‹ Des espérances de L'ItalieChapitre 21 sur 31 · I>ES ESPERANCES · texte numérisé non relu

I>ES ESPERANCES

tion et de piété qui la distinguaient autrefois , elle va

raalotenons qae les révolutions sont toujours nuisibles aux générations qui ies entreprennent Mais ii faudrait renoncer tout à fait au sens commun pour nier que ia Providence s’en sert souvent pour châtier ces mêmes générations et pour améiiorer le sort de celles qui leur succèdent L’histoire nous en fournirait des exempies sans lin , si l’Angleterre et la France n’étaient pas sous nos yeux pour nous dispenser de les chercher plus loin. C’est en sortant de leurs sanglantes révolutions que ces deux nations se sont trouvées plus puissantes que Jamais, si puissantes que, réunies, elles pourraient à elles seules dicter la loi au monde entier.

Voici ce que Joseph de Maistre écrivait de la révolutidn française A une dame de sa connaissance : « Il faut avoir le courage de l’a- « vouer, madame, longtemps nous n’avons point compris la révo- « lution dont nous sommes les témoins , longtemps nous l’avons <• prise pour un événement; nous étions dans l’erreur: c’était une « époque, et malheur aux générations qui assistent aux époquet du « monde.'... Pour nous, madame, contentons-nous de savoir que « tout a sa raison que nous connaîtrons un Jour... Au lieu de nous « dépiter contre un ordre de choses que nous ne comprenons pas , « attachons-nous aux vérités pratiques. Songeons que l’épithète de « très-bon est nécessairement attachée à celle de très-grand, et c’est « assez pour nous. Nous comprendrons que sous l’empire de I’êtbe « qui réunit ces deux qualités , tous les maux dont nous sommes « les témoins ou les victimes ne peuvent être que des actes de Jus- <> tice ou des moyens de régénération également nécessaires... Nés « trop mal à propos, trop tét ou trop tard, nous avons essuyé toutes « les horreurs de la tempête , sans pouvoir Jouir de ce soleil qui ne n se lèvera que sur nos tombes. Assurément Dieu n’a pas remué « tant de choses pour ne rien faire ; mais, franchement, méritons- « nous de voir de plus beaux Jours, noos que rien n’a pu convertir, U Je ne dis pas à la religion, mais au bon sens, et qui ne sommes « pas meilleurs que si nous n’avions vu aucuns miracles 7 »

Nous savons que le soleil dont parle Joseph de Maistre n’éclaire pas ces aveugles qui sont les véritables auteurs des révolutions ; mais, qu’ils nous le disent de bonne foi, où et quand a-t-il existé une nation de trente-quatre millions d’êtres humains, non agglomérés par castes sous l’empire d’un despote , mais associés sur le pied d’une égalité presque parfaite et marchant tous ensemble vers un but commun?

C’est là. nous u’en doutons pas, la nouvelle époque du monde , que la Providence préparait dans ses voies impénétrables , et dont la révolution française n’a fait que briser les portes. Tkad.

DR r’iTALIE.

prenant ces allures sérieuses , ce caractère solide qui ne peuvent manquer à quelque nation que ce soit , appelée à discuter ses propres intérêts. Du reste je ne puis indiquer ici toutes les guérisons qui se sont opérées là depuis peu d’années , tous les pas qui s’y sont faits , et je me borne à mentionner ceux qui se font au sujet de la question orientale. — Il y a quelques années, nous l’avons dit, la France fut, contrairement aux lois de sa nature , l’alliée de la Russie , puis l’alliée soupçonneuse de l’Angleterre. Mais elle est revenue aujourd’hui de l’une et de l’autre erreur. Elle est revenue absolument de la première , soit d’elle même, soit plutôt par suite des dédains russes. Elle n’a peut-être pas assez répudié la seconde, car la France , comme l’Italie , n’est pas seulement légère , elle est encore obstinée dans ses antipathies nationales. Mais la France semble au moins avoir renoncé désormais à la pensée de prendre pied, au lieu de l’Angleterre, dans cette Égypte, qui ne peut avoir une ^ande valeur ni pour l’une ni pour l’autre , que comme passage vei*s l’Orient ultérieur, et qui dès lors en a d’autant plus pour l'Angleterre , que ses établissements dans l’Inde sont bien autrement importants que les établissements microscopiques de Bourbon, de Pondichéry et de Mahé. L’Angleterre aurait certainement péri tout entière , plutôt que de céder sur une question qui est vitale pour elle, et secondaire ou même de pure vanité pour la France. C’est donc un grand progrès de la part de celle-ci , que d’avoir renoncé à une concurrence inutile autant qu’impossible. Je suis porté à croire aussi qu’elle abandonne peu à peu cette autre erreur de s’isoler^ dans

laquelle elle est tombée dernièrement, et dont elle a donné ainsi l’idée à nos écrivains qui ne sont pas inventirs. Eu effet, c’est là une idée vaine pour la France, bien qu’elle soit beaucoup plus puissante que nous, et puisse paraître pouvoir se suffire à elle-même. L’isolement peut durer, ou plutôt s’affecter un an ou deux , pour satisfaire quelques hommes politiques popu • laires;mais en réalité, au milieu de ce xix^ siècle , un isolement véritable ne peut durer, même deux ans, et les Français, prompts à revenir d'une erreur, comme à s’y précipiter, sont déjà désabusés de celle-là. Avec leur promptitude d’intelligence , ils comprendront bientôt , s’ils ne le comprennent déjà, que leur véritable intérêt dans la question d’Orient , est de ne s’y avancer ni isolés, ni alliés de la Russie, ni peut-être des Anglais , mais de l’Autriche surtout. En premier lieu , parce qu’il importe à la France , plus qu’à personne , que la Russie , son ennemie naturelle et antipathique , ne s’agrandisse pas à l’occident , d'où suit qu’elle a intérêt à aider l’Autriche à prendre le plus possible, afin que la Russie prenne d’autant moins. Ensuite, parce que la Russie ne pourra jamais se décider autrement que par force à donner des compensations occidentales , et qu’on ne pourra la contraindre à les donner qu’avec l’aide de l’Autriche ; parce qu'on eu obtiendra plus facilement de l'Autriche, qui depuis longtemps y est habituée et en a plusieurs à donner à diverees puissances intermédiaires , qui à leur tour en donneraient à la France ; parce qu’il serait de l’avantage particulier de celle-ci, qu’il se formât dans la mer Noire une puissance navale autrichienne, puissance qui serait la seconde dans cette mer, et la quatrième

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dans la Méditerranée, ce qui rendrait d’autant plus difdcile que l’une ou l’autre devînt jamais maîtresse sur ces deux mers ; enfin , parce que cette indépendance de l’Italie , qui est notre vœu , est aussi dans l’intérêt de la France, qui est et sera toujours ia grande puissance destinée à rallier autour d’elie les États occidentaux de second ordre ; ne ptfuvant les craindre comme rivaux , eile a intérêt à s’en faire des aliiés forts. Que l’on refuse à ia France tout amour désintéressé de la civilisation ou du christianisme, toute générosité, toute vertu, mais qu’on ne lui refuse pas du moins cette promptitude d’esprit et d’action , qui suffit pour apercevoir et poursuivre ses intérêts propres. Les passions, restes misérables de toutes les révolutions , pourront lui troubler la vue pendant quelques années ; mais elle s’éloigne de ses révolutions, mais elle se débarrasse de ses mauvaises passions, elle s’affermit chaque jour et s’éclaire sur ses véritables intérêts , qui sont les intérêts européens et italiens (l). La France a déjà eu sa dépouille directe de l’empire ottoman ; d’autres provinces outre-mer seraient à peu près nulles pour elle , en comparaison de celle-là. Alger lui suffit, elle en a même trop ; les accroissements de territoire , qui sont l’objet de son ambition , ne peuvent être que continentaux. Cette ambition poussant l'Italie, l’Autriche et la Prusse vers l’Orient, est bonne pour l’Europe en général , et pour l’Italie en particulier. Les intérêts de la France , non

(I) Je continue à noter les faits nouveaux survenus dans te peu de mois qui se sont écoutés depuis que ceci est écrit. La quereile entre une partie du clergé et l’université s’est aigrie ; mais déjà il y a tout lieu d’espérer une solution définitive à ces graves difücultés. Le moindre vent parait une tempête aux gens peureux.

DES BSPEBAnCES

moins que ceux de l’Autriche, se confondent désormais avec ceux de l’Italie. Mais avec cette différence, que ceux de la France sont tels dès à présent , tandis que ceux de l’Autriche ne le seront qu’autant qu’elle se sera mise en mouvement, soit par elle-même , soit par l’impulsion d’autrui. — L’Italie verra aussi , et poursuivra ses véritables intérêts quand elle aura pour l’éclairer et la conduire , soit un de ces grands princes , soit un de ces grands écrivains auxquels est réservé non-seulement le pouvoir de s’élever au-dessus des opinions vulgaires , mais celui de les changer.

12. N’est- il pas à craindre cependant, si tout cela est de l’intérêt de la France et des autres États , que l’opposition de l’Angleterre n’ait à y mettre obstacle ? Ce tyran des mers, l’ambitieuse, l’avare, la perfide Albion, ne viendra-t-elle pas, selon son habitude, empêcher le bien de tous pour s’assurer à elle-même le monopole de tout ? C’est encore là un singulier préjugé qui chez quelques-uns s’allie à celui non moins injuste contre la France, tout en venant lui-même de la France et de tout ce qu’il y a dans ce pays de moins éclairé, de moins avancé. On lit peu les feuilles anglaises en Italie, et le peu qui s’en lit, tant à cause de la différence du gouvernement que de la langue ou jargon parlementaire qui lui est particulier, est entendu de fort peu de personnes. Je m’en remets toutefois à ceux-ci , ne voulant pas faire une nouvelle digression pour persuader mes compatriotes , contrairement à ce que disent les journaux français , que les conquêtes anglaises dans l’Inde , semblables pour l’illégitimité à toutes les conquêtes, ont été faites beaucoup moins inhumainement que celles des Por-

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tugais, des Espagnols, des Français, et aussi des Anglais d’autrefois ; que ce sont les seules parmi les modernes dont les conquérants aient eu à rendre compte (plus ou moins sévèrement, il n’importe) à un tribunal public ; qu’elles furent constamment défendues d’abord, et désapprouvées, une fois faites, par la ('.ompagnie des Indes, association mercantile, plus avide de dividendes que de domination : d’où suit qu’elles ont eu plutôt pour cause la nécessité ou l’ambition particulière des gouverneurs, que celle de la nation entière ; qu’il est à croire dès lors que ces gouverneurs, rapprochés de la mère patrie par le passage à travers l’Égypte , ne pourront plus en entreprendre ainsi à leur gré, ou devront les abandonner, comme cela s’est déjà vu pour le Caboulistan ; que la guerre n’a pas été portée en Chine pour empoisonner les Chinois avec de l’opium, mais à l’occasion de l’opium, pour en ûnir tout à fait avec des usages commerciaux barbares, trop longtemps endurés par toutes les nations chrétiennes , ou plutôt par l’effet de la tendance inévitable d’une civilisation plus avancée à envahir celle qui l’est beaucoup moins ; que l’abolition de l’esclavage des noirs, imposée forcément par Wilberforce et par d’autres chrétiens et vrais philosophes, au gouvernement et à la nation anglaise , à qui il a coûté un billion , n’a jamais été et n’a pu jamais être une spéculation, ni commerciale ni politique; ainsi de suite. 11 serait encore plus long de désabuser nos dépréciateurs sur tout ce qu’ils appellent outre-monts et outre-mer. Au surplus, cette puissance, quia sans doute aussi ses plaies, saura probablement les guérir bien avant que chacune des autres puissances en ait

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fini avec les siennes. Je laisse tout cela, et j'en viens au même argument final que pour la France. Que l’on croie tant qu’on le voudra l’Angleterre très-intéressée, mais qu'on la croie du moins intéressée avec cette intelligence éclairée qu’on ne peut lui refuser. — Cela posé, observons d’abord cette impulsion britannique vers tous les points du globe, impulsion qui offre certainement, qu’on s’en inquiète ou qu’on l’envie, un spectacle plein d’espérances pour toute la chrétienté. Observons ensuite que de toutes ces impulsions, la principale, sans comparaison , est vers l’Orient. Il y a la plus de cent millions de sujets anglais; c’est là qu’est la plus forte consommation des marchandises produites par l’Angleterre, la production de celles dont la consommation et l’emploi sont chez elle le plus considérables ; c’est là que sont les intérêts principaux du commerce, de la puissance, de la gloire, des familles de la Grande-Bretagne. De là, pour l’empire britannique, la nécessité de s’ouvrir une route beaucoup plus courte par l’Égypte ; de là aussi la certitude qu’il voudra conserver cette route à quelque prix que ce soit, et la probabilité qu’il se l’assurera et se l’ouvrira de plus en plus ; et voici par-dessus tout le grand intérêt britannique dans la question turque. A côté de lui, toutes les conquêtes, tous les protectorats auxquels l’Angleterre pourrait prétendre, ne sont rien ; ce sont de ces prétentions que peuvent bien mettre en avant, ou engager même, un ambassadeur, un amiral, un consul , mais auxquelles ne s’arrêtent pas le gouvernement et la nation ; ce qui fait que d’ordinaire elles sont bientôt abandonnées. L’Angleterre a plus de conquêtes qu’elle n’en désire; elle commence à sentir

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le poids de son empire. Elle a plus de contrées inhabitées qu’elle n’en peut peupler ; elle a plus de colonies qu’elle n’a de profits à en tirer ; elle a peut-être plus de postes maritimes qu’il ne lui est nécessaire pour maintenir sa prépondérance sur les mers, et s’il lui en manque quelqu’un , elle le prendra probablement sans scrupule; mais elle le prendra aussi restreint que possible, afin qu’il lui coûte d’autant moins, comme elle a fait à Adeu et dans ses dernières acquisitions sur d’autres points. Il pourra donc bien arriver qu’au milieu des ruines de la Turquie elle s'apprpprie quelque jour ou l'Égypte ou quelque station, soit sur les côtes, soit dans le voisinage ; mais non pas aucune autre partie notable de l’empire, non pas surtout aucune province européenne. Ce système de ne pas vouloir conquérir pour soi, fait sans doute de l’Angleterre une puissance moins disposée à pousser les autres à conquérir, une puissance conservatrice dans la question turque, et davantage encore lorsqu’elle est dirigée par ses conservateurs. Mais elle oublie d’ordinaire les ménagements quand elle est dirigée par le parti opposé; elle les oublie chaque jour plus, à mesure qu’elle avance dans cette voie de progrès dans laquelle personne ne s’arrête communément, et elle jamais. Quand la chute de l’empire turc et son démembrement seront des faits imminents, elle ne sera la dernière ni à les voir ni à les accepter. Elle n’est jamais restée en arrière à chaque période de cette question , qui serait maintenant très-avancée si la France eût accepté la proposition que lui faisait l’Angleterre de forcer le passage des Dardanelles. Quand on en viendra là de nouveau , quand le diffé-

rend , reprenant de la gravité , sera ramené là , dans la mer Noire, alors les intérêts de la Grande-Bretagne se trouveront si évidemment identiques avec les intérêts universels , qu’il y aura folie à supposer que l’Angleterre ne saura pas les voir, ou, en les voyant, ne pas les faire avancer, ou, en les faisant avancer, ne pas les assurer d’une manière décisive; qu’elle ne saura pas remplir son rôle actuel de guide de la chrétienté. L’Angleterre déblaye le terrain à la chrétienté dans toutes les régions ; elle fait pour elle l’offlce de ces abatteurs de forêts, de ces défricheurs de terrain (pioneers) qui frayent la route aux colons américains. Elle le fera dans le Levant comme elle l’a fait dans l’Orient ultérieur; elle le fera dans l’intérêt britannique comme dans l'intérêt commun. Il est de l’intérêt britannique comme de l’intérêt commun , que la mer Noire ne soit pas un lac russe , et dès lors que l’Autriche ait la plus grande partie possible de ses côtes. Il est de l’intérêt britannique comme de l’intérêt commun, qu’une seule puissance ait l’embouchure et le cours du Danube, et que l’entrée de la mer Noire appartienne plus ou moins directement à l’État qui possède utilement le cours et l’embouchure du Danube. Il est en particulier de l’intérêt britannique que la France ait des compensations continentales pour qu’elle n’en réclame pas de maritimes dans le Levant, en Syrie, dans les îles qui commandent l’Égypte, où la Grande-Bretagne a le droit, le devoir et la volonté de dominer. Il est de l’intérêt britannique plus que de toute autre nation chrétienne , que l’Italie devienne , aussitôt qu’il se pourra, une nation indépendante, formant un corps national , parce que l’Angleterre ,

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qui est la nation la plus avancée en industrie et en commerce, est celle qui tire toujours le plus d’avantages des nations nouvellement appelées au progrès et à la nationalité. S’ii est de l’intérêt de la France qu’il y ait dans la Méditerranée plusieurs puissances maritimes en outre de l’Angleterre , il n’est pas moins de l’intérêt britannique qu’il y ait d’autres puissances navales en outre de la France. Les gens sensés, d’un côté comme de l’autre, ont tous relégué au rang des chimères la pensée de faire de la Méditerranée soit un lac français, soit un lac anglais. Ils savent que la Méditerranée ne fut Jamais le lac de personne, excepté de l’Italie par deux fois, quand deux fois la civilisation et les lumières furent italiennes. Mais aujourd’hui que la civilisation ne peut plus être le partage exclusif de l’une ou de l’autre parmi les nations chrétiennes, qu’elle ne peut avoir de nom que celui de civilisation chrétienne , il n’est plus possible que la Méditerranée, dont tant de nations chrétiennes habitent les rivages, devienne jamais le lac exclusif d’aucune d’elles. Fions-nous-en du reste à ce bon sens , à cette force progressive, lente, mais continue; à cette intelligence presque parfaite des intérêts propres et universels, qui s’accroît chaque jour dans la race britannique. Ce n’est pas elle qui a toujours voulu des délais, qui s’est im* mobilisée dans le statu quo de la question turque; elle n’a voulu différer que lorsqu’elle a vu des avantages probables pour la Russie, sa rivale véritable et perpétuelle. Qu’elle en voie pour l’Autriche, son alliée naturelle et reconnaissante, et pour la France et l’Italie, ses alliées naturelles bien qu’ingrates , et soyons certains qu’elle ne manquera pas l’occasion de les leur

DES ESPEUARCES

assurer, quand ce ne serait que pour ne pas laisser durer le danger de les voir devenir des avantages pour la Russie.

1 3. La seule puissance qui fasse réellement obstacle aux intérêts universels , celle qui divise la chrétienté et se tient toute seule d’un côté contre toutes les nations chrétiennes, est la Russie. Cette attitude politique de sa part n’est pas sans une apparence de grandeur, ce qui fait qu’elle l’accepte tacitemeut le plus souvent, parfois hautement. — Là encore cependant , si les intérêts particuliers étaient bien entendus, ils ne s’opposeraient pas aux intérêts universels. A partir du eomroencement du siècle dernier, les plus grands autocrates furent au nombre de trois : Pierre, Catherine, Alexandre. Pierre fut vraiment grand quand il porta vers l’Occident la capitale, l’ambition, la vie de la Russie. Cela était nécessaire pour civiliser ce peuple grossier; sans se tourner vers l’Occident, vers l’Europe, vers la chrétienté, la Russie ne pouvait se civiliser; elle restait puissance asiatique et barbare. Pierre acquit ainsi la seule grandeur véritable, celle qui nait des conditions bien entendues et bien dirigées du temps où l’on vit, celle que l’on pourrait appeler grandeur opportune. Il ne négligea pas les intérêts orientaux ; mais ceux-là n’étant pas mûrs, il les sacrifia à ceux de l’Occident , plus urgents. Quand l’Orient eut mûri et montré l’empire turc défaillant, Catherine reporta ses regards de ce côté, et avec opportunité, mais avec plus de faste que de véritable grandeur ; non pas avec une énergie virile comme elle s’en vantait, non pas avec cette simple intuition féminine qui dépasse toutes nos prévisions , mais qui n’est guère donnée qu’aux

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femmes naïves, bien différentes d’elle ; non avec cette fermeté d’esprit qui voit le champ de gloire véritable et abandonne les autres, non sans distractions vers l’Occident, non sans diviser l'impulsion et morceler l’ambition russe. La pensée de la Pologne nuisit dès lors à la pensée turque. Le partage de la Pologne retarda. Dieu sait pour combien de générations, compromit, Dieu sait jusqu’à quel point, le partage de la Turquie. Enfin Alexandre, plus simple, et beaucoup plus grand d’esprit et de cœur, mais élevé au milieu des dangers , des vicissitudes , des affections et des traditions occidentales, Alexandre eut ce jour de grande intuition dont nous avons parlé, ce jour de profonde intelligence des intérêts russes et chrétiens actuels , des intérêts orientaux ; mais le lendemain , il se laissa distraire par les intérêts occidentaux , par cette même Pologne qui sauva ainsi la Turquie pour la seconde fois. I! ne voulut pas , il ne crut pas se détourner de son but ; il crut même avoir arrêté la Pologne dans les limites d’une liberté très-restreinte : comme si la liberté pouvait rester stationnaire, comme si une liberté limitée n’était pas un commencement de liberté et n’appelait pas une suite ! Comme si là où n’est pas l’indépendance , la liberté pouvait servir à autre chose qu’à la conquérir 1 Alexandre déposa dans un terrain fécond les germes d’un fruit amer pour 1 ui ; il assit lesfondements et laissa à ses successeursles pierres d’attente d’un édifice difficile à abandonner, impossible . à terminer, la prépondérance occidentale de la Russie. N’allons pas pl us loin , abstenons-nous d’injures, n’exprimons même pas une indignation exprimée par tous ( 1 ).

(I) Je dois pourtant renvoyer ici à un ouvrage publié au moment

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Observons seulement qne la distraction, l’obstacle, la plaie occidentale s’est plus que jamais accrue, euvénimce dans les dernières années. Mais ce n’est pas tout à fait une utopie d’entrevoir là encore la possibilité d’un progrès de l’opinion publique , arrivant à envahir un jour ce gouvernement, cette cour, cette famille impériale, qui sait? cet empereur lui-même. Les revirements subits de la politique dans ce pays sont célèbres; un fait patent, une heureuse inspiration , une pensée du prince suffit là plus qu’ailleurs pour les amener, sans qu’il faille attendre les changements naturels du souverain , ni désirer surtout les changements non naturels et malheureusement trop fréquents. Les empereurs de Russie sont ordinairement les hommes de leur pays les plus avancés en civilisation, et souvent jaloux de cette supériorité Jusqu’à la persécution. Cela peut en résultat amener le monarque à une de ces pensées qui font soudain d’un homme et d’une nation fourvoyés, un grand homme et une grande nation ; qui feraient ià un quatrième grand autocrate , et même le plus grand de tous. Il serait pour cela, il est vrai, nécessaire de voir, mais il parait impossible qu’on ne le voie pas on jour ou l'autre, que les temps présents et à venir sont trèsdifférents de ceux de Pierre I", et même tout opposés; que s’il était beau alors de se tourner vers l’Occi-

où j'écris ; La Sussie en 1839, par le marquis de Cdstine.' P aris 1843. 4 TOl. in-8°.

Et pendant que nous traduisons, ii vient de paraître, sous ie litre : La Sussie en 1839, rivée par M. de CusUne , une brochure très-spiritueliement écrite, qui, par le seul fait de sa publication, prouve la grande susceptibilité du cabinet de Saint-Pétersbourg quand on accuse les Russes de ne pas marcher dans les voies de la civilisation européenne. Tbàd.

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dent pour en appeler la civilisation, il serait plus grand aujourd’hui de se tourner vers l’Orient pour l’y porter; que la Russie et l’Angleterre sont de nos jours les deux seules puissances qui soient en mesure d’opérer en grand la diffusion orientale de la civilisation chrétienne ; mais que cette noble destinée naturelle de la Russie ne saurait s’accomplir de sa part, en même temps qu’elle poursuivrait ses plans de diffusion et de prépondérance à l’Occident; que ces deux diffusions sont localement impossibles à effectuer ensemble ou tour à tour, l’orient et l’occident de ia Russie étant trop distants pour permettre de trans« porter rapidement sur l’un et sur l’autre ses armées, ses vaisseaux , ses forces. , son attention , avantages réservés aux positions centrales des États moins étendus; qu’il faut donc choisir inévitablement entre ia diffusion de la civilisation russe à l’orient, et celle de la prépondérance russe à l’occident, c’est-à-dire entre une entreprise légitime, sainte, applaudie, secondée par tous, et un projet criminel, impie , maudit, combattu par tout le reste de la chrétienté. — Il semble bien difficile , impossible même qu’un semblable empire s’arrête , qu’il recule dans quelque direction que ce soit. Mais l’empire romain s’arrêta sous Auguste en renonçant aux plans de César, recula sous Adrien en abandonnant ceux de Trajan, et ces pas rétrogrades lui valurent plusieurs siècles de durée. L’empire britaunique rétrograda aussi, malgré lui, d’abord en Amérique, puis il s’y prêta admirablement, et c’est de ce moment que date son siècle de prépondérance et d’incontestable suprématie. La Pologne est une plaie incurable dans le colosse russe ; treize siècles ne par-

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viendraient pas à la fermer, pas plus que celle de l’Irlande ou de l’Italie. L’identité des races, loin de remédierau mal, l’envenime; il estd’ailleurs entretenu parla différence des religions; et des injustices, des cruautés qui ne s’oublient point, l’ont rendu désormais incurable. La Russie est plus malade qu’elle ne le croit , et il n’y a peut-être pour elle d’autre remède que l’amputation du membre ulcéré. Mais la Russie en est devenue au moins plus faible , atteinte d’incapacité , d’impuissance ; elle en a fait l’expérience à Andrinople, sur le Bosphore, àKhiva et en Circassie, bien que n’ayant à combattre ici qu’un empire en décadence, là que la diplomatie européenne, ailleurs un khan ou une peuplade barbare. Les limites que les haines réciproques ont rendues naturelles, les limites qu’elle devrait poser et sanctionner elle-même comme arcanum imperii, sont : au nord-ouest, les lieux où la Pologne commence plus ou moins ; au sud-ouest, le sol où commence la Hongrie, cette sœur de la Pologne ; car, en passant outre , la Russie engloberait la Hongrie et l’Autriche, qui ne peuvent ainsi se laisser envelopper et enlacer. Personne, quelque grand qu’il soit, ne doit persister dans des entreprises impossibles à accomplir ; personne, quelque constant qu’il soit, ne doit différer à y renoncer volontairement , sous peine de les abandonner plus tard de force, avec honte et dommage. — Le jour où ce grand sacrifice serait. Je ne dis pas fait, mais résolu ou seulement admis comme possible, les destinées de la Russie deviendraient simples et faciles. Une fois ses limites occidentales fixées, celles à l’orient n’en seraient que plus susceptibles de s’étendre ; les compensations de ce côté se présenteraient doubles

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et triples. Admettons, en effet, que non-seulement la Pologne , mais encore la Valachie et la Servie, qui ne sont pas même russes de nom et peut-être moins de fait , fussent entièrement russes ; ces provinces qu’il faudrait abandonner, ne seraient-elles pcis plus que compensées par celles d’Asie à prendre en échange, de Sinope, ou même de Scutari jusqu’à Érivan, ou à l’angle occidental, voire même oriental de la mer Caspienne? Turques ou persanes, ces provinces sont aux pieds de la Russie, qui n’a guère qu’à se baisser pour s’en emparer. I.es Arméniens turcs et les Arméniens persans appellent les Russes, seuls chrétiens à appeler, seuls possibles de ce côté. Il n’y a pour s’y opposer que deux empires impuissants, toujours battus quand iis furent seuls , et qui , à cette heure précisément , sont seuls, ne pouvant attendre de secours de la jalousie d’aucune puissance chrétienne. L’Angleterre n’ira jamais s’enfoncer aussi avant dans les terres, qu’elle parte de l’Indus, ou du golfe Persique, ou du fond de la mer Noire. Les Anglais ont fait eux-mêmes dernièrement dans le Caboul , et vu faire aux Russes sur la route de Khiva, l’expérience de ce que sont les déserts qui séparent et sépareront , durant de longs siècles encore ou peut-être pour toujours, l’Inde et la Russie. L’Angleterre sait qu’un autre désert pareil s’étend entre l’Inde et la Perse septentrionale, ce qui fait que les Anglais, forts et bien informés, n’ont plus guère peur d’aucune de ces descentes russes dans les Indes, qui servirent de thème, il y a quelque trente ans, aux utopies napoléoniennes et continentales. Les Anglais savent un peu mieux l'iiistoirc des Indes que ne la savait probablement Napoléon, et que ne la

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savent à coup sûr ces journalistes , qui, ayant observé que les invasions dans l’Inde vinrent toutes de l’Indo* Kutsch, du nord-ouest de la Péninsule, et remarquant ensuite sur la carte qu’au nord-ouest de ce nord-ouest se trouve la Russie, prophétisaient une descente des Busses, et voyaient déjà les habitants des bords de la Néva ou de la Moskowa , sur les rives du Gange et de rindus. Les Anglais savent fort bien que toutes ces invasions vinrent à la vérité de ce premier nord-ouest, mais jamais du second; qu’elles vinrent de nations nombreuses et de grands empires établis dans le voisinage de Caboul ou de Ghizné, et tout au plus dans la Transoxiane on en Perse, mais jamais de pays plus éloignés ; d’autant mieux que ni les plus anciens rois de Perse, ni Alexandre de Macédoine, ni Gengis-Kan ne mirent jamais le pied dans ce qui est l’Inde, l’empire britannique actuel. Si ces possessions sont exposées unjour à quelque péril extérieur, il ne viendra d’aucun empire ayant la moitié d’un monde à traverser pour atteindre l’un des deux déserts avant de gagner l’Inde supérieure , mais plutôt de quelque empire nouveau qui sortirait des ruines turques, persanes ou même russes , dans un rayon plus rapproché. Le cas échéant, l’Angleterre saurait y pourvoir sans doute; l’Angleterre ne laissera jamais s’élever ni se relever aucun grand empire asiatique, et l’on a vu déjà qu’elle ne veut pas même un empire africain dans le voisinage de l’Asie. L’Angleterre a donc intérêt à ce que les provinces asiatiques échappent à l'éventualité d’empires asiatiques voisins, par leur adjonction à l’empire russe , extrêmement éloigné. Mais quand bien même elle n’apercevrait pas que tel est son inté-

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rêl , elle verrait certainement avec indifférence la Russie s’étendre désormais au midi de la mer Noire ou même de la mer Caspienne, ce qui la mettrait encore à environ seize degrés de l’Indus, avec les déserts à traverser. Dût néanmoins cette extension iui paraître un danger quelconque, il lui paraîtrait moindre, à coup sûr, que non pas l’autre extension russe sur la rive occidentale de la mer Noire ou sur le Bosphore; d’où résulterait qu’elle donnerait les mains à la première pour écarter la seconde. — Puis , pour la Russie , quelle différence immense , totale I Les provinces occidentales , la Pologne , quand elle ne serait pas un ulcère rougeur, les provinces danubiennes, quand elles ne seraient pas pour devenir une pierre de scandale , un casus belli perpétuel avec l’Autriche, le Bosphore luimême , quand il n’aurait pas le même inconvénient avec toute la chrétienté, ne seraient jamais des instruments de véritable progrès , de véritable puissaii\;e intérieure pour la Russie, et ne pourraient jamais servir que de matériaux à cet édifice de prépondérance occidentale qui ne saurait être mené à fin. Au contraire, les rives méridionales de la mer Noire, ajoutées aux côtes septentrionales et orientales, faisant de la moitié orientale de cette mer un véritable lac russe , possible , fermé de Sinope à Sébastopol , ouvriraient les embouchures de tous les fleuves russes à un commerce oriental perpétuel et indépendant du Bosphore. Le grand isthme du Caucase, déjà russe de nom, mais qui ne le sera jamais de fait tant que ne seront pas russes les rives sud-est de la mer Noire et sud-ouest de la mer Caspienne , accroîtrait encore ce commerce russo-asiatique. Les côtes méridionales de la mer

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Caspienne ouvriraient ensuite par elles-mêmes une nouvelle route, de nouvelles communications, tout fi la fois à la Russie d'Europe et à celle d’Asie. Quant à cette mer, elle peut assurément et doit être tout entière, un jour ou l’autre, un lac russe, sans que personne puisse l’empêcher , ni faire jamais ensuite qu’il en soit autrement. Il y aurait là un champ de proférés inépuisable. Et qu’on ne crie pas à l’utopie parce que ce champ a été si négligé jusqu’ici, parce qu’il est si éloigné, parce qu’il est russe. Il y a cinquante ans on aurait pu traiter d’utopie le projet de faire sillonner par de nombreux pyroscaphes les lacs Ontario ou Érié , le Mississipi ou le Missouri, qui les voient pourtant fendre leurs ondes; il y a vingt ans, quand les chemins de fer ne semblaient pouvoir servir qu’à l’intérieur de quelques docks ou de quelques manufactures anglaises, on aurait traité d’utopie la pensée d’en faire un entre les deux capitales de la Russie; il se construit pourtant en ce moment. Assurément, une fois que la Russie se serait incorporé toutes ces provinces méridionales, une fois que toutes ses communications commerciales auraient été ouvertes, la Russie d’Europe en proliterait la première; mais peu à peu celle d’Asie en tirerait aussi avantage; et celle-ci ne pourra jamais entrer autrement dans les voies du progrès. Or, rien ne sert d'envoyer des militaires et des prêtres, des princes et des princesses polonais et russes, en compagnie de voleurs et d’assassins , peupler les steppes glacés de la Sibérie ; à rien ne sert d'y attirer quelques colons épars. Mais qui oserait fixer des limites à ces rares populations et à cette civilisation , quand elles n’auraient plus pour

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limites, mais pour moyens d’accroissement, la mer Caspienne, le Volga et l’Oural, Astrakan, Kazan et Orcnbourg (1)? Des voyageurs remarquèrent, il y a quelques années, que les conditions des derniers pays au nord, situés vers les embouchures de l’Obi, du Jenisei et de la Léna, éprouveraient un changement notable, si ces fleuves étaient parcourus par un petit nombre de pyroscaphes , leur apportant avec plus de promptitude et de régularité le peu de marchandises nécessaires à leurs rares habitants. Mais sans concéder ni nier la possibilité de ces progrès extrêmes, qui voudrait déclarer impossibles ceux des pays beaucoup plus tempérés, situés sous les latitudes de Vienne, de Paris ou de Londres? Les utopies ne sont pas là, mais dans la pensée de la prépondérance occidentale de la Russie , surtout dans celle de mener de front deux projets incompatibles.

14. Mais revenons à notre patrie. De quelque manière qu’on y revienne, même par écrit, il semble qu’on retrouve une assurance qu’on ne se sent pas avec les étrangers. Je ne sais comment d’autres font pour parler et médire aussi facilement d’eux ; j’éprouve pour moi un certain malaise en cela, parce que je n’ai pas la conscience de pouvoir être utile ni en louant ni en blâmant. Au contraire, quelque petit qu’on soit,

(O On peut voir dans l’ouvrage de M. de Custine que nous venons de citer, combien Pétersbourg est une capitale factice et probablement temporaire. Moscou a augmenté et augmente encore d’importance depuis 1SI2. Odessa s’est élevée dans le cours de ce siècle. Mais si la Russie en revenait à suivre le cours de ses destinées orientales , il est probable qu'elle établirait le siège de sa puissance dans ce triangle, entre Moscou, Astrakan et Azof (sa lanière du moyen Age) , d’où elle dominerait les véritables mers, les véritables neuves , les véritables commerces moscovites.

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il semble, quand on se retrouve chez soi, qu’on y redevient plus maître de ses pensées , que les paroles coulent plus faciles, que l’auditoire y est plus bienveillant, que les explications sont mieux comprises, qu’on a plus le droit, le devoir de parler, plus d’espoir que sa voix adressée à des compatriotes avec amour et sincérité ne soit pas entièrement perdue. Ainsi , après avoir parcouru beaucoup de chemin , après avoir supposé une foule de cas , il nous paraît pouvoir déterminer ceux qui nous concernent, avec bien plus de précision, et nous n’en voyons que trois. Ou les grandes puissances, laissant tomber l’empire turc à une époque quelconque, en recueilleront les dépouilles conformément aux intérêts universels, et laquestion ainsi résolue portera naturellement l’Autriche à reculer d’elle-méme vers l’Orient, à abandonner l'Italie, à noos faire presque don de l’indépendance, ce qui sera pour nous la plus belle et la plus facile des occasions. Ou les grandes puissances chrétiennes, laissant encore cet empire s’écrouler, le partageront, soit entre elles, soit par fractions et États nouveaux, avec ou sans protectorats, d’une manière quelconque , mais sans égard aux intérêts, à l'impulsion, aux nécessités de la chrétienté ; et alors il y aura longtemps à faire et à défaire; ce sera une longue série de différends, de guerres, de changements, ce qui fournira aussi à l’Italie une série d’occasions. Ou bien (ce qui paraîtra à beaucoup le plus probable parce qu’il est actuel) on continuera à soutenir un empire factice, une ruine, en recueillant aujourd’hui un de ses débris, demain l’autre, à mesure qu’il s’éboulera, pour l'employer à tel ou tel usage, pour en faire tantôt une province ou une colonie d’un

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État européen, tantôt un État sous trois protectorats, sous deux, sous un seul, en différentes manières, selon les occasions : la série des occasions sera alors moins favorable sans doute, mais plus longue que jamais pour l’Italie. — Lequel des trois cas se réalisera le plus probablement ? Nous ne savons, et pour le moment nous ne nous en inquiétons pas. L’un des trois arrivera. La plus grande des utopies n’est pas celle de la paix perpétuel le, mais d’une paix perpétuelle qui blesserait tous les intérêts universels, qui arrêterait tous mouvements de la chrétienté. Une bonne paix nous procurera aussi satisfaction, une mauvaise ne durera pas; et toute grande guerre nous fournira des occasions, n’importe lesquelles, n’importe leur nombre et leur époque; notre intérêt, le devoir que nous avons d’en profiter pour acquérir l’indépendance, demeure le même. Au premier cas d’une bonne organisation de la chrétienté, nonseulement ce serait une boute à nous d’accepter le don tout à fait gratuit et immérité de l’indépendance, mais il n’est pas probable qu’il nous soit fait ainsi. Dans le second et dans le troisième cas des occasions multiples, aucune ne resterait une occasion pour des hommes inactifs. Nous avons dit que l’Autriche était, par sa position, la seule puissance qu’il y ait moyen de pousser en avant, celle qu’il faut pousser dans l’intérêt universel. Mais disons maintenant, ce qui est clair par soi-même , qu’il y a là surtout un intérêt italien. Nous avons dit que l’Autriche, très-lente par elle-même, sera poussée lentement par l’Angleterre, et probablement beaucoup plus par l’Allemagne et par la France. Mais disons maintenant qu’elle peut et doit être poussée principalement par nous, plus intéressés

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que personne. Le mouvement de l’Autriche vers l’Orient procurerait h la France et à l’Allemagne des accroissements de territoire, des débouchés pour leur commerce et pour leur population ; mais il nous vaudrait un bien qui dépasse tous les autres, l’indépendance. Nous sommes en outre dans une condition telle que, tout en étant plus faibles que la France ou l’Allemagne, nous pouvons donner néanmoins à l’Autriche une impulsion beaucoup plus vigoureuse. Quelques-uns des nôtres sont pour elle sa plus grande plaie, quelques autres sont ses plus dangereux voisins. C’est à nous de lui faire sentir que la plaie est au vif pour qu’elle songe aux remèdes, de lui faire sentir que le danger du voisinage va croissant, afin qu’elle songe d’elle-méme à se déplacer. La couronne lombardovénitienne est trop belle pour qu’on la laisse ou l’échange tout à fait volontairement; il y faut un peu d’aide , quelque peu de faits destinés à prouver que l’échange n’est pas laissé entièrement à sa discrétion , qu’il ne s’agit pas pour elle de l’alternative de garder le Pô ou de prendre le Danube, mais de prendre ou de ne pas prendre le Danube comme compensation du Pô à perdre dans un moment ou dans un autre , de toute manière. L’Autriche vit au jour la journée, en profitant des occasions pour rester comme elle est, parce qu’elle se trouve bien; vivonsaussi, nous, au jour la journée, en profitant des occasions pour changer ce qui n’est pas bien pour nous. Attendons ces occasions avec longanimité, mais saisissons-les avec promptitude. Il en a déjà trop passé, l’entreprise a déjà duré treize siècles. Les siècles sont précieux pour une nation ; et si c’est folie de les devancer, c’est lâcheté de

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tes perdre. Kn politique comme en guerre, tout le reste de l’art n’est rien près de celui de bien prendre son temps. Le temps a commencé pour nous avec les premiers partages faits, avec les premières dépouilles enlevées à l’empire destiné à reconstituer par sachuto la chrétienté. La Providence a été pour nous si propice, qu’elle a différé à notre profit les derniers actes de ces mutations, qu'elle nous accorde une nouvelle halte pour prendre haleine et nous apprêter. Mais si nous continuions à rester au dépourvu , distraits, insouciants, inactifs, alors la honte, le dommage et la faute en retomberaient sur nous ; on déciderait de noos, sans nous et contre nous. Nos flis maudiraient leurs^ pères de n’avoir rien fait, de n’avoir été rien aux jours des occasions qu’ils ne retrouveraient plus. — Mais espérons, désirons, faisons qu’il n’en soit pas ainsi, et voyons maintenant comment nous apprêter pour l’occasion , qui ne peut ne pas s’offrir d’un jour à l’autre , et peut se présenter au premier moment.

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DES £SPEBA^CES

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