‹ Des espérances de L'ItalieChapitre 27 sur 31 · lG · texte numérisé non relu

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l'indépendance pour celles qui sont asservies; d’où résulte qu’elle est nécessaire surtout à celles-ci. Il n’est pas vrai non plus, comme le disent Montesquieu et tant d’autres, qu’il y ait deux vertus, l'une publique, l’autre privée : ce sont plutôt deux formes, deux applications de la même vertu. La vertu publique ne peut être exercée que par un petit nombre, dans quelque nation que ce soit, par extrêmement peu dans celles qui ne sont pas libres, par moins encore dans celles qui sont dépendantes; elle n'est même exercée d’ordinaire par personne dans ce qu’elle a de diffleile, quand les temps sont faciles. Mais la vertu privée est commune à tous, sous tous les gouvernements , dans tous les temps, et plus encore dans ceux qui sont faciles et tranquilles. Les vertus nationales se composent des deux sortes de vertus, publiques et privées ; il peut se trouver pourtant une nation à qui manquent les moyens de pratiquer presque aucune vertu publique, mais qui , en possédant beaucoup de privées , ait une somme de vertus nationales supérieure à celle d’autres nations où il y aurait plus de vertus publiques : or, la somme des vertus nationales, de quelque manière qu’elle, soit formée, est en définitif ce qui impose à autrui l’admiration ou le respect, selon l’occurrence. En Italie, les vertus publiques ne peuvent, de notre temps, être que rares; de là, pour nous, la nécessité d’accroître, de multiplier les vertus privées, si nous voulons avoir à présenter une somme à notre avantage, un total imposant. Ainsi l’objet important, je ne dirai pas de nos pensées, de ces pauvres pensées que nous exposons ici tant bien (|ue mal , mais de celles de tout bon Italien, doit être : de recbercher

DE l’ITALIE.

si ces vertus privées existent ou non en Italie; si elles n’y existent pas, comment chacun peut les y faire renaître par ses propres moyens; le prince ou l’homme d’Etat par les lois; le prêtre par les prédications; l’homme instruit par les productions de l’esprit ; tous par l'exemple principalement, qui est le moyen le plus efficace et au pouvoir de chaque particulier. Mais c’est ici que, si je dis ma pensée tout entière, je serai traité de faiseur de morale, de pédant, d’homme austère et de mauvaise humeur, de tartufe , ou (comme disait Botta) de capucin, et que sais-je encore? Et, bien pis que tout cela, on dira que je n’aime pas ma patrie si je vois ses vices et en fais l'aveu public. Je n’ignore pas que le meilleur moyen de se faire aimer est de fermer tes yeux sur les défauts pour ne voir que les vertus et les beautés. Mais de qui se faire aimer? De cette espèce de personnes à qui Dante, avec son autorité propre et la rudesse de son temps, osait comparer trop justement l’Italie, mais à qui je ne croirais pas juste de la comparer aujourd’hui , espérant qu’elle ne désire pas être aimée ainsi. Et puis, si c’est la manière la plus facile de se faire aimer, ce n’est pas la bonne; ce, n’est pas aimer l’objet préféré plus que soi-même, en lui et pour lui ; ce n’est en aucune façon l’amour vrai, l’amour énergique. Ce n’est pas ainsi qu’aimèrent ni Dante, ni Alfléri, ni Parini; et moi, qui ne saurais les imiter dans leur génie, je voudrais au moins les imiter dans leur amour. — Je dis donc que ce n’est pas désormais, runanimité , ce ne sont pas les opinions, ni rien de ce qui dépend de l’esprit, ni peut-être les chefs de l’entreprise qui manquent à l’Italie; ce qui lui manque.

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sinon absolument, à coup sûr comparativement, c’est la vertu sévère, forte, suffisante. Je dis qu'elle nous manque, en comparaison des autres nations chrétiennes nos contemporaines; de l’Angleterre peut-être, quoique non catholique ; Je la France peut-être, quoique sortant d’une révolution ; et peut-être aussi de l’Allemagne elle-même, qui nous maîtrise. C’est là le grand mal. Je ne me mettrai pas à détailler et à discuter les faits, ce serait pour n’en pas finir. Mais qu'on ne vienne pas me dire, avec un scandale affecte et une componction corruptrice, que ces nations hérétiques ou ce peuple révolutionnaire ne sauraient être plus vertueux que nous, ni même vertueux en aucune façon. Les nations hérétiques sont telles dans les dogmes ou dans quelque point de morale, mais elles ont en somme tout ce trésor de moralité chrétienne, principe de toute vertu , de toute civilisation , de toute culture intellectuelle et de tout progrès. Quant aux révolutions, je dis que les nations qui y entrent sont immorales, non celles qui savent en sortir. J’en appelle d’ailleurs à tant d’Italiens qui connaissent ces nations , non pour avoir voyagé au milieu d’elles en courant , mais pour y avoir été en exil , y avoir vécu de quelque manière que ce soit, longuement , à demeure dans les capitales, dans les provinces, dans le sein des familles. Malgré les regrets donnés à la patrie refusée à leurs vœux, ils nous ont raconté, ils nous racontent encore, avec une sainte envie, la bonté, l'union qui régnent dans les familles, la sévérité, l’activité, la mâle énergie de leurs mœurs. J’en appelle ensuite, pour l'Italie , à ces étrangers qui parlent de nous dans leurs écrits, non à ceux qui écrivent contre nous, au contraire, à

eioogle

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ceux qui nous sont le plus favorables et sc montrent plus enthousiastes à notre égard , à un Goethe , à une Staël, à un Byrou, à un Lamartine, et à d’autres semblables. Eh bien! commentceux-là mêmes se passionnent-ils pour cette Italie qu’ils appellent la terre des oliviers et des orangers? pour ce beau ciel, ces belles femmes, ces douces brises de l’Italie? Tout épris qu’ils sont d’elle, ils la vantent précisément, 6 honte! comme une contrée faite pour leur procurerd’agréables loisirs, quand ils sont fatigués de leurs graves pensées septentrionales, comme un lieu de plaisirs et de délassements , comme un jardin , une promenade , ou que sais-je ? un endroit public ouvert à tous. Il est vrai qu’ils font parfois l’éloge de notre esprit facile, varié, mobile, susceptible de revêtir des formes nouvelles, et ils ont raison. Mais de nos vertus, qui en parle? Qui ne s’en tait , même parmi nos partisans les plus enthousiastes ? Et passer la vertu sous silence en vantant l’esprit , est-ce autre chose que la plus perfide des calomnies ou la plus mordante des accusations? Mais il n’y a que trop de vraisemblance pour une accusation, quand celui qui la produit ainsi jouit des beautés et des charmes de celle dont il fait mal l’éloge; quand celle-ci accepte honteusement de pareilles louanges, quand elle s’y complaît eu déclinant elle-même la tâche ingrate de la vertu. Il n’en est pas ainsi , à vrai dire, de toute notre patrie ; mais c’est ce que font pour elle ses flatteurs, qui, s’étendant complaisamment sur tous nos autres mérites, ne trouvent pas même une période à insérer dans leurs panégyriques sur nos fortes et mâles vertus. Bien plus, notre langue ellemême s’eu est trouvée viciée. César Borgia a été ap-

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pelé virluoso par nos classiques ; l'arétin virtuoso, et maintenant, ce ne sont plus les mères de famille ou les vierges italiennes qui sont appelées virtuose, mais celles qui servent sur nos théâtres à nos plaisirs et à ceux de l'Europe. Mais laissons les comparaisons, et revenons à notre sujet. — Pourvu que nous ayons une vertu suffisante, c’est tout ce qu’il en faut, me dirontquelques personnes , et Je le dirais bien aussi ; mais suffisante à quoi ? A vivre au jour le jour, pour nos besoins présents, en paix et en tranquillité, sans souci de l'avenir? Assurément nous avons assez de vertu pour cela. Mais si parmi nos lecteurs il en est un qui croie avec moi h la probabilité, ou seulement à la posbilité d'un progrès quelconque de notre patrie, et surtout du progrès de l'indépendance , je lui demanderai : Avons -nous des vertus qui puissent suffire à l'occasion quand elle se présentera? Les aurions-nous si elle se présentait demain? Serions-nous préparés, par la sévérité de notre vie privée, à la sévérité de cette vie publique qui commencerait alors? à une activité continuelle, fatigante, pénible? au sacrifice de notre superflu, à celui du nécessaire? à celui de nos personnes? Serions-nous prêts à tous ces sacrifices moraux , plus difficiles encore que ne sont ceux-là? J’en appelle de nouveau aux gens de bien, aux hommes sincères. Je ne m’adresse pas à ceux qui excusent l.a mollesse parle climat, de honteux amours par l’oisiveté, l'oisiveté parla servitude, la servitude par la force qu’ils appellent majeure, ni à ceux qui regrettent le carnaval, les masques, les casini de Venise ou d’autres villes, comme des institutions nationales perdues, les plaisirs , les folies insouciantes du siècle passé , et

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les cavaliers servants comme de grands et beaux exemples de nos pères. Nous ne nous entendrons jamais avec ceux-là , et n’en prenons cure ; mais nous nous adresserons , pour parler de vertu , à ceux qui ont au moins , comme nous , le désir de la vertu , et nous les exhorterons à supporter la vérité, ce qui est un commencement de vertu ; à vouloir regarder et voir quelles vertus nous manquent , quelles sont celles ou l’étranger l’emporte sur nous , quelles sont celles dont nous avons besoin pour devenir une nation estimée, respectée, et, à l’occasion, redoutée. Si, après ces rapprochements faits avec sincérité, il se trouve que nous soyons, comme je le crains en vérité, surpassés par les autres nations , ne nous donnons pas de paix, rivalisons avec elles, travaillons sur nous-mêmes avec zèle, afin de les égaler au moins en vertu; sans cette égalité, nous n’obtiendrons jamais une indépendance égale à la leur. Et si , comme je le voudrais , j’étais dans l’erreur, si nous n’avions pas besoin de rivaliseravcc les étrangers, tant mieux 1 Rivalisons entre nous, et surpassons-nous nous-mêmes. — Ajoutons de toute manière à la somme de nos vertus; nous n’en aurons jamais trop pour l'entreprise que nous avons . devant nous, et surtout pour le grand jour où il faudra l’accomplir.

10. Mais quand il serait vrai, objectera-t-on, que la vertu produirait l’indépendance, en attendant, la dépendance enfante le vice qui maintient la dépendance. Ceux-là ont raison, c’est là un cercle vicieux dont il est difficile de sortir. Dans les États italiens mêmes, l’activité nationale est comprimée par la dépendance indirecte; mais elle l’est incomparablement

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plus dans les provinces soumises à l’étranger. Là , sans doute , ils sont à plaindre ces jeunes gens pour qui nulle activité publique n’est ni possible ni honorable , pour qui toute occupation militaire est si ingrate, si entravée toute occupation littéraire. Mais ils sont à plaindre, non à excuser, même là, s’ils s’abandonnent eux -mêmes. 11 leur reste à eux aussi quelque activité; une principalement, celle à laquelle toussent appelés, qu'on ne peut ravir à personne, l’activité de la vie privée, de la famille. Pour qui l'accepte comme une source d’activité, la famille en est une source presque inépuisable. Au jeune homme l’assistance, les égards envers ses parents ; à l'époux le premier amour de la femme , les premiers pas des enfants ; à l’homme fait , l’éducation de ses fils , les espérances, les craintes et l’administration des biens; à l’homme sur son déclin, tous ces soins multipliés et compliqués; au vieillard, le trésor des souvenirs; et voilà plus d'occupations qu’il n’en faut non-seulement pour fuir l’oisiveté et les vices qu'elle entraîne , mais pour la pratique des vertus : vertus que celui qui les aura cultivées au sein du foyer domestique exercera un jour en mourant pour sa patrie , ou transmettra du moins tout entières à scs neveux. Ce champ-là est ouvert à l’activité de tous, s’ils veulent dépouiller vanité, préjugés, prétentions. S’il faisait défaut à quelques-uns ou ne leur suffisait pas , il est dans la civilisation chrétienne un genre d’activité qui supplée et remédie à tout, celui de la charité. Au demeurant, ce grand cercle vicieux doit être rompu de manière ou d’autre par tous, si nous voulons seconder les espérances nationales. Or, il n’y a que deux manières

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d’y réussir , ou en acquérant d’abord l’indépendance pour arriver par elle à ia vertu , ou en commençant par acquérir celle-ci pour en venir à celle-là. Mais le premier mode ne dépend pas de nous ; le second, si fait. Employons-y donc de mâles efforts ; résistons à ces moyens de corruption , que je ne crois pas employés sciemment, sauf peut-être par quelques vils subalternes, mais que mettent toutefois en œuvre, sans s’en rendre compte, les étrangers le plus haut placés et les plus honnêtes ; résistons à ces amorces à l’aide desquelles on nous plonge dans l’oisiveté , l’insouciance, la vie facile et inutile, dans la nullité. Qu’il y ait en cela guerre ouverte entre les étrangers et nous : aux étrangers de corrompre, à nous de résister. Il n’est pas de degré de corruption dont on ne puisse guérir.Disons une dernière fois avec notre grand compatriote : Les nations chbétiennes peuvent

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