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CHAPITRE NEUVIÈME

DE l’éventualité QUI FfiOHET LE PLUS.

Ea K<bt kelne Propheteo mehr, die Wahnager, welche unsere beacbrsnkte Zelt geblert, mueaaen atch , ob Mangel an gœulicher InapI* ration , Ihre Kunde aua elgener Anachauung holen und nlcbt ana den LInlen der Hand, nicbt ana den Konluncturen der Sterne Acennen aie fuerder das Schickaal der Menachen welaaagen , aondern ana der Kenntniaa aelnea Jetzigen Zoatandea, und aeiner blaherlgen Ce* achichte.

Oeaterrelcb und deaaen Znknntt, p. lai.

1. Nous voici enfin parvenus, d’élimination en élimination i à une éventualité qui nous parait offrir une espérance fondée. La partie la plus ingrate de notre tâche est terminée, et nous entrons dans celle qui est la plus attrayante, mais peut-être aussi la plus difficile. Il est toujours aisé de détruire, difficile de réédifier ; facile de démontrer les erreurs d’autrui , difficile de ne pas tomber dans de nouvelles, pires parfois; la partie négative est facile en toute science, en tout genre d’étude, la partie positive est toujours difficile. Il nous a été aisé de faire voir que ni le royaume d’Italie, national ou étranger, ni les républiques, ni aucune organisation nouvelle ne sont ni probables ni désirables, en résumé,

qu’il ne peut y avoir ni progrès dans ce qui existe ni probabilité même d’une confédération, tant que l’étranger est au milieu de nous. Il nous a été aisé de démontrer que l’entreprise de notre affranchissement, après avoir duré déjà treize siècles , ne saurait s’accomplir dans un avenir qu’on puisse prévoir, ni par l’union spontanée des princes, ni par un soulèvement spontané des peuples, sans quelque occasion favorable ; qu’il ne faut attendre cette occasion ni d’une conflagration démocratique , ni d’une tentative de monarchie universelle, ni d’une succession à partager, ni de chutes d’empires, sauf une seule peut-être. Changeant de rôle à cette heure, nous avons à démontrer que c’est vraiment là une espérance fondée et une occasion favorable, et la difficulté commence. — Nous avons contre nous nos lecteurs, que nous avons disposés jusqu’ici au doute ; nous avons contre nous en particulier tous ceux dont nous avons traité les espérances de songes, et qui seront disposés à nous rendre la pareille ; et plus que jamais les hommes pratiques, fatigués des utopies faites et refaites sur le partage de l'empire ottoman. Nos protestations ne serviraient à rien, nous ne comptons que sur notre réserve à nous maintenir encore ici dans les limites de ce que l’on peut prévoir. Si nous en agissons ainsi, et si, parmi les premiers à traiter, au point de vue italien, un sujet aussi important et déjà traité ailleurs (l), nous réussissons

(I) Voyez G. R. Marociietti, Indépendance de l’Italie, Paris. 1830. Réimpression d’un écrit publié dès 1826, avec des additions. L’auteur me parait être tombé dans le défaut ordinaire de détails trop minutieux ; mais, sauf ces détails et quelques différences d’opinions générales , J’ai le bonheur de me rencontrer souvent avec lui, bien que Je ne connusse pas son ouvrage quand J’écri> ais ceci.

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à y arrêter l’attentiou de ceux qui ont dans leurs mains nos destinées, le travail auquel nous nous livrons ne sera pas entièrement perdu. Si nous nous trompons sur une matière aussi épineuse, qu’ils jugent et nous corrigent, mais qu'ils écoutent ; ou bien, sans nousécou* ter autrement, qu’ils veuillent au moins songer à cette occasion, qui, telle qu’elle soit, est pourtant la moins improbable et la moins défavorable de toutes; qu’ils songent qu’en ne se tenant pas prêts ou en ne sachant pas en profiter, ils ne nous laisseraient que le devoir de persévérer sans espérance.

2. L’éventualité dont noos nous occupons consiste en deux faits : la chute de l’empire ^ttoman et le changement qui en résultera pour la chrétienté. — Il ne me parait pas nécessaire, pour démontrer la probabilité du premier, de faire une longue histoire de la décadence mahométane en général, ou de l’affaiblissement de la puissance ottomane en particulier, ni d’établir l’extrême différence qui existe entre cette décadence réelle et celles qui ne sont qu’apparentes dans les États chrétiens. Les deux civilisations , mahumétane et chrétienne , se trouvèrent en présence , il y a plus de mille ans, à la bataille de Poitiers, la mahométane toute jeune encore , la chrétienne déjà vieille. Celle-ci, victorieuse, continua à grandir et à se développer jusqu’à sa toute-puissance actuelle; tandis que la civilisation vaincue s’arrêta d’abord , puis se mit à déchoir jusqu’à son état d’impuissance présente. Cela était naturel : cette dernière n’aura jamais les ressources de la civilisation chrétienne. Elle n’a pas la plus salutaire de toutes, une religion incorruptible; elle n’aura jamais celles qui proviennent

OB l'italie.

de la vertu , d’une activité sans cesse renaissante , tantôt dans le corps entier, tantôt dans quelques parties de la grande association chrétienne. La décadence ottomane, ou celle de la Turquie en particulier, a commencé , dès la prise môme de Constantinople y à l’établissement de la nation dans ce séjour constant de corruption. Elle a continué par l’expulsion des Maures d’Espagne , par la défaite de Lépante, et peu à peu par les refoulements successifs hors des provinces de l’Europe et de l’Afrique ; elle dure ainsi depuis quatre siècles. On rappelle, il est vrai , l’exemple de l’empire grec, qui subsista douze siècles, toujours en déclinant, dans cette même Constantinople, pour démontrer que l’empire ottoman peut y vivre autant. Mais l’empire grec n’était entouré , attaqué , battu en brèche que par de petites nations, plus barbares que lui-même : l’empire ottoman est aujourd’hui menacé au dehors par des nations plus grandes et plus civilisées que lui ; il est travaillé à l’intérieur, miné par diverses nations qui tendent à une liberté et à une civilisation plus grandes. Il n’est besoin, au surplus, d’aucune de ces comparaisons, dans lesquelles il est difficile de tenir compte de toutes les ressemblances et différences , et qui, par ce motif, portent plutôt d’ordinaire la conviction dans l’esprit de quelques hommes solitaires et méditatifs que dans celui des hommes pratiques. Les événements journaliers suffisent désormais à ceux-ci pour leur faire considérer comme indubitable la décadence de l’empire ottoman , comme irrémédiable le mal qui le ronge. Plusieurs remèdes et de nature différente ont été tentés où sont encore essayés

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chaque jour, mais toujours en vain. Les tentatives ontelies été faites sincèrement? li n’importe : le mauvais succès qu’elles ont eu démontre ou l’inefficacité des remèdes , ou le peu de sincérité des médecins , ou i’état incurable du malade, ou tous ces malheurs ensemble , et le pronostic reste le même. Il n’est pas avoué dans les actes diplomatiques publics , ni dans les débats de tribune des parlements chrétiens ; cela est naturel , et convenable jusqu’à un certain point. La civilité publique s’est imposé à peu près les mêmes devoirs que la civilité privée. Les nations chrétiennes se tiennent au lit de mort de l’empire ottoman à ia manière des médecins , ou plutôt des héritiers , se gardant d’y parler de mort et d’héritage; mais le public en parle, et d’autant plus que la fin est plus proche et plus grand l’héritage. Ç’a été une véritable comédie d’entendre les médecins-héritiers se dire de temps à autre : Essayons encore ce remède-ci , ou celui - là , en cherchant à se tromper tour à tour, afin de se trouver chacun seul , ou du moins en petit nombre, à la dernière cure et à la première curée. Mais comme la comédie durait trop , ils s’en sont lassés eux-mêmes, à ce qu’il parait ; ils se sont regardés en face , non sans rire intérieurement , et ont pris le parti de laisser l'agonie suivre son cours , en se tenant à l’écart avec bienséance, et tout prêts au besoin.

3. Le plus sincère, le plus hardi , le plus grand de toutes manières fut l’empereur de Russie, Alçjtandre, qui déclara voir au mieux non-seulement la chute de l’empire ottoman, mais encore les changements qui en résulteraient dans la chrétienté entière. Dans ses

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plus beaux jours , après avoir admirablement défendu l’indépendance de sa patrie , revendiqué admirable* ment l’indépendance de l’Europe , rendu la paix à la chrétienté , il vit soudain et le premier, qu’il fallait à la chrétienté pacifiée une grande activité , un grand but à cette activité ; et il vit que ce grand but devait être l’Orient. Ce fut de sa part la preuve d’un grand esprit , sans doute , mais aussi d’une grande âme, que d’avoir, lui , autocrate de toutes les Bussies , petit-iils de Catherine et arrière-petit-tils de Pierre I", appelé la chrétienté entière à s’associer à cette pensée, à cette activité réelle. Tout cela est évident, pour tout homme exempt de préjugé , dans ce traité additionnel que Alexandre lit signer aux autres puissances , sous le nom de Sainte- Alliance. Peu importe que ceux qui le signèrent avec lui en aient changé ensuite les tendances , le but , l’espèce. Par malheur, Alexandre , rentré dans sa patrie bien moins civilisée que lui , Alexandre , soit mobile de sa nature , soit changé par les événements , ne fut plus l’Alexandre protecteur de la civilisation chrétienne, le souverain qui était arrivé à la comprendre mieux peut-être qu’aucun prince de son temps. Quoiqu’il en soit, la civilisation chrétienne poursuivit d’elie-même l’œuvre si bien indiquée ; elle la poursuivit par l’effet de cette intime et invincible activité qui est dans sa nature ; elle la poursuivit , et par suite de l’impulsion même donnée par Alexandre et qu’il ne put retirer, et par la direction imprimée à l’ambition russe un moment généreuse , puis de nouveau ralentie ; elle la poui-suivit comme conséquence inévitable des conquêtes anglaises dans l’Orient ultérieur. Celui-ci une fois soumis à la chrétienté , il n’é-

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tait pas possible qu’elle s’arrêtât en chemin ; on plutôt arrivée à une extrémité du chemin , üL n’était plus possible qu’elle ne cherchât pas à maîtriser le pays intermédiaire. Parvenue à l’Orient ultérieur, elle devait s’ouvrir l’Orient citérieur, le Levant. Elle se l’est donc ouvert de différentes manières , par différents passages, et alors elle s’y est précipitée , elle s’en est retirée , y est revenue , s’y est étendue , et c’est aujourd’hui un torrent , une inondation , qu’aucune puissance humaine ne saurait plus arrêter, qu’aucun aveuglement ne saurait nier. — Louons-en la Providence, tous tant que nous sommes à ne pas fermer les yeux à son œuvre désormais si évidente : la diffhsion de la chrétienté qui , à une époque quelconque, sera suivie de celle du christianisme. Que ceux-là aussi en louent le ciel qui se targuent du nom d’hommes positif. Au point de vue positif , cette grande diffusion, cette quasi-translation vers l’Orient, est ce qui occupe la paix et l’occupera durant des années , des siècles peut-être ; ce qui fournit et fournira la pâture à l’activité générale; ce qui satisfait et satisfera les intérêts, même matériels, de toutes les nations européennes. Que l’on calomnie ce grand mouvement , que d’une œuvre providentielle on le réduise à n’être qu’un effet industriel, que l’on nie ou que l’on rapetisse le moteur, qu’on change le nom de ce qui se meut ; le résultat reste le même , et nous disons ; eppur si muove.

4. Mais ces deux faits , désormais certains , de la chute de l’empire ottoman et du mouvement chrétien vers l’Orient, sont-ils légitimes? C’est un scrupule émis le plus souvent par ceux-là qui d’ordinaire n’en montrent guère dans leurs œuvres ; par des gens qui

UE l'iTALIE.

n’en éprouvent pas à soulever les peuples contre les gouvernements, on les gouvernements contre les peuples ; à sacrifier les générations présentes h leurs rêves d’avenir, ou à leurs réminiscences du passé ; par ceuxlà qui , accumulant sur eux seuls toutes les légitimités , tous les droits , mettent hors la loi , s'ils sont peuple , les princes et tout ce qu’ils disent ne pas être peuple ; s’ils sont princes , le peuple et tout ce qui n’est pas prince. Les uns regrettent la civilisation, les autres la légitimité turque; mais nous ne saurions voir là, à vrai dire , ni bonne civilisation , ni légitimité véritable : non pas une bonne civilisation, car aucune autre ne nous parait telle désormais que la civilisation chrétienne; non pas une légitimité véritable, car nous ne pouvons pas la reconnaître dans une domination demeurée étrangère, ou plutôt dans une nation barbare, faisant peser sur d’autres son joug despotique. A nos yeux, au contraire, les populations chrétiennes ont très-probablement droit à s’affranchir de cette trèsvéritable tyrannie. C’est aussi un droit, quelquefois même un devoir, pour les États chrétiens de les y aider; c’est un droit et un devoir pour la civilisation et pour le christianisme que de s’étendre. Ces droits et ces devoirs, nous les voyons également reconnus depuis bien longtemps par des théologiens , des philosophes et des hommes d’Etat: par les théologiens, qui depuis Grégoire VH et Urbain H excitèrent la chrétienté, non-seulement à la défense , mais à l’hostilité armée contre les mahométans; par les philosophes, qui poussent notre civilisation en avant , et doivent dès lors lui permettre de conquérir sur les civilisations inférieures et qui ne peuvent se modifier ; par les hommes d’État,

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que nous voyons avancer et s’arrêter selon la convenance de leurs propres pays, mais jamais jusqu’ici, que nous sachions, par aucun scrupule de cette nature. Quant au scrupule de non-intervention , il me semble que depuis que ce principe a été posé, il n’a guère été observé que lorsqu’on a trouvé son compte à le suivre. Il a été avantageux dans les affaires intérieures des nations chrétiennes, parce qu’il a. été reconnu qu’elles s'arrangent beaucoup plus vite et mieux sans intervention ; on n'intervient donc pas, et cela réussit. Mais ici ce n’est pas le cas , et que l’on intervienne ou non, la chute de l’empire turc arrivera; et si l’on n’intervient pas , on laissera tomber avec lui et s’éteindre lesnations chrétiennes qui en dépendent. Ainsi donc le droit , le fait , tout réclame l’intervention ; et les interventions qui ne sont ni fausses ni traîtresses, qui se font, au contraire, ouvertement, énergiquement , sont dans beaucoup de cas légitimes, dans beaucoup aussi nécessaires et de devoir strict. — Enfin , pour en finir une bonne fois avec les scrupules , il en est qui allèguent le triste exemple de la Pologne ; mais , en vérité, quelle extrême différence! La nation polonaise est une nation chrétienne , une de celles qui ne peuvent périr. Voyez le fait luimême : divisée, opprimée, dispersée , comme il n’en fut jamais , a-t-elle péri ? N’a-t-elle pas grandi , au contraire , en courage , en prudence ? Et ses trois tronçons ne sont-ils pas des plaies saignantes au corps des trois puissances qui se les sont appliqués ? La plaie n’est-elle pas d’autant plus vive , selon que chacune d’elles veut détruire davantage l’indestructible nationalité? Mais qui peut se figurer une nationalité

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turque se relevant jamais après sa dispersion? Ou qui voudrait comparer l’atrocité d’avoir voulu éteindre une nation chrétienne, à la nécessité de laisser s’éteindre spontanément une nation mahométane, ou plutôt à la prévision de sa prochaine extinction et d’un partage de ses dépouilles lorsqu’elle se sera éteinte? Tout cela n’est donc au total que discours inutiles. Des deux faits que nous examinions, le premier, la chute de l’empire ottoman, ne peut être ni légitime, ni illégitime ; elle ne peut être pour la chrétienté un objet de scrupules; c’est un fait en dehors d’elle et qui s'accomplit sans elle. Il ne peut s’agir que de la prise de possession par une civilisation des contrées abandonnées par une autre, que de recueillir une succession vacante. Or, c’est une question déjà décidée par le fait. Le partage des dépouilles est déjà commencé. La Russie en a déjà recueilli plusieurs en s’incorporant les rives septentrionales et orientales de la mer Noire, et en prenant les trois protectorats de la Moldavie, de la Valachie et de la Servie, au cœur même de l’empire. La Grèce est une autre de ces dépouilles , Alger une autre. Il s’agit bien de scrupules vraiment, quand nous en sommes si loin ; le temps en est passé. Une fois démembré, discrédité, affaibli, un État n’est plus viable. La question a été résolue quand le démembrement a été commencé ; elle l’a été de nouveau chaque foisqu’il s’est continué. La civilisation chléticnne, que rien ne saurait arrêter, l’a décidée, ou plutôt, la Providence , en destinant ces peuples asiatiques , comme naguère ceux de l’Amérique , à se retirer peu à peu pour faire place aux générations chrétiennes. Y a-t-il là injustice ? qui oserait le dire? Elle viendrait donc

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de la Providence, comme aussi ce qui s’est passé de semblable ailleurs. Disons mieux , c’est un de ces mystères qui sont dans Thistoire comme dans toutes les scie;.?es bumaines. La civilisation peut bien, par suite dé ses progrès, adoucir les moyens, éviter les injustices particulières, sauver quelque population moins opiniâtre; mais quant à arrêter la Providence dans ses voies, ou à s’arrêter elle-même, ce qui est tout un , la civilisation chrétienne ne le peut ni ne le veut. £t si quelqu’un venait à nous dire qu’elle le veut, qu’elle le peut ou le fait, nous répondrions de nouveau : Et pourtant elle se meut.

5. Mais laissons là les prolégomènes; revenons à deux faits, non pas probables seulement, mais commencés, savoir : que i’empire ottoman tombe, et que la chrétienté se substitue et se substituera à lui , à quelque époque que ce soit , de quelque manière que ce soit. Quand et comment, le temps et le mode, voilà ce que nous devons chercher N’oublions pas pour-

tant que le temps est , dans tous les événements futurs, le plus grand des secrets que Dieu se soit réservé. Il est beaucoup de faits qui peuvent être prévus avec certitude, mais dont le moment reste très-incertain. Quand Grégoire VII conçut le premier l’idée d’une invasion de la chrétienté sur l’islamisme , il ne put que lui prévoir un résuitat heureux , et sa prévision fut juste ; mais s’il prévit qu’elle s’effectuerait dans tant d’années ou dans tant de siècles, il prévit à faux. Quand, plus de sept siècles après, l’empereur Alexandre projeta de nouveau une invasion semblable, il lui assigna, avec beaucoup plus de probabilité, dans sa pensée , un résultat plus prochain ; mais s’il lui fixa

une époque voisine, il se trompa; ii ne pouvait prévoir ni sa propre inconstance, ni les intérêts de second ordre qui le détourneraient, ainsi que les nations chrétiennes, de cet important dessein, ni les alliances partielles et variables qui succéderaient à cette alliance universelle qu’il avait conçue. Le tableau de ces alliances sera un jour l’un des épisodes les plus curieux de l’histoire diplomatique; il serait maintenant prématuré , quand ce serait ici sa place. Il suffira de rappeler ici l’union qui se maintint quelques années entre la Russie, l’Angleterre et la France, comme un reste de la sainte-alliance, et l’indépendance de la Grèce qui en résulta comme un gage de conquêtes futures pour la chrétienté; puis la Russie et la France unies contre nature , et cependant cette union mauvaise produisant les acquisitions russes sur la mer Noire, et l’acquisition française d’Alger, gages nouveaux; puis la France et l’Angleterre, unies beaucoup plus naturellement , mais avec des défiances réciproques et plus grandes, comme d’ordinaire, du côté de la puissance la moins forte, défiances amenant le grand refus de forcer le passage des Dardanelles , qui retarda , Dieu sait pour combien de temps , le dénoûment définitif ; à la suite , l’union moins naturelle encore, de l’Angleterre et de la Russie, plus féconde en défiances, plus stérile que jamais en résultats réels ; enfin l’Autriche se mettant au milieu pour arrêter tout, pour mettre tout le monde d’accord à ne rien faire du tout pour le moment. Mais soyons justes , et disons ce qui est à l’avantage de nos adversaires comme ce qui est contre eux. Ce retard amené par l’Autriche fut un grand bonheur pour la chrétienté

entière, pour Tltalie en particulier, pour rhumanitc. En effet, au milieu des défiances mutuelles de la France et de l’Angleterre , des préoccupations que l’Inde et la Chine causaient à cette dernière, il y avait alors impossibilité à une coalition de ces deux puissances avec l’Autriche, à ce triumvirat qui seul peut produire un résultat satisfaisant. Si donc il est permis à un observateur isolé de classer les actes d’un de ces hommes d’Etat qui ont le plus agi de notre temps, je dirai qu’il n’en a jamais accompli un dont les conséquences doivent être plus durables ou plus heureuses, aucun dès lors qui lui mérite plus de gloire. En ce qui concerne l’Italie, quel que doive être le profit que nous saurons tirer un jour de la grande occasion à venir , il est certain que nous n’étions pas prêts dans les dernières années à la saisir à notre avantage. En tout cas , la chrétienté se trouve à cette heure dans un intervalle de repos entre des faits accomplis et des événements à naître : elle se trouve dans une condition meilleure qu’elle n’a été depuis trente ans, réunie dans une quasi-alliance, ou, si l’on veut, moins désunie. Le moment est donc favorable pour examiner la question ; profitons-en nous aussi , et cherchons non le temps absolu de son dénoûment, mais le temps relatif, c’est-à-dire, celui de sa durée une fois qu’il sera commencé. Les temps de mutations et de révolutions sont toujours dangereux et pénibles, et une fois commencés, plus on les abrège, mieux on fait. Mais on peut observer dans l’histoire et déduire du plus simple raisonnement que les révolutions ne finissent d’ordinaire qu’au moment où les intérêts réels de ceux qui les ont commencées sont satisfaits;

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on pourrait même dire que la durée des révolutions est eu raison directe de cette satisfaction. Pour laisser de côté les exemples et en venir au fait en lui-méme , il est facile de voir dès à présent que si les nations chrétiennes , au jour, quel qu’il soit, où s'écroulera l’empire ottoman , ont pour mobile les intérêts universels de la chrétienté, c’est-à-dire, les intérêts bien entendus de chacune d'elles, le changement fait delà sorte n’aura pas besoin d’être refait; il sera plus court, plus facile, moins dangereux, moins douloureux. Si, au contraire, chacune d’elles tire à soi, sans égard pour les intérêts des autres et sans une intelligence suffisante des siens propres, le changement fait ne pourra ne pas se refaire une , deux fois et plus , il durera et occupera seul, et pendant plusieurs siècles, l'activité, les efforts douloureux de la chrétienté. Nous sommes à une époque semblable en ceci , nonobstant de grandes différences , à celle où les nations germaniques se précipitèrent sur l'empire romain : ne s’élant point entendues, n’ayant pu s’entendre (car ce n’était pas le propre de cette civilisation) (l), elles arrachèrent chacune un lambeau de la grande proie , puis se le disputèrent entre deux , entre trois. Tous ces lambeaux passèrent de la dent de l'un sous la dent de l’autre, jusqu’à ce que le déchirement mutuel cessât par lassitude; et il cessa (2), qu’on l’observe bien, par les divisions naturelles, inaltérables du territoire européen. L’exemple de ces barbares sera-t-il imité à

(1) Pourquoi ne pas dire tout bonnement que ce n’était pas là le propre de la barbarie 7 ToAn.

(2) Malheureusement il ne cessa jamais complètement, et les différentes nationalités européennes sont encore bien loin d'avoir chacune retrouvé son assiette. Trad.

l’heure qu'il est par une civilisation aussi avancée que celle-ci se vante de l'être? Il semble qu’il faille espérer le contraire. — Du reste , je prie qu’on ne me fasse pas plus facile à me leurrer d’espérances, plus utopiste que je ne le suis. Un traité d’alliance qui pourvoirait à tous les cas serait certainement désirable ; mais cela ' n’est pas probable ni peut-être même possible. Les cas sont en trop grand nombre, et chacun d’eux se subdivisant en plusieurs, les combinaisons en deviennent incalculables. L’accord ne peut venir d'un traité ni peut-être de plusieurs, mais seulement de l’opinion universelle des princes , des hommes d’État , des hommes politiques de toute la chrétienté. Or, cela n’est pas impossible dans les conditions présentes de civilisation et de publicité. Il serait donc extrêmement utile que la question fût traitée ouvertement à la tribune par quelqu’un de ces hommes qui, réunissant .à l’autorité de la parole l’autorité de leur nom, peuvent seuls rallier leurs pareils dans une même opinion. Mais cela est difGcile pour le moment, comme nous l’avons dit. Un semblable sujet ne saurait encore être traité publiquement et convenablement ni dans on parlement, ni par aucun de ces hommes pratiques auxquels nous l’abandonnerions volontiers. Puisqu’il en est ainsi , nous n’avons personne sur qui compter , et force nous est alors d’épuiser encore par nousmêmes cette partie de notre tâche. Peut-être trouverons-nous, contrairement au dire des prédicateurs de l’isolement en toute chose, que les intérêts italiens ne diffèrent en rien des intérêts de tous ; mais on peut toujours assurer qu’ils s’y rattaehent au moins, que le but auquel tendent nos espérances se confond avec

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celui que poursuivent ces intérêts universels, on qu'il est absolument le même.

6. Est-il de l’intérêt de la chrétienté que s’accomplisse la libération partielle des provinces ottomanes en passant sous la protection russe (ij ? C’est là, sans doute, la première question à poser, parce qu’elle roule sur un fait actuel et pressant. La Moldavie , la Valachie et la Servie sont déjà passées sous ce grand protectorat; la Grèce, sous la même protection mal équilibrée par deux autres puissances ( 2 ).

Il ne reste donc plus que les quatre antres provinces : la Bulgarie , que l’on dit déjà prête à ce passage, la Bosnie qui s’y prépare, l’Albanie, et enfin Constantinople. Or , admettons que , grâce aux efforts de la diplomatie , ces quatre provinces restant encore sous le joug ottoman passassent, comme la Grèce , sous quelque protection collective , que serat-elle, que deviendra-t-elle au milieu de protectorats purement russes? Le bon sens et l’expérience ne disent-ils pas qu’il y aura là une source inépuisable de difficultés, de querelles , de guerre , d’invasions, de misères locales , de misères pour toute la chrétienté , durant des années et peut-être des siècles? 11 ne parait pas possible qu’une génération éclairée, forte, prévoyante et qui devrait être prudente, comme la

(1) Cette protection nous parait un fait accompli. Nous serions

presque tentés de changer ce mot par celui de domination; mais, ici comme partout , nous tenons à rendre telle quelle la pensée de l’auteur. Trad.

(2) Li» plus qu’allleurs II s’est opéré , depuis que j’écrivais ceci , des changements importants. — Et l’on voudrait supposer qu’il n’y en aura plus! — Où est l’utopie ou de supposer une immobilité subite au milieu d’un mouvement Jusqu’à présent continuel, on à prévoir et a discuter le mouvement probable ?

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nôtre, apprête de telles destinées aux générations à venir. C’est ainsi , à parler vrai , qu’on en a agi jusqu’à présent, qu’on en agit aujourd’hui même, car les dernières avanies russes dans la Servie sont d’hier et d’aujourd’hui encore , ainsi que la continuation de ce genre de protectorats simples ou complexes. Mais il n’est pas possible qu’il ne naisse pas de cette continuation même quelque avanie plus grande, quelque usurpation intolérable de la part du très-haut et principal protecteur, laquelle éveillerait enfin l’attention générale. Alors il se fera quelque alliance, on trouvera quelque moyen d’arrêter ou même de faire reculer l’invasion russe. Cette invasion est la seule qui se fasse présentement ; elle parait dès lors la seule probable, la seule possible aux gens dont la vue est courte. Mais elle ne peut être qu’un tempérament transitoire, elle ne peut d’aucune manière être le dernier moyen , le mode définitif de la grande mutation ; elle laisse entière la question du dénoûment le plus prompt, question sur laquelle la chrétienté doit se mettre d’accord un jour ou l’autre.

7. L’intérêt suprême serait-il qu’il s’élevât sur les ruines de l’empire ottoman un empire chrétien quelconque? — Mais ce serait mettre à la place d’un État affaibli par sa vieillesse un État faible par sa nouveauté ; cet État chrétien serait à tenir en tutelle comme l’État musulman aujourd’hui ; ce serait un autre tempérament transitoire. L’expérience de l’État grec est concluante. Un empire grec à Constantinople ne serait qu’un agrandissement du royaume grec actuel, et soit que cet État devînt, de royaume, empire, soit que l’on en fondât un semblable, les conditions

nE l'italib.

ne seraient pas différentes. Les nations qui ont été longtemps esclaves peuvent bien recevoir l’indépendance et la liberté , mais non la sagesse et le pouvoir nécessaires pour en bien user. Le nouvel État chrétien serait ou russe ou autrichien ou anglais, comme aujourd'hui le royaume grec et l’empire ottoman. La chrétienté pourrait donc y gagner en dignité, mais non sous le rapport de la tranquillité et du bon ordre. Les populations elles-mêmes ainsi réunies de force n’en tireraient guère avantage. Les races , les religions differentes y lutteraient entre elles, et, chacune s’appuyant à l’une ou à l'autre des races et des religions européennes, alimenteraient, augmenteraient la confusion parmi elles et chez les autres. Il est donc évident qu’un nouvel empire grec serait contraire à l’intérêt universel de la chrétienté. Mais n’en soyons pas inquiets, il serait plus évidemment contraire à l’ambition de plusieurs nations chrétiennes. D’où suit, au demeurant, que, soit par le bon, soit par le mauvais motif, ce mode de changement ne paraît pas non plus destiné à s’effectuer, et bien moins à durer; il ne serait encore dans tons les cas qu’un tempérament transitoire. — La question définitive reste donc toujours entière.

8. Un jour ou l’autre, d’une manière ou de l’autre, il est probable que l’on sera forcé d’en revenir à l’idée simple et primitive d’un partage entier ou à peu près entier de l’empire ottoman en provinces à attribuer aux nations chrétiennes actuelles. Du reste, admettons qu’il fût réparti , non en provinces, mais en protectorats chrétiens , la question demeure la même : Entre qui seront-ils partagés? — Deux seules puis-

sances chrétiennes sont, quant à présent , limitrophes à l’empire ottoman défaillant : ces deux-là seules, l’Autriche et la Russie, peuvent prendre directement leur part des dépouilles en Europe : tout ce qui ne deviendra pas russe d’une manière quelconque deviendra autrichien de quelque manière que ce soit ; tout ce qui ne deviendra pas autrichien deviendra russe. Les ambiguités dureront des années, des siècles, mais elies cesseront à la lin pour faire place à ces faits simples et naturels qui sont comme les quantités constantes de l'histoire. Les choses arrivées à ce point, que les dépouilles ottomanes en Europe soient devenues d’une façon quelconque une accession russe ou autrichienne, je ie demande à tout homme de bonne foi, Français, Italien, Anglais, Allemand, Espagnol, à tout Russe même exempt de préjugé, où se trouve en réalité ie plus grand intérêt chrétien? Que ce soit la Russie qui s’agrandisse ou bien l’Autriche? Qu’un empire aussi puissant, aussi ambitieux , aussi désireux d’une prépondérance universelle que la Russie, s’augmente ou s’avance de cette manière au midi et à l’occident? Ou bien que l’accroissement profite à un empire comme l’Autriche, moins puissant, moins tyranuique (sauf en Italie), si peu ambitieux de conquêtes qu’il diffère celles-là même qui sont inévitables pour lui? Que l’embouchure du Danube soit laissée à qui n’en a ni n'en peut Jamais avoir le cours germanique, à qui n’a et ne peut avoir d’autre intérêt qu’à la fermer ? Que tous les progrès commerciaux de l’Allemagne soientsoumis au caprice russe? Ou bien que cette embouchure et le cours inférieur de cette grande voie de communication des nations de l’Europe soient

, DE JL’ITAUE.

donnés à qui en a déjà tout le cours supérieur et de plus est intéressé à en tirer tout le parti possible pour sol et pour les autres nations de l’Europe?— Qu’importe le plus à la chrétienté que l’on ajoute par surcroit à la fermeture du Danube , la fermeture de la mer Noire, qu’on fasse de celle-ci un lac, une darse, un dock russe , où s’exercent et voguent tranquillement les flottes de cette puissance, pour descendre en un peu plus d’un jour dans la Méditerranée, pour tomber, en trois , sur le grand passage oriental d’Alexandrie et de Suez, et , en douze ou quinze, sur toute autre station navale, grecque, italienne, anglaise, française ou espagnole? ou bien que, le Bosphore et les Dardanelles avec la côte occidentale étant soumis à l’Antriche, non-seulement l’avantage de l’ouverture du Danube soit assuré à la chrétienté, mais encore celui de partager la mer Noire entre deux grandes puissances, de ne la laisser être le lac d’aucune d’elles exclusivement , une occasion et un moyen d’affecter un empire quelconque dans la Méditerranée? — Estil ensuite de l'intérêt général de la chrétienté de concéder tout cet accroissement de territoire à une puissance qui n’aurait qu’une compensation occidentale à donner, mais qui ne veut pas la donner et le déclare hautement, de préférence à une puissance qui a des compensations nombreuses à offrir à l'ouest, au sud-ouest, au nord-ouest, et que l’on doit croire, d’après des exemples anciens et d’après sa modération présente, disposée à ces échanges de territoires auxquels elle s’est toujours prêtée? Libre à chacun de me reprocher d’être préoccupé des intérêts italiens en proposant de pareilles compensations. Oui certaine-

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ment, je m’eu préoccupe. Je n’écris précisément sur ce sujet que parce que tout ce qui s’y rattache sert les intérêts italiens. Mais je m’en serais abstenu si je ne croyais ces mêmes intérêts universels autant qu’italiens, si je ne croyais qu’ils dussent paraître tels à tout lecteur sincère, italien ou étranger. C’est sans doute un intérêt italien que l’Autriche s’agrandisse, mais c’est aussi un intérêt chrétien universel que seule elle s’agrandisse ou du moins principalement, en se rattachant directement comme provinces, on du moins indirectement comme protectorats, les pays possédés en Europe par l’empire ottoman ; attendu qu’il n’est pas d’autre mode ni d’autre destination durable des dépouilles de la Turquie; attendu que l’Autriche, sauvegarde et palladium de l’Europe à l’heure qu’il est, le sera bien plus encore à l’avenir; attendu que toutes les hésitations , tous les retards apportés jusqu’ici dans le dénoûment de la grande question ne sont provenus que des incertitudes de l’Autriche elle-même, et parce que, selon que durera ou cessera ■ cette hésitation, continuera, au grave préjudice ou prendra fin à l’avantage de tous, la grande révolution orientale. Et puisque me voilà loin des Italiens à préjugés mesquins, haineux, exclusifs, autant vaut-il que je m’en sépare tout à fait , ils m'auront déjà laissé là depuis longtemps, moi et mon livre.

9. Mais tout cela est-il réellement dans l’intérêt de l’Autriche? Quand cela serait, les hésitations autrichiennes cesseraient-elles? — Procédons posément. Ce sont là deux questions différentes ; éclaircissons-les, s’il est possible, l’une après l’autre. — Que le véritable intérêt de l’Autriche soit de transporter sa puissance

DE l'iTALIE.

principalement sur le Danube, c'est un point reconnu, si je ne me trompe, par beaucoup d’hommes distingués de cette cour, de cette chancellerie, de cette aristocratie viennoise, qui n’est pas seulement très-noble et très-élégante, mais très-affable et très-éclairéc; c’est un point reconnu surtout par l’aristocratie et par toute la nation hongroise. Ce prince Eugène de Savoie, qui fut sans doute un des plus grands hommes d'Etatde cette monarchie, l’avait si bien reconnu , il y a déjà longtemps, que c’était son projet. Cet empire a dans sa nature de pouvoir se renouveler, il a pour avantage de se transporter selon les temps , sans grande difficulté, sans se nuire. C’est la seule monariehie qui ne soit pas constituée essentiellement d'une nation; qui ait duré et qui dure, toujours la même, en changeant de sujets. 11 y a eu, il y a une monarchie ». autrichienne, non une nation autrichienne. Les populations qui portent ce nom ne font pas la dixième partie des sujets de cette monarchie, qui se compose aujourd’hui d’Allemands autrichiens, d’Allemands non autrichiens, de Slaves bohémiens, de Slaves moraves, de Slaves polonais, de Slaves illyriens, de Maginires, de restes de Huns, sans compter d’autres débris de peuples; elle comprit aussi des Hollandais, des Français et des Belges. Et voyez comme elle s’est laissé dépouiller ou s’est presque dépouillée elle-même de ces contrées sans rien perdre de sa nature, l’améliorant même, en se concentrant d’occident en orient.

Le nouveau mouvement qu’elle ferait aujourd’hui ne serait que la continuation de cette concentration dé territoires, de races et d’intérêts. Toutes les races des provinces turques sont slaves; les Moldaves, IcsYn^

laques, les Bulgares, les Serviens, les Albanais et les Bosniaques ; tous , à l’exception peut-être des Grecs de la Roumélie et du Fanar. Les intérêts de ces diverses populations se concentrent tous sur ce Danube où sont déjà les intérêts hongrois, viennois, autrichiens proprement dits, autrichiens allemands et bohémiens, c’est-à-dire tous ceux de la monarchie autrichienne actuelle, moins les provinces italiennes et polonaises. Ainsi, en laissant ces dernières hors delà monarchie comme elles sont hors des intérêts, et en concentrant la monarchie et les intérêts a la fois sur les provinces slaves danubiennes, il n’y a pas de doute qu’on ferait la plus grande concentration qui ait jamais été faite, soit par cette monarchie, soitpar tonte autre. L’État qui en résulterait serait un des plus homogènes, des plus naturels, des mieux conformés pour la défense, pour le commerce, pour la conservation et le progrès, qu’il y ait en Europe ou sur la terre. Ce serait non -seulement le rempart actuel de l'Europe, mais si toutes les espérances chrétiennes ne sont pas déçues, ce serait un jour l’anneau qui réunirait la chrétienté de l’Europe à celle de l’Asie. — Songes, peut-être, utopies, arrangements faits sur la carte géographique! Oui, sans doute, si l’on flxe une époque; non certainement, si on la laisse indéterminée. L’exécution est difficile, je l’accorde; mais elle est inévitable, je ne crains pas de l’affirmer. A coup sûr, changer ainsi de contrées pour une grande monarchie est bien autre chose que changer de maison pour un ,particulier. A coup sûr, le mouvement oriental, la concentration sur le Danube implique l’abandon de provinces occidentales éloignées, et la sagesse vou-

DE l’ITALIE.

drait que de pareils abandons ne fussent pas faits sans des dédommagements assurés. Or il faut revenir à ce que nous disions en commençant ; les hommes d’État autrichiens ont des devoirs spéciaux autrichiens et actuels ; quel que soit l’avantage à attendre pour la chrétienté et pour l’Âutriche elie-méme, dans un temps à venir, du mouvement indiqué , ils doivent songer bien moins à l’une ou à l’autre qu’à l’Autriche d’aujourd’hui. L’Autriche ne peut et ne doit abandonner rien sans être assurée d’üne compensation ; et elle ne peut attendre cette certitude d'un traité, d’une alliance seule, mais de plusieurs successivement , d’un certain nombre de faits successifs. L’Autriche peut cependant tendre à cela , elle le doit sans aucun doute; car si elle y tend, elle suivra sa nature, elle accomplira ses destins, elle obtiendra ses , progrès nécessaires; si elle n’y tend pas, elle s’apprête une longue, une inévitable série d’hésitations, d’obstacles et de causes d’affaiblissement; car elle en viendra un jour ou l’autre à ce où elle aurait pu et dû venir d'abord ; car enfin si elle ne s’y décide pas d’elle-même, elle y sera poussée et forcée par les nations chrétiennes qui sont derrière elles, par celles qui lui sont incorporées sans cohésion réelle, par la chrétienté entière qui gravite sur elle, et dont le besoin , le devoir, la mission est d’accomplir son mouvement oriental (l).

(I) Au momrnt où J’écrivais oecl de l’Autriche, il a paru deux ouvrages Importanls et qui cunilrment en beaucoup de points mes opinions ; bien que ni l’un ni l’autre ne traite la question orientale, qui pourtant est la plus essentielle pour cette puissance — Det finances et du crédit public de V Autriche, de sa dette, de ses ressources financières et de son système d’impositions , avec quelques

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