, l’efficacité du sulfate de quinine, pourra-t-on conclure que la fièvre jaune n’est qu’une fièvre intermittente produite par la même cause qui produit les fièvres intermittentes ordinaires; que si, au début de l’épidémie, cette fièvre est continue, c’est qu’ alors l’action du principe générateur de la maladie est si intense qu’elle accélère les accès, les rapproche de façon qu’on ne peut les distinguer les uns des autres; que plus tard, au contraire, le principe étant diminué et ayant perdu de sa force, la forme intermittente est mise à découvert? Cette opinion assurément ne serait pas insoutenable, mais, en vérité, elle n’est pas assez claire pour être avancée sans hésitation. Les généralisations trop hâtées nuisent aux recherches; mieux vaut une sage circonspection. »
M. Dutrouleau, auteur d’une note sur une épidémie de
fièvre jaune observée au Fort-Royal, est moins circonspect ou moins timide que l’habile et consciencieux médecin de la Martinique. « Dans le foi t de l’épidémie, diiil, les caractères de la maladie ont été les mêmes qu’à Saint-Pierre. Après l’hivernage, elle s’est modifiée, et j’ai observé à l’hôpital plusieurs cas de fièvres pernicieuses simulant la fièvre jaune au début. Je les ai diagnostiqués fièvres pernicieuses, parce que je ne croyais pas alors aux fièvres jaunes rémittentes : l’observation de cette année. (1840) m’a fait changer d’avis. » Et, ailleurs, « un foyer d’infection circonscrit et bien reconnu au Fort-Royal, c’est le cul-de-sac de l’arsenal. Tous les bâtiments qui y séjournent sont pris de la maladie. Les vases sont abondantes et la chaleur toujours plus intense qu’ailleurs. Les bâtiments de guerre qui se tiennent en grande rade, et qui vont hiverner aux Trois-Islets, ont très-peu de malades. Les goélettes de la station locale, au contraire, qui vont se réparer dans le cul-de-sac, perdent beaucoup de monde à quelque époque de l’année que ce soit. » M. Roudin, chacun le sait, est, parmi nous, le promoteur habile, savant et convaincu, delà grande loi d’antagonisme (fort contestée à la vérité) entre les manifestations paludiques, d’une part, la phthisie pulmonaire et la fièvre typhoïde de l’autre. « Tous les médecins qui ont eu occasion d’observer des épidémies de choléra, dit-il (dans un, passage que je cite textuellement pour laisser subsister sa pensée dans toute sa vérité) ont été frappés de l’immunité dont jouissaient contre cette maladie les personnes atteintes de tuberculisation pulmonaire. En ce qui concerne la fièvre jaune, plusieurs faits attestent le même antagonisme; c’est ainsi que les tuberculeux de l’Amérique voient très-souvent leur état s’amé-
liorer, lorsqu’ils viennent habiter les marais de la Louisiane, ce grand foyer de fièvre jaune; or, cette amélioration s'effectue sans trop les exposer à cette dernière maladie, envers laquelle ils se montrent réfractaires à un haut degré. Quant à la peste, son antagonisme envers la diathèse tuberculeuse est tellement avéré, que je crois pouvoir attribuer à cet antagonisme l’usage, aujourd’hui si répandu en Orient, de porter des cautères pour se préserver de la peste. En effet, l’observation ayant constaté l’immunité dont jouissent les tuberculeux, la foule, qui ne voit pas les tubercules, a cru pouvoir attribuer l’honneur de cette immunité à ce quelle voit, c’est-àdire les cautères dont les phthisiques sont porteurs. » Je ne puis laisser passer cet argument, qui n’est pas le plus fort de ceux que j’ai présentés , sans dire mon opinion sur la doctrine de l’antagonisme. Mais d’abord je proteste de mon estime profonde pour son savant auteur. Personne, de nos jours, ne remue plus d’idées queM. Boudin ; personne, dans ses travaux, ne fixe l’attention avec plus d’attrait; personne n’a plus fait pour répondre à ce vœu de Cabanis: « Si l’Histoire naturelle a besoin d’une bonne géographie physique, la science de l’homme a besoin d’une bonne géographie médicale. » Ses titres sont durables, et son nom marquera dans notre époque médicale. Mais quant à l’antagonisme, il me semble qu’on pourrait le réduire à ce plaisant axiome que si, dans une localité où régnent des maladies habituelles d’une haute gravité, nombre de gens succombent à ces maladies, il leur est humainement impossible de mourir par suite d’autres affections, ou encore, que l’on ne meurt pas deux fois.
En voilà assez sur la fièvre jaune. Je vois dans les
mêmes pays, tour à tour, des fièvres intermittentes et la fièvre jaune; dans les épidémies de fièvre jaune, des fièvres intermittentes au début, des fièvres intermittentes à la fin, et encore des fièvres intermittentes à toutes les é[)oques chez quelques individus; je vois la fièvre jaune elle-même passer de la rémittence à la continuité, et réciproquement de la continuité à la rémittence; puis, partout où elle sévit, des immondices, des eaux putrides, des vases; enfin, le quinquina empiriquement ou rationellemeiit employé , procurer des guérisons; je vois cela, et je vois aussi, par cela seul, avec toute évidence, l’étroit rapport qui confond dans la même origine et rattaclie à la même impureté les fièvres intermittentes et la grande manifestation épidémique du nouveau monde.
CHAPITRE III. — Influence des miasmes paludéens] sur le développement du choléra.
Citons des faits. En 1826, le vaisseau le Fils de France parti de Nantes, ne compta aucun cholérique tant qu’il resta à l’ancre dans le Gange; mais, par suite delanéces’ sité de réparer de grosses avaries, on le conduisit dans un des bassins de la rive droite du fleuve, et on vida ce bassin pour mettre à découvert la quille du bâtiment. Le soleil échauffa le fond vaseux du bassin et des miasmes durent s’exhaler en abondance. Dix-huit heures apres le choléra frappa indistinctement les ho.jmes les plus vigoureux et les plus faibles... Est-ce là un fait? Est-ce là une preuve? Je le livre aux méditations du lecteur. Ce fait capital est extrait de la thèse présentée, par M. Levincent à la Faculté de médecine de Pans, en
1899- ïl m’en rappelle un autre, qui sort de mou sujet (les épidémies), mais qu’il ne sera pas inutile de rapprocher du précédent, lequel en sera encore mieux compris. Je dois de le connaître à M. le docteur Michel, ancien médecin en chef du Gros-Caillou : M. de G., ancien directeur de la monnaie, avait passé une journée à la campagne, où il avait assisté au curage d’une mare. Le soir même, en rentrant à Paris, il fut pris d’un état fébrile violent, avec strangurie. Boyer fut appelé. l! pratiqua le cathétérisme et ne trouva aucun obstacle. On appliqua des sangsues en grand nombre, dans la pensée qu’on avait à faire à une cystite du col. Le lendemain, calme parfait. On crut à la guérison. La méthode antiphlogistique avait fait merveille. Mais, dans l’après-midi, les accidents de la veille se reproduisirent avec plus d’intensité. Nouvelle application de sangsues ; nouvelle guérison apparente. La joie du malade et de la famille est troublée, cette fois, parla crainte trop fondée du retour des accidents. Et, en effet, après un intervalle plus court que celui qui avait séparé les deux premiers paroxysmes, les accidents, de plus en plus alarmants, se renouvellent et emportent le malade, affaibli déjà par deux assauts, et ayant dépassé d’ailleurs fàge de retour. On fit l’autopsie et on ne trouva aucune lésion dans la vessie. Fait inexplicable pour quiconque n’a vu que les lièvres intermittentes de Bercy; inexplicable surtout à une époque où l’occupation de l’Algérie par nos troupes n’avait pas encore familiarisé les médecins IVançais avec celte protéique pathologie des grandes eflluences paludéennes.
Lorsque, dans la famille en deuil, on raconta le fait à M. le docteur Michel, il comprit tout de suite, lui
qui avait exercé les fonctions de médecin en chef à Rome, à une époque où la ville éternelle était le cheflieu du département du Tibre, et qui nous a donné une instructive topographie de X A gro romano; il comprit toutde suite le rapport des accidents avec ce curage d’une mare, auquel M. de C. avait assisté. On avait eu sous les yeux une fièvre pernicieuse dysurique, et un chirurgien, même un grand chirurgien, était bien excusable de l’avoir méconnue, dans un temps où, parmi les médecins, les plus distingués de la capitale, la même erreur eût pu facilement être commise. Chose digne de remarque et qui prouve bien l’influence des prédispositions (âge, constitution, habitude, etc.); aucun des ouvriers employés au curage de la mare n’avait été malade. On voit par le fait que je viens d’exposer en abrégé, comment, partout, sous des conditions données, les types morbides en apparence les plus étrangers à la localité dans laquelle on observe, peuvent se réaliser, rapprochant, au point de vue de l’étiologie des maladies, les contrées les plus dissemblables, les plus éloignées les unes des autres.
Voici maintenant un second fait dans lequel ou saisira, avec autant d’évidence que dans le cas du vaisseau le Fils de France, le rapport de causalité entre la production du choléra et l’effluence paludéenne. Il s’agit d’un détachement de 90 hommes de troupes, qui, pendant une route, aux Indes occidentales, firent halte dans un site ombragé par quelques arbres, snî- le bord d'an lac d’entnron trois milles de circuit, entouré de collines boisées. Dans la nuit, le choléra éclata tout a coup parmi ces hommes, dont pas un seul ne donnait de signe de maladie ou même d’indisposition quelques heu-
res auparavant. Le premier malade, saisi à minuit^ mourut en une demi-heure. Avant le lever du jour, vingt-quatre de ses camarades étaient en proie au fléau ; cinq d’entre eux étaient morts avant 1 1 heures du matin, et les autres étaient mourants. Un soldat du détachement fut saisi en brossant ses habits, et juourut en quelques minutes. Avant la fin de la semaine, tous les hommes du détachement étaient entrés à l’hôjiital. Et l’on se refuserait à reconnaître là une intoxication 1 Et si l’intoxication est évidente, à quoi l’attribuer? Faut-il voir dans la sidération successive de ce premier soldat et des 20 autres , y compris celui qui succomba en quelques minutes, l’effet de l’insolation? Est-ce qu’il y avait du soleil à minuit? Est-ce qu’il y avait du soleil, le lendemain , lorsc[ue ce malheureux tomba foudroyé en brossant ses habits?
J’emprunte ces faits au rapjiort de M. Doidde. Ils sont aiithenticpies, et aussi probants cpi’ds ont été méconnus jusqu’à présent dans leur signification étiologique. Elle est pourtant bien claire, cette signification, et bien simple, et bien facile à déduire. Des hommes font route, parla chaleur ardente du mois de mai indien ; ils arrivent, le soir, au bord d’une vaste étendue d’eaux stagnantes. Ils goûtent la fraîcheur à l’abri des arbres, et ils s’endorment. Cependant la vapeur d’eau exhalée de ce lac pendant le jour se condense et se précipite eu abondante rosée , et avec elle se précipitent les miasmes que l’eau avait entraînés en se vaporisant. Ces ho mines, d’autant plus accessibles à l’influence elfluvienne, qu’ils sont livrés au sommeil et fatigués par la maiThe , respirent, avec l’air frais de la nuit, cet aii‘ miasmatique, et soudain l’un d’eux meurt empoi-
sonné, puis les autres tombent malades, puis tons, et plnsienrs paient de la vie les funestes doncenrs de celte nuit passée dans nn site qui les avait séduits pour les frapper à mort. Voilà, je pense, une explication qui s’offre avec tontes les conditions de la certitude, autant qu’il soit donné à l’homme d’étre certain de quelque chose. Si, maintenant, les médecins d’Orenbourg nous apprennent que l’épidémie sévissait avec plus de rigueur par les temps couverts ; si le docteur Christie nous dit que des orages violents ari'étérent, d’une manière saisissante pour l’esprit, les ravages du choléra, nous le comprendrons parfaitement, en considérant, d’un côté, que l’humidité, sous l’influence d’une température élevée, favorise l’élaboration des effluves, en même temps que la vapeur qui forme les brumes en contient une proportion plus considérable; et que, de l’antre, ces effluences sont pour ainsi dire noyées par les abondantes averses.
A quelle circonstance étiologique rattachera-t-on le choléra sporadique du Gange? « Il paraît, dit M. Reynaud, que le germe primitif du choléra est dans le limon du Gange. Développé là par des circonstances atmosphériques particulières, il irradie plus ou moins loin autour de son foyer. » C’est bien là, en effet, ce qui paraît être; je dis plus : il n’y a que cela qui semble pouvoir être. Ür, si le choléra sporadique se développe sous l’influence des émanations paludiques, en ver tu de quel raisonnement chercherait-on une autre cause de développement pour le choléra épidémique? Sont-ce là deux maladies différentes par essence, et peut-on, avec la plus légère apparence de raison, supposer qu’elles aient une étiologie distincte?
Toute la question est de savoir si le choléra est un empoisonnement; et que serait-ce donc autrement? Si c’est un empoisonnement, d’où vient le poison?
On craint trop, en médecine, de mettre le pied sur cette longue échelle qui, des effets palpables, remonte aux causes secrètes. Il est bien vrai qu’elle est vacillante, et que ses plus hauts degrés se perdent au milieu des nuages ; mais au-dessus des nuages il y a le soleil ; et ce n’est pas une raison, parce que cette ascension est périlleuse pour ne pas la tenter.
Je précise mon accusation ou ma plainte : on ne presse pas assez les faits; on ne les analyse pas suffisamment; on a peur de leur faire rendre tout ce qu’ils peuvent donner. Voyez ces deux faits que j’ai tirés du rapport de M. Double, et qui portent avec eux une si éclatante signification. M. Double les connaissait, et dans tous leurs détails, puisqu’il les cite. Il connaissait aussi les fièvres intermittentes et leur étiologie; eh bien; voici tout ce qui ressort pour lui du fait du vaisseau le Fils de France : «Ce dernier fait, dit il, est surtout important, en ce qu’il semble indiquer rigoureusement {semble indiquer rigoureuse?nentll) que le choléra-morbus peut se développer spontanémenl sur un vaisseau, sous l’influence de conditions insalubres propres à la faire naitre. » Voilà qui est bien clair et bien catégorique ! Une maladie qui se développe spontanément et qui reconnaît