‹ Des espérances de L'ItalieChapitre 15 sur 31 · ÉVENTUALITÉS FUTURES DE L’ENTBEPBISE · texte numérisé non relu

ÉVENTUALITÉS FUTURES DE L’ENTBEPBISE

1 . Qu’il me soit permis ici de réclamer de mes iecteurs un redoublement de patience. Je vais exprimer des vérités, elles me paraissent du moins telles, plus ingrates que celles que j’ai déjà formulées , pour détruire peut-être des espérances plus chères que celles que j’ai déjà éliminées. Mais les vérités les plus ingrates sont d’ordinaire celles qu’on dit le moins, et par suite les plus utiles à dire. Ce n’est qu’en dissipant les espérances fausses qu’on peut parvenir à réaliser celles qui sont dans ie vrai. Qpn vaincu que je déplairai à beaucoup, peut-être (pensée terrible) au plus grand nombre de mes compatriotes , je n’en aurais probablement pas le courage si je croyais pouvoir les seconder par mes actions, si j’avais à craindre de m’en interdire les moyens par mes paroles. Mais ne pouvant leur payer d’autre tribut que celui de mes pensées , autant vaut-il que je le paye tout entier.

2. Quand on parle de l’avenir, il faut en distinguer deux : l’un éloigné, séparé du présentq)ar une série

DE l'ITALIK.

indéterminée de temps et de faits , qne l’on peut dès lors appeler futur imprévoyable. Voilà celui dontabusent les rêveurs, tous ceux qui imaginent des innovations impossibles à effectuer, ou des choses anciennes impossibles à restaurer. Il est inutile de démontrer à ceux-là les improbabilités. Ils vous répondent toujours avec une obstination qu'ils prennent pour de la constance : « Qui sait? Un jour viendra. Il ne faut pas désespérer. » Il n’y a à discuter avec personne du futur imprévoyable. Ce n’est pas pour un tel avenir on pour les quelques espérances qui s’y rattachent, qu’il peut y avoir un devoir à remplir; mais, pour ce devoir, advienne que pourra. Quand l’entreprise de l’indépendance , après avoir duré treize siècles, aurait encore à en durer autant, ou le double et même plus , elle devrait encore se poursuivre sans espérance, parce que c’est un devoir pour toute nation, parce qu’une nation qui poursuit une telle entreprise dans une servitude sans terme, vaut mieux qu’une nation qui se fait à la servitude et qui s’en console. Et cela dit à une telle nation, tout serait dit.

3. Mais il y a , gnàce au ciel , un autre avenir, un avenir prévoyable pour l’Italie. Celui-là , à vrai dire , est lui-même incertain, comme chaque heure, chaque moment, en dehors du présent. Mais les conséquences des faits présents arrivent jusqu’à lui et en approchent plus ou moins ; les déductions qu’on peut en tirer y arrivent aussi ; il n’est pas hors de la portée de la prévoyance humaine. Il n’est pas vrai , comme le disent quelques historiens cramponnés au passé, ou quelques hommes pratiques cramponnés au présent, que l’on ne puisse pas parler de celui-là. Cela se peut, cela se doit ;

DES ESPEBANCES

c'est ce que font contiDuellemeut tous les hommes qui savent gouverner les affaires humaines au lieu de se laisser gouverner par elles. C’est ce que font beaucoup de grands et même de petits écrivains ; c’est ce que font d’innombrables journalistes. Or, quand on le fait, non avec la prétention de prophétiser , mais de discuter des probabilités , on fait bien ou mal , mais on est dans son droit légitime. Nous avons dit que la gloire de M. Gioberti était d’avoir, le premier peutêtre, traité de cette manière de notre avenir prévoyable. C’est de celui-là seul que nous entendons discourir aussi et de la même manière, en nous réduisant même à ce qui touche l’indépendance, aux éventualités de l’ancienne entreprise italienne.

4. Nous commencerons par les phrases pompeuses en usage. Nous savons aussi qu’une nation de 20 millions d’hommes (i), voulant s’affranchir, s’affran-

(I) Voici la popaialion de l’Italie d’après ane slatistique de 1839, et sans compter ni la Corse , ni les cantons italiens en Suisse, ni la partie italienne du Tyrol , etc. :

Royaume des Deux- Sicilrs.

1 di là dal Faro

1 di quà dal Faro. . .

^ . 1 Sardaigne

Royaume sarde } co„Unent

République de Saint-Marin

Royaume lombardovéoitien

I Milan

I Venise

Total

Aujourd’hui on peut l’évaluer à 24 millions. Tkad.

DE L’iTALIE.

chirait quand elle aurait contre elle le monde entier; nous savons qu’une telle nation peut mettre sur pied un, deux, trois millions de combattants, et que le monde moderne ne peut et ne veut pas lui en opposer moitié autant ; nous savons que quand ce serait tout le contraire , quand il n’y aurait qu’un demi-million de défenseurs de l’indépendance et moins encore, contre un, deux on trois millions de combattants, la victoire ne serait pas douteuse, parce que la justice d’une cause a toujours compté pour beaucoup, et compte peut-être aujourd’hui pour tout. Si elle ne l’emporte pas sur un champ de bataille , elle finit par triompher sur i’ensemble du théâtre de la guerre ; car tout défenseur de la bonne cause ne tarde pas à en valoir dix de ceux qui soutiennent la mauvaise. — Mais c’est là le point à débattre; là gtt la difficulté. Pour réunir et mettre sur pied ces quelques centaines de milliers de combattants, il faudrait associer à l’entreprise la nation entière. La difficulté me parait grave et valoir la peine d’être examinée posément, en tenant compte de tous les cas.

5. L’union, dans l^but de conquérir l’indépendance, nous parait ne pouvoir venir que de quatre manières : 1° spontanément des princes italiens; 2° spontané -

■ ment d’un soulèvement national ; 3" d’une nouvelle intervention de l’étranger; 4" de quelque occasion dont on profiterait mieux qu’il n’a été fait jusqu’à présent : ce sont là quatre espérances ou quatre projets. Examinons-les maintenant l’un après l’autre.

6. Espékanck I"^. — Dés princes. Mais ceux-ci ne peuvent s’unir qu’au moyen d’une confédération, soit qu’ils l’eussent déjà formée, y persistassent, et lui

donnassent pour but spécial l’indépendance, soit qa’ils la lissent exprès. La première, difficile par elleroéine, comme noos l’avons dit, serait impossible à diriger vers le but de l’indépendance. Mais quand les princes italiens auraient eu assez d’énergie pour faire entre eux une confédération perpétuelle sans y admettre l’étranger (comme il faudrait que cela fût naturellement pour pouvoir la tourner contrelui); quand celuici aurait été de son côté assez maladroit pour la laisser faire, il est plus improbable que jamais qu’ils eussent assez d’énergie pour la maintenir, et encore moins pour lui imprimer cette direction , dont la crainte est précisément ce qui ne laissera jamais la confédération permanente se former, quelque inoffensive qu’elle puisse paraître. — Quant à faire tout d'un coup , en ne partant d'aucun précédent , une ligue d’indépendance, cela peut bien arriver dans un avenir imprévoyable, mais non pas au nombre de ceux que je puis prévoir ou discuter. Au fond de toute pensée de confédération pour l’indépendance, il y a toujours un cercle vicieux : la confédération ne saurait se faire qu’au moyen de l’indépendance, qui est précisément ce que l’on cherche. Cette espérance me parait peu mériter par elle-même qu’on s’y arrête, isolément des autres. Ën admettant que les six ou sept princes italiens fassent jamais une ligue pour l’indépendance, ils ne là feront qu’autant qu’ils seront aidés par les peuples, par les étrangers ou par une occasion. De sorte qu’en définitive les espérances à prendre en considération sont les trois restantes.

7. J'arrive donc à I'bspérance deuxième. - r D’un SOULÈVEMENT NATIONAL. Mals je pense que personne

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ne s’attend à me voir discuter un soulèvement qui , d’un mouvement spontané et d’ensemble, s’étendrait de Susa à Reggio. L’accord de 20 millions d’hommes serait immensément plus difficile que celui de six ou sept princes. Ces mouvements spontanés ne se sout guère vus chez aucune grande nation, mais seulement ' dans quelque grande ville , ou tout ou plus à la suite de quelque trait de tyrannie atroce qui réunissait tous les esprits dans une même indignation ; or, ce sont là deux cas en dehors de ceux que nous pouvons pré* voir. Ce ne pourrait non plus être le cas du genre de soulèvement récemment inventé et perfectionné en Irlande, qu’on appelle agitation. Quel que doive être le résultat de ce dernier, il ne peut se mettre en usage que dans les pays jouissant déjà d’une grande liberté, et dans lesquels on veut encore plus de liberté ou d’indépendance ; mais dans ceux qui sont tenus en bride de telle façon que le moindre mouvement y est difficile, le très-grand mouvement de l’agitation est chose impossible. — Il ne pourrait être question ici que d’un soulèvement préparé et exéeuté par une de ees conjurations ou de ces sociétés secrètes , qui sont tout un , quelque nom qu’elles se donnent et quelque drapeau qu’elles arborent. Je ne m’arrêterai pas ici à dire tout ce qu’elles ont de repoussant; je n’entreprendrai pas de démontrer que leur essence, le secret accepté avant de le connaître, l’obéissance à un chef inconnu, la tendance à un but ignoré, sont des servitudes pires moralement et de beaucoup que toute autre servitude, même celle de l’étranger; qu’a garder et à propager de tels secrets, la dissimulation tourne nécessairement en simulations , en tromperies et en trahisons ; que non-

DBS ESPERANCES

seulement la bonté du but n'excuse pas la perversité des moyens, mais que celle-ci souille et perd l’autre en rendant manifeste l'imposture à laquelle elle a recours, d'où résulte que plus un but est légitime et saint, plus les mauvais moyens sont impie.s et condamnables ; tout cela est évident pour qui examine la question de moralité. — Mais comme il y a et il y aura toujours beaucoup de gens n’examinant que la question d’utilité, nous nous arrêterons à celle-là. Les conjurations, nous le disons hardiment, sont le moyeu le moins utile , celui dont la réussite est le moins probable dans toute entreprise faite par une grande nation. Les conjurations n'ont guère jamais réussi que tramées par un petit nombre contre un petit nombre. S'il y entre beaucoup de personnes, quelques-unes manquent d'ordinaire ou de discrétion ou de témérité, deux points également nécessaires. Si elles sont dirigées contre beaucoup, il se trouve presque toujours qu’il reste à quelqu’un de ceux-ci le pouvoir d’en empêcher la réussite. Ainsi les conjurations ont réussi dans les sérails des despotes asiatiques, dans les palais des empereurs romains , des autocrates russes et des tyrans du moyen âge, parce que lorsqu’on s’était débarrassé d’un ou de deux hommes, tout était changé. Elles réussirent quelquefois par la même raison dans les petites républiques de l'antiquité ou du moyen âge, qui étaient au pouvoir d’un petit nombre de citoyens; ^ mais dans les grands États, dans des gouvernements organisés, qu’ils fussent plus ou moins libres, plus ou moins monarchiques, les conjurations ont bien pu réussir à exécuter un forfait, à commettre un assassinat, mais non à produire une révolution ; parce que

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la constitution de l’État n’y dépend pas en réalité d’un seul homme, mais de beaucoup, et surtout des habitudes, de l’opinion universelle. Nous avons dit que les soulèvements étaient difficiles; mais les conjurations le sont bien davantage, et souvent i’on a donné le nom de conjurations à ce qui n’était que des soulèvements. Il est naturel que ceux qui en ont été victimes ne les avouent pas pour tels, car cet aveu de leur part impliquerait la reconnaissance d’avoir été assez pervers pour y donner occasion, ou assez sots pour n’en avoir pas aperçu les signes qui d’ordinaire sont publics; tandis que le mot de conjuration leur vaut d’excuse tout à la fois pour la tyrannie et pour la sottise. Aussi, plus on étudie l’histoire , moins on y trouve de conjurations, et l’on reconnaît, quand on en rencontre, qu'elles ont été à peu près inutiles au fait déjà accompli par les soulèvements. C’est à quoi se trouvent réduites lesdeux fameuses conspirations de Guillaume Tell et de Jean de Procida (1). Au reste, quand on voudrait voir dans l’histoire plus de conjurations couronnées de succès que je n’en saurais voir, un tel succès est devenu et devient chaque jour plus difilcile au milieu d’une eivilisation croissante. Le progrès actuel a cela d'impor- 0 ,

(1) Voyezla récenteet belle histoire des Vêpres siciliennes, parM. Ainari, bien que cet estimable écrivain ait peut-être dépassé le but, non en combattant mieux que ses prédécesseurs l’importance du soulèvement , mais en rapetissant les faits de celte conjuration presque inutile sans doute , mais certainement grande ou du moins étendue. J’en fais la remarque, parce que plus elle fut étendue, plus l’enseignement qui résulte de son inutilité reste frappant — Quant à celle des Suisses, je ne renverrai pas tant les lecteurs à Mûller, è Tschokke, ou à tout autre historien, qu’à l’immortel Guillaume Tell de Schiller. C’est la certainement de la poésie, de l’histoire , de la politique , de la philosophie, tout cela ensemble.

DES KSPEHA^CES

tant et d’heureux, que l’art de la défense de l’État a plus avancé que celui de l’attaque. Il est vrai que parmi tant de conjurations annoncées, redoutées, préparées, interrompues, découvertes, révélées ou même suivies d’un succès momentané, au temps où nous vivons,' on peut dire que deux seulement, qui furent de véritables conjurations, obtinrent on succès réel et durable : celle de l’Allemagne contre Napoléon, et celle de l’armée espagnole contre Ferdinand VU (^i). Mais laissant celle-ci de côté , parce que ce fut une conspiration d’armée plus que de nation , dans un but de liberté, non d'indépendance, arrêtons-nous à l’autre, plus souvent citée comme exemple, et qui a plus d’analogie avec celle dont nous nous occupons.

8. Sauf la ressemblance du but , cependant , je ne saurais y apercevoir que des différences. !® Soit vertu propre, soit celle des temps, les Allemands n’embarrassèrent pas leur but, ils ne commencèrent pas par la liberté intérieure quand la liberté extérieure leur manquait. C’est au contraire un défaut invétéré chez les Italiens de perdre celle-ci de vue pour s’occuper de l’autre. Les seuls à n’y pas tomber furent les confédérés lombards qui prirent , consuls, podestats , ce que leur offrit le gouvernement intérieur, et surent s’en servir contre l’étranger ; ce qui fut cause qu’ils réussirent. Mais nous avons vu toute l’Italieet les Guelfes eux-mêmes, peu de temps après, se détourner misérablement de cette voie. Il en fut ainsi jusqu’à la chute des petites républiques, il en fut de même dans

(I) Le succès de celle dernière fui à peu près aussi peu durable que ceux des conspiralions napolitaine et piéniontaise en IS20 et 1821 ; mais toutes les trois périrent par l’interveolion étrangère.

Thad.

DE l’iTAUB.

Ies25 années françaises modernes, il en fut de même encore dans les derniers soulèvements aux environs de 1820 et de 1830. Plusieurs de ceux-ci furent de véritables comédies politiques , à représenter , si cela eût été possible dans notre condition présente, sur les planches d’un théâtre; mais qui , élevées au contraire par la persécution à la dignité tragique, n’en restent malheureusement que plus en relief pour appeler des imitations futures (l). Là est le grand danger de toute entreprise d’indépendance; il serait encore plus grand pour celle qui se ferait à l’aide de conjurations et de sociétés secrètes, car leur nature et leurs formes en font presque des écolesou de premiers essaisde liberté

et de licence 2" La nation allemande est, par toutes

ses qualités et par tous ses défauts, la plus propre qu’il y ait à faire des conjurations. Elle est grave, ferme, réfléchie , d’un esprit plus profond que varié, plus tenace que prompt, ayant plus de raisonnement que d’imagination ; elle agit, mais avec beaucoup de lenteur;elle est discrète, confiante, de mœurs simples. Au contraire, quoi qu’en disent en haine de nous beaucoup d’étrangers,et, pour nous en faire un mérite, certains de nos compatriotes, la nation italienne est moins que toute autre au monde capable de conjurer. C’est celle qui l’a toujours fait le moins bien. Les esprits y sont prompts et mobiles, peut-être au delà de toute mobilité grecque et française ; ils sont changeants, se

(I) Nous sommes loin de vouloir encourager nos compatrioles à l’imitation de ce qui se tit à ces deux époques. Si notre voix pouvait se faire entendre , nous leur recommanderions , au contraire, de s’en garder bien. M<ais nous ne saurions, pour cela, ne pas protester contre le jugement plus que sévère prononcé par l’auteur.

Tbsd.

DES ESPEBANCBS

laissent distraire tour à tour par les arts, les lettres, les sciences matérielles, ou spirituelles, ou mixtes, et quelquefois par tout cela ensemble. Cependant l’esprit y est moins prompt que l’imagination , et l’imagination moins que les passions. On a beaucoup parlé de ce que peuvent et font les haines , les vengeances en Italie, mais pas assez peut-être de ce qu’y peut et y fait l’amour (l). Puis, en fait de constance, nous admirons celle déployée dans l’entreprise de l’indépendance; mais rien n’est déplorable comme l’inconstance dans les moyens essayés tour à tour. Le secret nous est antipathique, notre confiance est le plus ordinairement de l’abandon, et nous sommes plus souvent trahis par nous-mêmes que par les autres. Ce ne sont pas là certes des qualités propres à faire des conjurés. Si je ne craignais de lasser par des résumés historiques, j’en ferais un des conjurations italiennes, et je démontrerais qu’en proportion du grand nombre de nos États , nous en avons fait moins et les avons faites plus mal qu’aucune autre nation ; moins que la

France et l’Angleterre en particulier 3" Enfin la

conjuration pour l’indépendance de l’Allemagne eut surtout une heureuse réussite par cette raison , que l’étranger n’était pas seulement lourd au pays , mais oppresseur ; non-seulement gênant, mais désespérant ;

(I) Sans entrer dans l’examen de ces portraits, nous nous bornons à rappeler à l’auteur que, quant à celui des Italiens, d’après ce qu’ii a dit (page 32), des traits qui peuvent être vrais pour les habitants d’une contrée, peuvent ne pas être vrais pour ceux d’une autre.

L’Italie est le pays du monde où l’on peut le moins se permettre de généraliser.

C’est là la source de toutes les balivernes qu'ont débitées sur la Péninsule les touristes impressionnables de ces temps-cl. Tk.\i>.

DE l’iTALIE.

usurpateur, non-seulement des provinces, mais des biens et des personnes; perturbateur des familles, des existences; tyran véritable en un mot. Or, chacun sait (et cela a été très-bien et très-éloquemment répété par M. Gioberti) que pour faire de bonnes révolutions il faut une bonne tyrannie ; mais pour faire des conjurations il faut une tyrannie (exquise. L’Allemagne l’avait ; c’est pourquoi la conjuration réussit et devint une révolution. Mais en Italie c’est tout le contraire. On peut trouver mal de se l’entendre dire, mais la chose est ainsi ; il n’y a pas de tyrannie. Les États italiens ne subissent que la prépondérance, le moindre degré de l’oppression ; prépondérance qui se fait plus sentir des gouvernants que des gouvernés, plus en empêchant le bien qu’en cherchant à produire le mal. Le peuple, la plèbe des principautés italiennes qui a , comme toute plèbe , à penser à son existence de chaque jour , ne s’occupe pas du peuple des provinces soumises à l’étranger, et les hommes éclairés et pensants (1) songent à ne pas perdre le peu d’indcpen-

(1) Qae l’on ne s’y méprenne pas. Lrs Italiens éclairés et pensants., c’est-à-dire , ceux qui sont à même d’apprécier l’état de lenr patrie et de le comparer à celui des autres nations, pensent tous à l’en délivrer. Seulement , tous n’y pensent pas de la même manière.

Ceux qui redoutent, à la fois, l’étranger (qui est la principale ou la seule cause de cet état malheureux ) et toute espèce de moovements désordonnés, l’intervention et la révolution, pensent qu’il n’y a rien de mieux à faire qu’à se réunir autour des princes nationaux et à les supplier d’adopter eniin quelques tempéraments salur taires. Cette classe n'est pas la plus nombreuse.roais elle est la plus puissante.

Ceux qui craignent moins les moyens révolutionnaires que l’étranger, pensent qu’il faut attendre une occasion favorable pour faire une levée de Ivouciiers d’un Ix>ut à l’autre de la Péninsule et y entraîner les princes , ou se passer tout à fait d’eux. Celte classe

DBS ESPÉRANCES

dance dont ils jouissent plutôt qu’à la procurer à leurs frères ; ils songent, et l’on ne peut dire qu’ils fassent mal , à leurs devoirs présents envers le prince, envers

«e balance avec la première, étant de beaucoup plus nombreuse.

un peu moins puissante, ma»

ux qui ne savent pas voir de dangers , ou qui aiment à les raver, ceslà-dire, la plupart des Jeunes gens, aussi inconsidérés que généreux, appartenant è toutes les conditions de la société, sans en exclure les familles les plus attachées aux gouvernements, pensent qu’il n’y a pas de temps à perdre pour s’insurger et guerroyer tout le monde. Cette classe, plus nombreuse que la première, ^ins que la deuxième , n’a d’autre puissance que celle que lui donne son courage audacieux: mais elle a pour elle la foule innombrable de ceux dont le sort ne peut jamais s’empirer, et qui, en Italie’ est tout aussi entreprenante que dans les autres pays.

D après cette classiticalion , dont les limites s’élargissent et se restreignent à la moindre nouvelle bonne ou mauvaise venant du dehors , on peut juger du degré de sécurité pour chacun des différents Etats de la Péninsule.

Dans la Toscane, où le gouvernement est tradiüonnellcment national , ^ première et la deuxième classe n’en font , pour ainsi dire, qu’une ; la troisième n’ose pas se mettre en avant , et la sécurité y est complète.

Dans les Etats du roi de Sardaigne, dont le gouvernement se montre depuis quelques années tant soit peu progressif, la deuxième classe tend la main à la première, la troisième se voit paralj'sée, et la sécurité y est presque complète.

Dans les Deux-Siciles, où le gouvernement est en lutte avec ses bonnes institutions, faute d’une loi fondamentale qui puisse tes faire prospérer , la deuxième classe prend le pas sur la première, se rapproche de la troisième, et la sécurité s’y appuie sur la honte des baïonnettes suisses et n’eu est pas moins compromise.

Dans les États du pape , où (c’est à regret que nous le disons) le gouvernement n’est que le patrimoine , non-seulement du clergé, mais de chacun de ses membres qui en font ce qu’ils veulent ; et dans le duché de Modène, où il n’existe, pour toute institution gouvernementale, que le caprice d’un homme, la première classe est en désespoir de cause, la deuxième et la troisième s’entendent, et la sécurité y est on ne peut plus précaire,

Dans le royaume lombardo-vénitien , le gouvernement étranger , quoi qu’il fasse , n'a, ne peut avoir la sympathie de personne; et la

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l’État auquel ils appartiennent, plutôt qu’à leurs devoirs éventuels envers les sujets d’une autre puissance;et d’autant plus que ceux-là même n’y songent pas tous. Je crois bien que là aussi les hommes éclairés et bien pensants songent à la honte de la sujétion , aux misères de l’inactivité , au mal dont sont cause les vices fomentés par l’étranger ; mais là même cela ne se fait pas sentir au peuple tout entier, au vulgaire d’en bas ou d’en haut , à ceux qui ne se trouvent pas autrement empêchés de satisfaire les uns à leurs besoins , les autres à leurs plaisirs de chaque Jour. Les vertus et les vices de ce gouvernement y conspirent à la tranquillité. La justice civile et criminelle, l’administration , les routes, les travaux publics, les établissements de bienfaisance, les intérêts privés, les études élémentaires , tout ce qui est strictement nécessaire est protégé, est encouragé suffisamment. On en tire des richesses , mais il en reste. On ne pourvoit pas à l’activité, on encourage l’oisiveté, peut-être le vice; mais l’oisiveté et même le vice plaisent à la plupart, et si celui qui s’y laisse aller s’en indigne, il n’est pas moins devenu incapable de s’en indigner efficacement. Partout les hommes qui se

sécurité , même au milieu de la débauciie commandée , y repose uniquement sur les canons qu’on y tient toujours braqués.

Telle est Incontestablement l’attitude de l’Italie. Soit qu’elle SUPPLIE , SOIT qu’elle LOUVOIE , SOIT QU’ELLE MENACE , SOIT QU’ELLE s’attriste , SOIT qu’elle s’amuse, ELLE EST EN ÉTAT DE CONSPIRA- TION GÉNÉRALE PERMANENTE. Le danger d’une pareille situation est évident, mais le remède ne l’est pas moins, et l’application n’en est pas aussi diliicile qu’on le croit. Il suffit aux princes nationaux DE PROUVER PAR DES ACTES IRRÉVOCABLES QU’iLS SONT VÉRI- TARLKME.NT italiens, D’AME et de coeur , POUR ÊTRE AIMÉS, SERVIS ET BÉNIS A JAMAIS PAR LA NATION TOUT ENTIÈRE. TRAD.

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conservent purs dans une servitude quelconque sont en petit nombre; mais ils sont plus rares encore quand la servitude est très-douce. « Un bât vaut l’autre,» disent-ils , en se servant de mots dignes de la pensée. C’est ainsi, au total , que ni dans les Etats italiens, ni dans les provinces sujettes de l’étranger, il n'y a point matière à conjuration pouvant devenir une révolution d'indépendance ; il n’y a point de probabilité qu’il en soit donné dans la suite des temps qui deviennent peu à peu plus doux et plus policés. Une nation naturellement apte à conjurer ne serait pas capable de faire une conjuration dans le cas donné; si elle se faisait en Italie, elle serait probablement gâtée par la vieille préoccupation de liberté qui a augmenté de nos jours ; il serait difiicile , impossible d’y associer d’accord princes et peuples, grands et petits, provinces et provinces. Puisse, hélas ! cela ne pas se faire 1 veuille la Providence écarter cette funeste pensée des esprits, des imaginations de nos compatriotes !

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