‹ Des épidémiesChapitre 27 sur 43 · DES CAUSES PROPRES A LA FAIRE NAITRE · texte numérisé non relu

DES CAUSES PROPRES A LA FAIRE NAITRE

C’est pourtant un homme distingué qui parle ainsi, et distingué de toutes manières; un homme ayant le goût des fortes études et des grands classiques ; ayant commenté P. Franck; et qui écrit au nom du premier corps médical du monde, consulté par le gouvernement

sur les mesures à prendre contre l’épidémie trop justement prévue !

Je comprends la réserve dans l’étude des questions scientifiques et j’y applaudis avec toute sincérité. Mais il y a une limite au delà de laquelle réserve devient timidité, Et ce qui en résidte, c’est la stérilité. On tend à réduire la médecine au fait brut. Ce n’est pas ainsi que Montesquieu entendait les faits. Un fait qui n’emporte pas une idée, duquel on ne peut s’élever pour voir plus au loin, est un caillou qui ne vaut pas la peine d’étre ramassé et qu’il faut, au contraire, repousser du pied pour en débarrasser la route.

Je sais bien que je me laisse entraîner à une digression; mais je touclie au vice qui stérilise en grande partie les travaux de toute une secte, laquelle s’enorgueillit du titre d’école d’observation , et travaille petit à petit à sculpter le sépulcre dans lequel, si on la laissait faire, elle ensevelirait, à la fois, la doctrine et le génie médical.

J’insiste donc. Qu’on ne s’y trompe pas. Ce n’est pas seulement à la doctrine que nuit cette froide méthode du secpticisme calculateur. Avec ce principe qu’on ne doit croire qu’à ce qu’on voit et qu’à ce qu’on entend; que le reste est chimérique, indigne d’arrêter l’attention, voici ce qui arrive. On est appelé auprès d’un individu qui tousse un peu, c|ui maigrit un peu, qui s’affaiblit un peu, qui, la nuit, a de légers malaises et de légères sueurs. On percute, et la poitrine rend le son normal ; on ausculte, et l’on entend le bruit naturel de la respiration. Alors, on dit que les poumons n’offrent pas de signes d’un état morbide quelconque. Explique qui voudra la toux, l’affaiblissement, et le reste. Le diagno-

Stic anatomique ne fournit aucune donnée : tout est dit. La raison, instrument dangereux, n’a rien à y voir. Plus tard cependant, la maladie se dessine ; c’est la phthisie pulmonaire désormais trop manifeste. La mort arrive, et le médecin observateur s’absout, en se disant que bien positivement, il n’existait pas de signes sensibles. J'ai vu cela plusieurs fois ; et ce n’est pas dans les hôpitaux que cela se voit surtout, c’est dans les relations sociales; j’ai vu cela, dis-je, et j’ai pris en exécration la méthode qui fournit de tels résultats; si même on peut appeler méthode, le procédé automatique qui consiste à chiffrer des faits et des détails de laits, comme on compterait des pièces de monnaie.

Ce n’est pas à dire que je ne tienne en grande considération les observations bien faites. Mais il faut qu’on en tire quelque chose. A la vérité, si les simples collecteurs de faits ne peuvent pas , ou par système , ne veulent pas leur donner une signification, d’autres esprits surgissent, qui interprètent ces données brutes de l’observation, et élèvent un monument avec ces pierres.

Nous voilà bien loin, en apparence, de la quesfion qui fait l’objet de ce paragraphe. Pas si loin qu’on pourrait croire, puisque c’est le défaut de raisonnement (jui a empêché les faits propres à démontrer la subordination du choléra à l’influence paludique, de sortir leur plein et entier effet.

Mais j’ai là, sous les yeux, et je tenais en l'éserve , un fait encore plus probant, plus décisif, que celui des 90 soldats, et que celui du navire le Fils de France. Le voici :

« Pendant le séjour de Cassan, à Saint-Louis, 28 soldats ont travaillé dans un lieu humide et marécageux de

nie. Tous sont portés à l’hôpital. En moins d’une semaine, on observe 3 décès de choléra-mot bus, 5 de dyssenterie sanguine et bilieuse, 4 fièvre adynamique avec coloration jaune de tout le corps. Les autres éprouvent des fièvres pernicieuses plus ou moins graves. »

Je dis que ce fait est probant, décisif; je dis plus: il est impérieux ; il s’impose. Et d’où est-il tiré? Du Traité des fièvres d’Alibert. On ne lit donc plus Aliber t?

Je renonce à faire valoir l’analogie symptomatique saisissante qui existe entre la fièvre algide et le choléra. Les observations fourmillent. Quand je vis un cholérique, en 1849, l’image du premier individu, affecté de fièvre pernicieuse algide, que j’avais vu à Alger, se retraça subitement à mon esprit, après un intervalle de 18 années , tant il y avait de ressemblance entre les deux tableaux.

Je vais présenter, après cettre triple enquête sur la peste, sur la fièvre jaune et sur le choléra, quelques considérations sur la question vue dans son ensemble.

CHAPITRE IV. — Remarques générales sur l’identité de la peste, de la fièvre jaune , du choléra et des fièvres intermittentes.

L’auteur qui, en cette importante matière, a vu de plus haut et plus au loin, est celui qui, au lieu de donner l’intermittence pour caractère commun aux fièvres paludéennes, les a étroitement unies entre elles par le lien commun de l’étiologie. Il ne s’agit plus des fièvres intermittentes; le type est un caractère secondaire. Il s’agit des fièvres paludéennes ou lymiihémiques, c’est-à-

dire produites par les miasmes des marais; famille aussi rigoureusement déterminée de cette façon, que peut l’être la famille botanique dont les caractères sont le plus tranchés, et les genres le plus légitimement rapprochés. Cette idée simple est un trait de génie. J’écris le mot, tout en sachant ce qu’il vaut , et j’en fais honneur à M. Boudin : juste hommage rendu à un homme dont la médecine militaire a droit de s’enorgueillir.

, Dans cette famille des fièvres lymnhémiques, il y a une ressemblance, cpii est caractéristique (la cause), et des dissemblances qui sont importantes, mais secondaires (les types). Dans cette famille, il peut y avoir, et il y a, des fièvres intermittentes et des fièvres continues.

Des fièvres continues! voilà la difficulté; voilà l’objection. Comment peut-on confondre des fièvres continues et des fièvres intermiti entes ? Les contraires conciliés ! Les extrêmes réunis! L’intermittence et la continuité tout à la fois! Est-ce possible? Non-seulernent c’est possible; mais la nature des choses le veut impérieusement.

Que de différences, comme le fait remarquer M. Boudin, entre les accidents produits chez divers individus par le même agent ! Voyez le [ilomb; voyez le virus syphilitique. Quelle variété dans les manifestations morbides qui se rattachent à l’action de l’un et de l’autre! Mais il y a mieux à dire pour prouver que les fièvres continues dont il s’agit, peste, fièvre jaune, choléra, peuvent être , doivent être réunies aux fièvres intermittentes. D’abord elles-mêmes peuvent se présenter sous le type intermittent, «[/observation, dit M. Récamier, nous a montré le choléra non-seulement sous le type intermittent, mais encore sous les types rémittent et subintfant. Cette circonstance doit être surveillée de près,

car une fois constatée, on a l’indication positive de l’emploi des préparations anti-périodiques. « Ensuite, on voit souvent, d’une part, la peste, la fièvre jaune, le choléra, de l’autre, les fièvres intermittentes, régner simultanément , avec des alternatives qui les rendent, les unes ou les autres , relativement prédominantes. Enfin ( et je prends cette dernière raison sous ma responsabilité), JL Y A. DES FIÈVRES INTERMITTENT! S CONTINUES. Comiuentj! la continuité dans l’intermittence? Sans doute, et pour que l’on en soit réduit à la nécessité de le démontrer, il faut que les grands classiques , si souvent cités de confiance, soient bien négligés. On trouvera à la fin de ce travail, aux additions^ une citation empruntée à Torti, et dans laquelle le passage de l’intermittence à la continuité est signalée avecinsistance. Cette rencontredes deux types dans la même fièvre, chez le même individu, a été, sinon mieux observée, au moins plus implicitement, plus clairement décrite de nos jours parM. Maillot, que nous retrouverons tout à l’heure. Laissons parler Senac : Per œstatem torridarn et per insequentem autunmum grassabanlur/ebres slatini continuée, ntperdies taniununodà quinque aux sex; deindè vero inter niillentium more cursutn absohebant. Voilà des fièvres qui, de continues qu’elles étaient d’abord, devenaient intermittentes. L’année suivante, c’était le contraire : At secquentl annocàm tertinnaiium duplicium autsiinpliciurn lituincœpissent, in continuas quindecim au t vigenti dierum obiresolebant. M. Bailly, de son côté, rapporte que lorsque des médecins sont léunis en consultation, à Rome, pendant l’été, la seule question qu’ils agitent est celle-ci : La maladie est-elle une fièvre à quinquina, ou nonl « On conçoit, dit M. Bailly, que cette question ne serait jamais faite si une

série de s^'inptômes continus wt pouvait jamais appartenir à la même disposition organicpie qui fait les fièvres intermittentes. » Un ami, toujours pleuré, qui m’avait vu naître, qui m’avait aidé de ses conseils, aidé de son pouvoir, et qui me rendait en paternelle affection l’attachement filial elle respect que je lui portais, Antonini, mort de dévouement dans une de ces inspections médicales d’Afrique qui ont aussi coûté la vie à Larrey, écrivait au Conseil de santé, dès i833 : « En beaucoup de cas, nous avons dû recourir aux fébrifuges, à la première lueur d’intermittence.. . v La première lueur d’intermittence : nous voilà bien près de la continuité. Antonini avait étudié à Rome; il était familiarisé avec les types les plus variés de la pathologie paludéenne, et son exemjile n’a pas médiocrement contribué à donner une bonne dilection à la thérapeutique dans les hôpitaux d’Alger. Je ne dis pas cela pour M. Maillot, cpii, ayant pratiqué en Corse, était mieux préparé que d’autres à la rude tâche qui lui incombait en Algérie.

C’est lui qui, parmi les contemporains, a posé le dogme de pseudo-continuité (Torti avait dit : Spuria continens), et il l’a développé avec tant de persévérance et de force, il a révélé dans cette démonstration un si rare talent d’observation, une si grande netteté de vues, il a si bien éclairci le sujet, que l’héritage de Torti, en ce qui touche ce point particulier, lui est tacitement dévolu. Casimir Broussais, qui n’avait observé qu’à Alger, où les fièvres sont généralement moins graves qu’à Bône, théâtre clinique de M. Maillot, avait nié l’existence d’une classe de fièvres qui mériteraient le nom de pseudo-continues ; et cependant voici l'aveu qui lui échappe : « Tantôt la maladie se présente sous la forme

de la continuité, elle est réellement continue; puis il survient tout à coup, comme l’avait indiqué Torti, des phénomènes irréguliers qui ont un caractère soit d’intermittence, soit de rémission ou de mobilité, qui font reconnaître à l'instant la complication dont il s’agit. » Il est si vrai que, dans un grand nombre de cas, les fièvres intermittentes, à Bône surtout, affectent pendant longtemps le type continu, que, souvent, les médecins, attendant la lémittence pour administrer le sulfate de quinine, attendaient trop longtemps ; de telle sorte qu’après l’arrivée de M. Maillot, qui attaquait la fièvre dans la continuité même, et, dès l’abord, avec le sidfate de quinine à haute dose, la mortalité diminua si notablement qu’à la fin de l’année , malgré le plus grand nombre de malades, relativement aux épidémies précédentes, il y eut en moins une différence de i,4^7 morts.

Si, comme nous venons de le montrer, la continuité, dans un grand nombre de cas, appartient aux fièvres intermitentes elles-mêmes, la distinction que l’on veut conserver entre le type continu et le type intermittent est de nulle valeur; il faut la rejeter et réunir, à la condition de les différencier seulement en tant que variétés, les maladies dont nous revendiquons l’identification étiologique et que l’on s’acharne à maintenir séparées. A ce moment, j’espère, le lecteur est à même de comprendre ces principes posés par M. Boudin, savoir :

« i“ Que l’intoxication des marais est susceptible de se phénoméniser sous les types intermittent, rémittent, continu ;

« 2® Que la [ihénoménisation pathologique présente généralement des intervalles d’autant plus courts, c’est-

à-dire se rapproche d’autant plus de la continuité que la latitude géographique ou la saison de l’année semble plus favorable au dégagement de la matière miasmatique;

« 3“ Qu’il est dès lors permis de considérer le type des maladies de marais comme exprimant dans lesdivers pays, aussi bien que dans l’évolution annuelle, l’intensité ou le degré d’intoxication.

Transcrivons encore le passage suivant , et nous aurons toute la doctrine de M. Boudin sur les questions qui viennent de nous occuper.

« Si à toutes ces considérations on ajoute maintenant que dans les trois delta du Gange, du Nil et du Mississipi, les trois formes morbides appelées choléra, peste et fièvre jaune se montrent constamment précédées, accompagnées et suivies de fièvres intermittentes; que ces dernières y constituent même la maladie endémique dominante; que l’application qui leur a été faite du traitement spécifique de l’intoxication des marais a été souvent déjà couronnée d’un plein succès; si l’on lient compte, dis-je, de toutes ces observations, on sera forcé de reconnaître une très-grande analogie, pour ne pas dire une identité d’origine entre l’intoxication des marais et les trois grandes manifestations pathologiques contre lesquelles l’Europe déploie toute la rigueur de ses codes sanitaires, w

Oui, les fièvres intermittentes, rémittentes, sub-intrantes, pseudo-continues, continues (choléra, peste, fièvre jaune), ne sont que des manifestations diverses d’un même principe morbide, l’effluve paludéen, lequel par sa confluence et son énergie, variables à raison des lieux et des saisons, détermine tantôt l’une, tantôt l’au-

tre de ces formes, suivant une double échelle dont les degrés parallèles mesureraient d’un côté, de bas en haut, , l’intensité croissante de la cause, et de l’autre, dans le même sens, la gravité croissante de l’effet.

On serait fort étonné si l’on entendait dire qu’il y a près de trois cents ans la doctrine étiologique de la peste était parfaitement exposée, et de tous points conforme aux idées qui viennent d’être présentées. Rien n’est plus vrai cependant. Lisez et admirez ce passage extrait du Livre de la peste, du grand Ambroise Paré.

Toutefois il faut icy entendre que telles choses apparentes en l’air ne sont point propres causes de la peste, mais que telles impressions aériennes sont engendrées des exhalations et vapeurs de la terre, lesquelles enfin infectent l’air, dont la peste procède: car l’air se corrompt par les vapeurs putrides eslencées des entrailles de la terre, pour les corruptions qui sont en icelle, comme de corps morts, esgouts, eaux croupies et autres causes qu’auons déclarées cy devant, lesquelles le soleil par sa vertu attire en la moyenne région de l’air, en temps de grandes chaleurs. Et pour ce il ne se peut faire qu’à cause de l’air estant ainsi corrompu, ne s’ensuiuent diuers effects selon la diuersité de la corruption. Et de là s’engendrent plusieurs maladies épidémiales, c’est-à-dire populaires ou vulgaires, ainsi que l’an i5io suruint luie maladie par tout le royaume de France, tant és villes qu’és villages, nommée par le commun Coqueluche, w Est-il possible d’être plus net, plus précis? Ailleurs Paré raconte l’histoire d’un berger que ses voisins accusèi'ent de sorcellerie, parce que son troupeau était sauf au milieu d’une épizootie qui dévastait tous les troupeaux à l’entour. Interrogé par le

juge il répondit que toute sa magie consistait à ne faire sortir son troupeau que lorsque le soleil était levé depuis quelques heures (c’est-à-dire à un moment de la journée où l’air déjà plus rare offrait à la respiration des animaux moins de vapeur d’eau et de miasmes dans un volume donné). On ne voulait pas le croire, et il aurait été probablement pendu ou brûlé, si des personnes dont il invoquait le témoignage n’eussent déclaré qu’en effet, longtemps auparavant, il leur avait fait part de la précaution qu’il avait été amené à prendre. Ce rustique observateur avait pénétré l’un des grands mystères de la pathologie.

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