‹ Des espérances de L'ItalieChapitre 29 sur 31 · CHAPITRE DOUZIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE DOUZIÈME

DU PROGBÈS CHRÉTIEN ET DE L’ENCOUBAGRME^T QUI EN RÉSULTE POUR LES ESPÉRANCES ITALIENNES.

L* azlone tncivllitiicc dell’ EvangeUo è lut* tavia ne’ siioi principtf.

(Giob£RTI-Dc1 Buono, ATVcrt. ii. )

1 . Voilà mon livre fini , tel que je me suis proposé de l’écrire , en respectant , autant que je l’ai pu , sans trahir mes pensées, cette opinion exagérée de nationalité qui me parait très-répandue dans notre patrie. Toute opinion patriotique me semble respectable jusqu’à ce point que celui qui croit devoir la combattre est tenu de le faire, comme un fils les erreurs de ses parents, avec l’espoir de s’être trompé lui-même, avec le désir du moins de leur trouver des excuses. Mais chez une nation qui n’a point de nationalité eomplète, toute exagération du sentiment de nationalité est particulièrement excusable. Or, mon intention étant de traiter des espérances de l’Italie, je m’en suis tenu à celles qui lui étaient spéciales, et si parfois j’ai abordé, par nécessité, celles des autres pays, je me suis hâté de repasser les Alpes et de les mettre, pour ainsi dire, entre nous et le reste du monde. Si parfois je n’ai pu éviter le mot et l’idée de progrès chrétien universel , je ne m’y suis point arrêté, et bien malgré moi. Mais mon livre est fini, et je ne saurais m’empêcher de penser qu’il est beaucoup d’Italiens d’une âme plus élevée et vraiment libérale , qui , au milieu

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même des cirmnstances moins prospères de leur pairie, sont capables de voir, en s’en réjouissant, les conditions on ne peut plus heureuses de la chrétienté , et d’y puiser volontiers de nouvelles espérances, plus favorables encore. Cette vertu , qui consiste à savoir, dans une infériorité relative de fortune, ou même au sein de ses propres disgrâces , se réjouir au spectacle du bonheur des autres , est une des vertus privées les plus nécessaires sans doute ; c’est celle qui donne à tout infortuné la force de remplir ses devoirs et de demeurer fidèle aux affections qui lui restent. Il en est de même des nations : pour elles, comme pour les individus, l’envie est coupable; l’envie pervertit la douleur qui est destinée à améliorer, non à rendre pire ; l’envie est le dernier degré du malheur. Savoir prendre part aux joies d’autrui est parfois , pour les nations plus que pour les individus, une source de joies nouvelles, parce que la vie des hommes ne se renouvelle pas, mais bien celle des nations. — J’adresse donc ce supplément ou ce complément de mon livre à ceux de mes compatriotes qui sont susceptibles de cette vertu ; je leur adresse encore ce peu de pages pour éclaircir cette idée de progrès universel, devenue inévitable pour quiconque s’occupe d’une des trois sciences qui traitent des destinées humaines : l’histoire, la politique et la philosophie. Juste ou fausse, bonne ou mauvaise, utile ou inutile, cette idée préoccupe une grande partie de notre génération. Le temps que chacun de nous emploiera à la rendre plus claire ne sera donc pas perdu. — Il ne sera perdu en particulier pour aucun Italien. Soyons de bonne foi. La plupart des espérances spéciales, offertes jusqu’ici à nos corn-

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patriotes, pour ne pas dire toutes, dérivent de cette espérance suprême , que la chrétienté »t pour progresser en sagesse , en modération , en civilisation et en vertu, au milieu du genre humain; l’Italie, au miiieu de la chrétienté. Si cette espérance suprême était trompeuse, toutes les autres le seraient dans leur spécialité ; si elle est vraie, au contraire, peu importerait que je me fusse trompé sur celles qui sont secondaires ou éventuelles : au lieu d’une occasion qui manquerait, il en surgirait plusieurs autres. Le progrès chrétien est la source de toutes; cela vaut la peine d’y remonter. — Mais, naturellement, ce supplément à un livre déjà court par lui-même , ne peut être que trèscourt ; il ne peut dès lors prétendre à persuader ceux dont les opinions contraires sont invétérées, ni à enseigner les nôtres à ceux pour qui elles sont tout à fait nouvelles. 11 ne peut être qu’un mémorandum ou tout au plus une récapitulation d’idées déjà conçues , une conversation entre gens de même avis ou différant sur bien peu de points.

2. L’idée du progrès du genre humain n’est pas nouvelle. Je crois qu’elle est venue à l’esprit de beaucoup , chaque fois qu’il s’est élevé une -grande nation, un grand empire, un grand conquérant, époques auxquelles les flatteurs ne manquèrent probablement pas de dire qu’elle était le commencement d’une nouvelle ère de réunion et de prospérité universelle. Sans chercher d’autres exemples, c’est ce qui arriva au temps d’Auguste : la fameuse églogue de Virgile et autres flatteries du même genre en sont des monuments irrécusables. — Toutes ces prophéties se trouvèrent » à la vérité , mensongères. Mais il en fut fait d’autres

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tout à fait différentes, non à un conquérant, non à on empire , à une nation , par des poètes ou des panégyristes, mais à la chrétienté primitive, par les saints Pères, par les Évangélistes, par les Apôtres, par saint Paul plus particulièrement, parle divin auteur du christianisme loi-même, et, en remontant plus haut, parles Prophètes, par les Psalmistes et par les écrivains sacrés, jusqu’à l’Auteur de la Genèse, qui tous ajoutèrent, à la promesse d’un Rédempteur, la promesse d’unelumière nouvelle, d’une vérité nouvelle, d’une nouvelle réunion du genre humain. Aperçue à peine par ceux qui n’avaient que la lumière de la raison ou des traditions Imparfaitement conservées , contemplée par ceux qui étaient illuminés par la révélation, l’idée confuse d’un progrès universel futur est aussi ancienne que le monde ; l’idée précise d’un progrès , déjà commencé pour continuer, est aussi ancienne que la chrétienté.

3. Les philosophes du siècle passé, à qui elle est attribuée ordinairement, ne firent que lui assigner un nom et la formuler. Bien ou mal ? Là gît la question. — Voyant le véritable et grand progrès qui se faisait de leur temps dans toutes les sciences matérielles, espérantet promettant d’en faire faire un semblable dans les sciences spirituelles , ils annoncèrent un progrès universel présent et futur, puis, se passionnant peu à peu, comme c’est l’usage, pour leur propre idée, et revenant sur le passé, ils proclamèrent que ce progrès était déjà ancien, très-ancien, contemporain du monde, perpétuel, naturel au genre humain. L’homme fut défini un animal progressif, la raison fut progressive, la nature humaine aussi, par elle-même; tout ce qui fut , est ou sera de bien dans le genre humain , fut

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décidé l’efTet de cette faculté progressive ; tout ce qui est mal , l’exception. — Une difficulté restait. Les historiens avaient remarqué toujours, les hommes pratiques et politiques observaient journellemeutque certaines nations s’élevaient en prospérité et en vertu , tandis que d’autres déclinaient; les historiens universels et les philosophes avaient môme signalé des périodes de temps dans lesquelles il semblait que non pas une ou plusieurs nations, mais le genre humain tout entier eût rétrogradé, et cela aurait détruit, jusque dans ses fondements, la nouvelle et attrayante idée du progrès perpétuel. Mais cela n’arrêta pas les philosophes. Ne pouvant se tirer d’embarras à l’aide des faits et par les raisonnements, ils eurent recours à une comparaison. Ils comparèrent le progrès humain à une spirale, qui, à chaque tour, semble rétrograder et pourtant avance. De cette manière, sans éclaircir si les retours de l’humanité en arrière furent apparents ou non , tout le monde se tint pour satisfait avec eux, et la difficulté cessa. — Il en naquit une autre, il est vrai. Dans cette idée du progrès perpétuel se trouvait, dès le commencement, impliquée l’idée que le christianisme, qui est incontestablement le plus immense des progrès humains, n'était qu’un progrès naturel, humain; qu’un autre progrès semblable , et par conséquent plus grand , qui serait la philosophie, était possible, probable, certain, imminent. C’était là certainement une grande difficulté pour les chrétiens sincères, qui n’admettent pas que le christianisme soit un progrès naturel , ni qu’il en puisse survenir un supérieur. Mais ces philosophes ne s’arrêtèrent pas à cela. La chute du christianisme une

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fois évidente à leurs yeux , dédaignant et plaignant tous ceux qui ne ia voyaient pas, ils ne tinrent d‘eux, c’est-à-dire de tous les chrétiens, aucun compte. Pour cette question comme pour d’autres, ils séparèrent, comme par égard, le champ de la religion de celui de la philosophie, puis, laissant de côté les discussions sur le passé, sur l’histoire entière du genre humain, ils la déclarèrent inexplicable, la laissèrent inexpliquée, et se réfugièrent dans l’avenir, qu’ils expliquèrent à leur manière avec plus de facilité.

4 . Mais ce temps, qui pour eux était à venir, est déjà devenu le présent, et leur a, daus l’espace de peu d’années, donné un solennel démenti. Le christianisme se montre plus florissant que jamais. Nous n’acceptons donc, et moins que jamais, nous autres chrétiens, qui nous adonnons à l’étude de ia philosophie, de l'histoire, de ia politique, aucune politesse de ce genre ; nous n’avons pas besoin de séparer le champ de la philosophie de celui de la religion , de la raison et de la révélation , ni de nous en remettre à un avenir incertain. Il nous suffit du passé et du présent, de l’histoire telle que nous l’avons dans son entier, depuis l’origine du monde jusqu’à nous. Elle se divise pour nous en deux parties principales, en deux séries d’événements , séparées par un événement immense, la venue du Rédempteur. Pour nous , la série antique est rétrograde , la série chrétienne est progressive. Pour nous, le progrès actuel du genre humain est évident et certain ; mais il ne commence pas à l’origine du monde, ni au premier homme, ni naturellement; il commence avec le christianisme, à la venue du Rédempteur, à la grande et dernière

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révélation , et dès lors surnatureilement. Poar nous, en un mot, le christianisme fut et est non-seulement un très-grand progrès , mais la cause du progrès; il ne progressa pas lui-méme dans sa vertu intime , qui dut être et fut parfaite dès le principe, puisqu’elle est divine; mais il progressa dans les effets de cette vertu, dans tous les effets humains qu’elle produisit; il fit progresser tous les hommes en qui elle se répandit : la société chrétienne, la chrétienté. Tout cela jusqu’à nous, certainement, tout cela bien probablement dans tout l’avenir qu’il nous est possible de prévoir ; mais nous renonçons pour un avenir éloigné à savoir ce qui ne nous en est pas ouvertement révélé, c’est-à-dire , presque tout, sauf quel’Église chrétienne , quoi qu’il arrive, durera autant que le genre humain.

5. Les preuves que le genre humain a rétrogradé jusqu’à la Rédemption sont pour nous évidentes , d’après tous les livres sacrés et profanes. Les livres sacrés (qui sont le seul document clair, le seul tolérable pour les trois ou quatre premiers millénaires jusqu’à Gyrus) nous montrent le genre humain sortant deux fois d’une famille, commençant deux fois par l’adoration du Dieu véritable et unique, par la vie patriarcale dans sa simplicité, et deux fois s’écartant de la vérité et de la vertu , tombant deux fois dans œs polythéismes, dans ces idolâtries multiples et corruptrices, devenus désormais presque inconcevables. — Les histoires profanes elles-mêmes n’ont rien qui y contredise, si on ne les interprète pas, comme on ne l’a fait que trop jusqu’ici, avec cette pédanterie, c’est-à-dire , avec cette science affectée et cette ignorance effective qui ne laisse concevoir librement à

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l’esprit rien qui ait de la réalité. A l’exception d’une chronique chinoise, le Chiou-King ^ ét une autre de Kachemir, je ne connais aucun livre profane antérieur à Hérodote, qui naérite le nom d’historique, qui nesoit, jusqu’à l’absurdité, mythique et poétique. Ces deux livres, qui ne diffèrent nullement du récit biblique, mais sont pauvres à l’égard des renseignements, ne nous sont connus, le premier, que depuis moins d’un siècle; le second, depuis une dizaine d’années. Tous les autres historiens, y compris Hérodote, que l’on appelle anciens , ne nous retracent que les six derniers des quarante ou cinquante siècles qu’embrasse l’histoire ancienne ; et six siècles sont ceux de cette civilisation, de cette culture gréco-romaines, qui ftirent l’apogée de celles de l’antiquité (1). De là provient l’illusion. J’entends l’illusion de ceux qui, en observant ces arts ou cette littérature, ne sachant pas apercevoir au delà ni plus haut, quand ils remarquent un progrès de ta culture intellectuelle, le disent un progrès de la civilisation , et tous les deux ensemble un progrès de l’humanité, ou humanitaire, pour me servir de leur expression. Si ce n’est pas là de la pédanterie ou de la préoccupation , une étude étroite et très-incomplète de la science, je ne sais ce que c’est. Il ne s’agirait que d’étudier mieux tous ces historiens anciens , si faciles , du reste , et si attrayants pour l’art admirable avec lequel ils ont écrit, et d’y joindre l’étude des poètes, des philosophes et de tous

(I) Hais pour atteindre h cette apogée , ne faliat il pas du progrès? La civilisation italo-grecque ne fit, il est vrai, que préparer les esprits à recevoir l’Évangile, sans lequel elle ne pouvait guère se soutenir ; mais c’est par cela même qu’elle fut un très-grand progrès. Trad.

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les aatres écrivains non moins admirables de cette époque, pour voir : 1“ que tous tant qu’ils sont, mais surtout les plus anciens et ceux dont le génie est le plus élevé, Hérodote et Platon en tête, puis Xénophon, Tite-Live, Cicéron, et après eux les poètes en masse de l’époque la plus éclairée de l'antiquité , rappellent sans cesse non pas une seule , mais plusieurs époques antérieures et meilleures, et , en premier , un ége d’or, c’est-à-dire, un siècle de simplicité de mœurs et de pensées , de vie patriarcale et d’adoration unique; 2° que tous, mais principalement les philosophes, et surtout Platon, s’abstinrent de faire cette distinction des deux champs de la philosophie et de la religion, qui est toute récente et de nos jours, mais qu’ils cherchèrent même, comme ils le pouvaient, à l’aide des lumières réunies de leur raison très-puissante et très-avancée (1), et de leurs traditions très-erronées au contraire, les restes de ces croyances et de ces mœurs primitives qu’ils voulaient rétablir; 3“ que sans pédantisme, sans se préoccuper de l’éclat de leur culture intellectuelle, et encore moins de leur civilisation, ils avouèrent, professèrent, proclamèrent qu’ils vivaient dans un siècle corrompu et rétrograde , et aspirèrent quoique en vain , comme on le vit bientôt) à un nouvel état de choses qui aurait été un commencement de progrès. Ce n’est pas leur faute à eux si les modernes, ne croyant pas à leurs propres paroles , les louant de ce dont ils ne se louèrent pas eux-mêmes, et ajoutant au texte, comme tous les

(I ) Comment leur raison aurait-elle été si avancée, sans qu’elle eût fait des progrès ?

Voir notre précédente note et celles pages 5t et ‘279. Tiisn.

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commentateurs, ce qui n’y était pas, ont habillé l’histoire ancienne à leur gré, l’ont façonnée à l’usage des opinions de leur temps, et en contradiction avec toutes celles de l'antiquité. Ce n’est pas leur faute si certains auteurs d’histoire moderne, joignant à une science étroite l'étroite imitation, ont enjolivé les narrations des événements de notre temps,de ces doléances sur la décadencedu genre humain, qui, chez les anciens écrivains, étalent graves et spontanées, tandis qu’elles sont chez eux de risibles plagiats et rien que mensonge.

6. Mais nous laisserons ici, comme dans tout le reste de notre travail , l’histoire ancienne, et ne prendrons de la moderne que ce qui est nécessaire à notre tâche. — L’histoire de la chrétienté n’est pour nous ni plus ni moins que l’histoire du progrès. Elle le comprend tout, elle y est comprise tout entière; ils sont contemporains, parallèles, identiques. C’est, je le sais, aux yeux de beaucoup, chose difficile à prouver; il semble que dans l’espace de plusieurs siècles, durant ceux de barbarie surtout, il soit impossible de découvrir un progrès quelconque. Mais si, écrivains ou lecteurs, nous laissons encore ici de côté toute préoccupation de métier littéraire , si nous savons nous élever à considérer, dans la vie de tout homme et dans celle de l’humanité, la vérité et la vertu comme les nécessités premières, les premières conditions, les premiers buts, il nous sera facile d’apercevoir le progrès du genre humain dans le progrès de la chrétienté , et celui-ci dans toute la succession des siècles chrétiens , y compris ceux appelés obscurs et barbares. — Pour peu que l’on considère la question dans sa généralité, dans son ensemble, à partir de

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son principe jusqu’à nous, et dans son résultat présent, elle ne peut être, elle n’est, que Je croie, douteuse pour personne. Personne ne doute que la chrétienté n’ait progressé en se répandant et en répandant la culture intellectuelle , depuis son origine jusqu’à nous; personne ne doute que la société chrétienne ne soit la seule, parmi les grandes sociétés humaines, qui ait été en progrès jusqu’à présent, et qu’elle ne con> tinue d’y être; personne ne doute que le mahométisme , le brahmisme , le bouddhisme , le théisme chinois, et les restes de toutes les idolâtries païennes, ne soient ou stationnaires ou même en voie rétrograde. C’est là une grande preuve sommaire, à vrai dire , et qui suffirait pour démontrer la vertu progressive attribuée exclusivement à la chrétienté; c’est là une grande présomption de son progrès continu. Mais abandonnons cette preuve comme trop générique. Loin de décliner l’examen spécifique des différents siècles, nous n’avons d’autre regret que de ne pouvoir descendre ici dans les moindres détails , car ils n’en démontreraient que mieux notre proposition.

7. Les divisions qui, dans l’histoire, comme dans les autres sciences , sont très-importantes , dépendent de la justesse et de la largeur de la conception que l’auteur s’en est formée , et la produisent chez le lecteur. Mais comme plusieurs conceptions justes, relatives à une science quelconque , peuvent naître dan.s l’esprit humain , qui n’atteint pas à la conception infinie, plusieurs divisions peuvent être également bonnes, d’on suit que toute division est plus ou moins arbitraire. Après cette déclaration préliminaire en ce qui concerne les divisions en général , je vais diviser

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comme sait l’histoire du progrès chrétien. — époque. De la naissance du Rédempteur à la destruction de l’empire romain ( de l’an i à 476 ) ; époque de la décadence de la culture et de la civilisation antiques, et du commencement de celles du christianisme; époque intermédiaire entre le monde ancien et le monde renouvelé. — 11* époque. De la destruction de l’empire romain jusqu’à Grégoire VII (476-1 073); époque que l’on pourrait peut-être séparer en deux , avant et après Charlemagne, mais dont nous ne formons qu’une seule, pour la nommer époque de la suprématie germanique (1). — III® époque. De Grégoire VII jus-

(I) Cette suprématie germanique nous parait fort contestable. Nous ne saurions reconnaître aux bandes guerrières des Germains d’autres éléments de progrès qui leur appartinssent en propre, que celui de la force ; et nous savons à quoi ce même élément sut aboutir dans des temps plus reculés , quand les ancêtres de ces mêmes barbares envahirent de la même manière l’occident et le midi de l’Europe. Heureusement cette fois-ci la Providence était venue en aide à, la civilisation réduite aux abois par ses propres excès, et les papes parvinrent à tirer parti de ce redoutable élément en le dirigeant vers le bien , autant que cela était pos-ible. C’est donc il eux, a eux seuls, qu’appartient ia suprématie des siècles barbares.

Supposons, en effet, que, durant ces beaux siècles dans lesquels, selon quelques faiseurs d’histoire, les lumières du Nord venaient éclairer les pays du soleil , Rome n’eût pas été là pour : I. détourner l’apothéose des nouveaux thesmophores en canonisant les saints ; II- empêcher l’Iiéréditédu sacerdoce par le choix personnel, et plus tard par le célibat du clergé; III. démocratiser peu à peu la race des conquérants, en proclamant le mariage libre avec tout le monde, excepté entre proches parents; IV. arrêter la localisation de toute chose par la consécration de la royauté centralisatrice, cette tille indocile de l’Empire et de l’Eglise que l’on s’est évertué à faire dériver de l’élection des ciiefs militaires , pratiquée en tout temps chez tous les peuples nomades ; V. relever les Communes des indigènes en poussant les seigneurs aux croisades; supposons, dis-je, que Rome n’eût pas élé là pour opérer tous ces miracles et bien d’autres de la même importance, et croyons encore, si cela

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qu’au grand débordement des étrangers en Italie (1073-1491 ), époque sans contredit de la suprématie italienne. — IV^ époque. De ce grand débordement jusqu’à nous, que nous appellerons, pour ne pas trop subdiviser selon les diverses suprématies d’une moindre durée qui se succédèrent, époque des différentes suprématies chrétiennes. — Comme on le voit, nous acceptons de M. Gioberti le nom et l’idée d’une suprématie exercée jusqu’à présent par une nation chrétienne sur les autres; en nous en écartant toutetefois en ceci , que , selon nous , elle n’aurait pas été toujours possédée par une seule , mais serait passée plusieurs fois de l'une à l’autre. Les idées des grands penseurs laissent toujours beaucoup dans l’esprit de ceux qui les contredisent non par une mauie d’opposition , mais par amour de la vérité.

8. Dans la première époque, il n’est guère besoin de démontrer le progrès chrétien au milieu de la décadence gréco- romaine. Aloi*s les deux mondes se rencontrèrent pour se livrer bataille, l'ancien et le nouveau; alors les deux séries d’événements, les uns

nous plaît, que la suprématie des Germains , quand elle eût été vraie , n'aurail pas ramené parmi nous ia bartiarie des druides, ou fondé quelque chose se rapprochant davantage de l’heureuse Immobilité asiatique. Pour peu que les Brabmines n’eussent pas fait défaut, les Xattryas, les Vaiscias, les Soudras et surtout les Parias, ne manquaient certainement pas.

Si l’on veut que les hordes barbares qui se pressaient les unes les autres à travers les forêts de la Germanie, en venant enfin se beurter contre les populations romaines corrompues par les excès de la civilisation , aient fait jaillir de celles-ci de nouvelles étincelles, comme l’acier de la pierre, h la bonne heure ; mais prétendre que ces mêmes hordes aient exercé une suprématie de progrès , nous en demandons pardon aux adorateurs des nobles châtelaines du moyen âge, cela nous parait exorbitant. Trao.

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rétrogrades, les autres progressifs , se trouvèrcut en présence et se déroulèrent à l’envi ; alors se précipitèrent également les deux mouvements contraires. — En l’an 1"', la culture intellectuelle antique était à son apogée ; l’antique civilisation croyait y être ; et la religion, non celle du vulgaire, il est vrai, mais celle des philosophes et de tous les hommes éclairés, s’efforçait de revenir à la simplicité et à l’unité abandonnées depuis tant de siècles. En l’an 476 , au contraire, la culture antique tout entière s’était déjà éteinte d’elle-même peu à peu, par son vice et son impuissance propres. La civilisation, à quelque point qu’elle fût parvenue, avait passé par tous les excès de la tyrannie impériale , qui demeura la plus atroce parmi tant d’autres, et elle était arrivée au désordre le plus complet qui jamais ait existé. Cette religion philosophique , qu’au milieu des erreurs universelles on pouvait croire d’autant plus voisine du triomphe qu’elle était sur la route de la vérité , n’avait pourtant pas avancé sur son chemin ; elle n’avait été capable d’y faire entrer ni l’empire , ni une province , ni une ville, ni une elass<i de citoyens, ni une association d’hommes quelconque ; elle n’avait pas été capable de former une société de ce petit nombre de philosophes, et encore moins de reconnaître la religion , la société véritablement philosophique, qui, remontant véritablement à l’unité, grandissait tous les jours à côté d’elle. — La société chrétienne, au contraire, commence par quelques hommes vulgaires , de la classe la plus méprisée, dans la plus méprisée des provinces romaines ; elle reste un petit nombre d'années dans cette contrée et dans les provinces grec-

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ques environnantes, et bientôt portée à Rome elle s’y propage au point d’attirer l’attention et les persécutions impériales ; elle se répand néanmoins à l’entour, malgré la guerre que lui déclare toute la philosophie et toute la culture humaine, malgré la guerre qu’elle-méme fait à tous les usages du temps, non, comme tous les autres progrès, en secondant l’opinion et en étant secondée par elle , mais en dépit d’elle ; elle grandit cependant , et elle est devenue assez puissante en trois siècles pour monter sur le trône impérial et devenir religion de i’État, pour créer un grand principe de culture intellectuelle propre, de civilisation propre; pour se mettre seule, en un mot, aux lieu et place de toute la société gréco-romaine. — Cette société avait été, à dire la vérité, la plus splendide, la plus avancée de l'antiquité : mais il en existait encore d’autres, parmi lesquelles deux grandes, celle de l’Inde et celle de la Chine. Or, toutes deux , soit hasard, soit disposition de ia Providence, se trouvèrent précisément, vers l’an l”'', à leur apogée, toutes deux presque parvenues à la même splendeur que la société occidentale gréco-romaine ; leurs philosophies étaient même pareillement à la recherche de la religion primitive. Or, toutes les deux démontrèrent , chacune à leur manière, une impuissance égale. Elles la démontrèrent d’autant plus que ce fut plus diversement. Elles ne déchurent pas, ou ne déchurent que peu; elles restèrent stationnaires ; stationnaires alors, stationnaires au milieu de nombreuses vicissitudes, durant de longs siècles, jusqu’au moment où nous sommes et où nous les voyons tomber. Les débris de la société et de la religion si anciennes des Perses ou

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des mages , restèrent aussi stationnaires , comme aussi les sociétés et les religions diverses et multiples des barbares tant méridionaux que septentrionaux, Germains , Scandinaves , Finnois , Scythes , Tartares , Arabes, Africains : toutes demeurèrent stationnaires, comme on trouva plus tard les sociétés et les religions américaines. — Assurément il ne serait pas besoin d’aller plus avant dans l’histoire de la chrétienté, il suffirait de s’arrêter à cette première époque pour démontrer, 1° qu’elle porte innée en elle-même une vertu de progrès ; 2" que cette vertu ne se rencontre dans aucune ^utre société humaine; 3° que par conséquent elle lui vient , non de la nature humaine , mais du dehors, surnaturellement. — Je déclare ici , pour ne scandaliser personne, qu’il y a certainement d’autres preuves de cette vertu surnaturelle que la philosophie de l’histoire ; mais , comme toutes les autres philosophies, celle de l'histoire en donne une, et doit la donner ; la grande idée du progrès chrétien ne serait pas complète sans celle de l’origine surnaturelle du progrès même (1).

9. Mais laissons l’époque de l’Église primitive persécutée ou triomphante, l’époque des apôtres, des premiers disciples et des saints Pères, durant laquelle le progrès ne peut être et n’est pas contesté, et venons à celle de la barbarie, champ de prédilection de ceux qui nient cette continuité de progrès. — De 476 à 107 3 il y a un intervalle de six siècles, durant lesquels on ne trouve pas un grand écrivain , pas un grand artiste, pas une science, pas une culture intellectuelle

(I) Non du progrès, selon nous, mais de l'Évangile qui le rendit impérissable. Thad.

DES ESPÉBVINCBS florissante. Je n’entrerai pas en discussion à cet égard en exhumant de longues listes de grands hommes inconnus; non-seulement j’admets, mais je soutiens moi-même cette obscurité, cette barbarie en fait de culture intellectuelle; j’admets et je soutiens la contemporanéité de la barbarie en fait de civilisation

Qu’en résulte-t-il? Revenons encore une fois sur ce point : vivons-nous ici-bas pour écrire ou pour peindre, même pour gouverner et être gouvernés? Ou bien ou n’écrit-on , ne peint-on , toutes les sciences ne sontelles encouragées, n’est-il des gouvernants et des gouvernés qu’à l’effet de vivre pour le bien et pour la vertu? Quelle est la somme ( c’est un problème que je soumets aux philosophes non théologiens ou purs non moins qu'aux nôtres) , quelle est la somme des vies de toute génération quand elle fait place à celte qui la suit? la somme des livres, des tableaux et des lois, ou celle des vertus? Si, comme je le crois, nonseulement tous les philosophes, mais tous les hommes doués du sens commun, sont d'accord que la somme, le but des vies humaines est la vertu, alors certainement on pourra dire qu’une époque qui a fait des progrès en vertu a progressé en général. Or c’est précisément ce qui est arrivé, et cette époque déchue en sa-' voir et en civilisation avança dans les voies de la vertu ; car à défaut des progrès accessoires et de moindre valeur, il en fut un plus grand qui les suppléa et les surpassa tous, le christianisme; car tandis que les connaissances et la civilisation continuaient à déchoir ou restaient stationnaires , la chrétienté continua à avancer. — L’empire romain en devenant chrétien avait sans doute progressé en vertu, ou plutôt avait

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corrigé beaucoup de ses vices. Mais ceux-ci avaient été poussés si loin , que, même en diminuant, ils restaient encore très-grands, si grands qu’une foule de témoignages montrent les sujets de l’empire désireux de passer sous la domination des barbares, qui étaient également pauvres de vertus et riches de vices; ce dont il n’y pas moins de témoignages. Le fait est que les deux sociétés civiles en lutte à cette époque étant très-vicieuses toutes deux, il n’y avait de vertu que dans la société religieuse, dans la chrétienté, et que le seul progrès de vertu qu’il pût y avoir , était son propre progrès à elle, que personne ne saurait méconnaître. Elle se répandit de l’intérieur de l’empire où elle avait été renfermée (sauf quelques rares exceptions ) tout à l’entour, mais principalement parmi les races germaniques, envahissantes ou envahies. Quoi 1 ce ne serait pas un progrès que d’avoir amené une grande et innombrable nation à renoncer au culte d’Odin, de Theuth et d’Erta, et aux sacrifices humains pour le culte du Dieu Un et pour le sacrifice de J. G. ? Mais ne nous donne-t-on pas pour un progrès la première initiation des Romains aux arts et aux lettres grecques? Les deux cas sont semblables. Les Romains vainqueurs prirent des vaincus les connaissances grecques, les Germains vainqueurs prirent la religion chrétienne. Qui prit le plus? Je soumets de nouveau la question à ce qu’il y a de plus pur en philosophes. Je ne crois pas qu’un seul ose nier que les derniers prirent davantage ; que le progrès germanique fut plus grand, et, pour parler comme eux, plus humanitaire. S\ l’un d’eux l’osait cependant, je l’inviterais à considérer les deux résultats, la corr

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ruption romaiue par les arts de la Grèce, la civilisation gernoaniqne par le christianisme. — Cette époque fut destinée à rendre chrétiennes, à civiliser, à faire avancer les nations germaniques; le progrès germanique fut la grande tâche de cette époque; c’est pourquoi cette époque dans son ensemble fut l’époque de la suprématie germanique avant et après Charlemagne, depuis Odoacre jusqu’à Grégoire VII (1 ). Un des plus illustres et des derniers philosophes de l’école pure, Hégei , dans sa Philosophie historique, publiée depuis sa mort, appelle âge germanique, monde germanique, toutes les époques de l’histoire chrétienne. C’est encore là une exagération, mais dans laquelle il y a pourtant un fond de vérité. Il n’y eut jamais de monde germanique, ni, comme les appelle le même Hégel , de monde oriental , demande grec, de monde romain. Mais chez les anciens, comme ensuite chez les modernes , il y eut assurément des nations qui prédominèrent ; avec cette différence essentielle, que les suprématies anciennes aboutirent toutes à des chutes, les suprématies chrétiennes à des progrès, tant pour les nations prédominantes que pour celles qui furent primées. Voilà ce qui est à mes yeux la réalité de l’histoire, en opposition aux deux exagérations semblables de la suprématie germanique et de la suprématie italienne. Ni l’une ni l’autre n’a subsisté durant toute la succession des âges chrétiens; ni l’une ni l’autre, ni aucune

(I) Cette conséqnence est, ce nous semble, en désaccord avec les prémisses; car elle attribue la suprématie à ceux qui ont subi et Dbn à ceux qui ont exercé l'action civilisatrice du christianisme. Du reste, pour tout ce qui concerne ce paragraphe, nous renvoyons le lecteur A nos deux notes, pages 54 et 270. Trad.

DE L’iTALIE.

ne fut, et ne peut être destinée à durer toujours, dans une société destinée à être universelle, catholique, chrétienne. — Mais la suprématie germanique dans les six siècles dont nous parlons est incontestable. Les Germains prédominèrent par les armes ; ils prédominèrent en s’établissant dans les gouvernements, dans les maisons, dans les champs des vaincus, en fondant de nouvelles familles, des générations nouvelles ; ils remportèrent peut-être aussi par la culture intellectuelle ( si pauvre dans cette période qui no compte presque pas), mais certainement par l’activité au milieu de l’activité universelle qui était très-grande partout, et dans laquelle ils se montrèrent supérieurs. La suprématie germanique fut la première en date parmi les suprématies chrétiennes, et la plus longue, car elle dura depuis les premiers établissements de ces populations au milieu de la chrétienté, vers la moitié du ve siècle, jusqu’à la fin de la tyrannie des empereurs d’Allemagne sur l’Église romaine, et par elle sur l’Église entière , c’est-à-dire Jusqu’à Grégoire VU, après la moitié du xi'= siècle, six siècles en tout. La tentative, l’empire de Charlemagne, ne fut, si l’on y regarde bien , qu’un événement de cette suprématie; le plus grand , il est vrai , celui à l’aide duquel on voulut le rendre perpétuel, mais sans pouvoir y réussir.

10. Le progrès de sa diffusion ne fut pas le seul que fit la chrétienté dans cette période de barbarie. Elle en fit encore un autre contemporainement, non moins important, et auquel on n’a pas donné assez ' d’attention : un progrès de réunion. La chrétienté de l’empire romain, soit celle primitive et souffrante.

DKS ESPERANCES

soit plus encore celle qui règne triomphante, avait été divisée par d’inombrables hérésies. Cette multiplication d’erreurs qui, annoncée si hardiment par Bossuet il y a deux siècles, s’est réalisée si incontestablement de nos jours, fut pareille et presque identique au V' siècle; si bien qu’il n’est pas peut-être une hérésie actuelle qui ne pourrait, si elle le voulait, prendre le nom d’une des anciennes. Mais (et c’est là vraiment un augure magnifique) toutes ces erreurs cessèrent , s’éteignirent d’elles-mêmes dans le cours du vie siècle. Bans son cours recommença l’union de la chrétienté, qui dura ensuite, sans exceptions notables, non-seulement pendant toute la période de barbarie, mais pendant toute la, période suivante. Faudrait-il en faire honneur à la simplicité, au bon sens de la race germanique prédominante? Je crois que oui, et que cela est même de bon augure pour l’époque actuelle, et pour eette même race fourvoyée depuis trois siècles pi us que les autres, mais qui semble aujourd’hui, par les études]historiques, sincères autant qu’assidues, marcher sur les traces de ses ancêtres. — De toute manière,ce progrès de réunion dans la chrétienté, à l’époque barbare ou germanique, est incontestable (1).

(I) Nous pouvons nous tromper, mais il nous parait évident, au contraire, que cette simplicité, ce bon sens , ce progrès dont parle l’auteur, né durèrent , chez les nations germaniques, que tout Juste le temps que la suprématie italienne , et plus particulièrement catholii|ue romaine, put le retenir sous sa tutelle. C’est l’Ëglise qui les dérouilla de leur barbarie; c’est elle qui les réunit à la grande société chrétienne ; c’est elle qui les éclaira de toute manière.

Mais un beau jour, soit que les chefs de l’Église y aient ou non contribué par leurs fautes, soit que la lumière vint à leur manquer ou qu’elles en fussent éblouies, soit enlin par tous ces motifs en- * semble , ces nations éprouvèrent des regrets , brisèrent les liens de l’unité, et plus tard , croyant faire du nouveau , elles se mirent à

DE l’iTAEIE. 289

1 1 . Mais un autre grand événement s’accomplissait cependant sur les limites de la chrétienté (aucun'autre fait notable ne se passant plus loin , puisque les religions. les civilisations, les sciences de l’Inde et de la Chine, et les autres moins avancées, y restaient stationnaires) : le mahométisme naquit. — Fut-ce là un progrès ou un pas rétrograde ? Certes , il ne fit pas perdre à la chrétienté peu de provinces , quelquesunes en Asie, toutes celles d’Afrique, et presque toutes celles de l’Ibérie. C’est donc un nouvel argument pour ceux qui veulent voir, dans ce siècle, des retours eu arrière. Mais d’abord cette diminution de chrétiens au Midi fut plus que compensée par l’accroissement qu’apportaient contemporainement à la chrétienté les races septentrionales. Puis, ce même mahométisme, qui peut être considéré , et que plusieurs considèrent comme une espèce de secte , une hérésie semirationaliste chrétienne , ce mahométisme ne fut pas peutêtre un pas rétrograde bien grand, eu égard aux religions incertaines et mêlées de l’Arabie , et il fut certainement un progrès partout où il se substitua aux idolâtries multiples et vagabondes, c’est-à-dire, dans les trois quarts de l’immense territoire sur lequel il s’étendit. Si, par exemple, on considère le théisme mahométan dans ses conquêtes indiennes, dans sa guerre contre cette idolâtrie qu’on pourrait dire la

rature et une philosophie orientales quant au fond , septentrionales dans leurs allures, occidentales seulement par la forme.

Le retour vers la bonne voie a commencé, il est vrai , mais on espère en vain de le voir complètement effectue avant que toutes les causes qui donnèrent lieu aux regrets aient disparu complètement, ce qui se rattache aussi a la crise italienne, devenue inévitable désormais. Ti\ad.

plus parfaite , précisément parce qu’elle a poussé le plus loin son principe de multiplicité , à coup sûr, on doit le regarder comme un moyen'se rapprochant de la vérité, comme une amélioration. Il en est de même où il détruisit le magisme perse et le fétichisme des populations nomades de l’Asie ou de l’Afrique. — Nous ne savons pas encore quelles seront les voies de la Providence dans les futurs accroissements de la chrétienté et du christianisme qui semblent s’annoncer de toutes parts; si les races non chrétiennes , restées au milieu de populations chrétiennes , se convertiront ou disparaîtront comme en Amérique ; si des conversions larges et nationales venant à s’opérer, elles auront lieu parmi les sectateurs de la religion mahoraétane plus que chez d’autres. Mais en observant cette religion en elle-même, et dans ses premiers siècles, on ne saurait nier, on ne nie pas ce fait, quelques-uns même l’exagèrent, qu’elle fut et produisit un progrès. — L’histoire de l’islamisme est une tâche magnifique, mais elle ne convient pas à cette sorte d’historiens qui prétendent raconter tout , qui visent à l’érudition, et ne voient d’importance que dans des documents inédits. Ils disent gravement qu’une histoire du mahométisme est impossible sans avoir fouillé de nouveau les archives de Simanca, s’être fait ouvrir celles de Conslimtinople , et sans retrouver celles de Bagdad , de Broussa , de Ghisné, de Bokara ou de Samarcande. Cette tâche convient à ceux qui, sans dédaigner les détails et les rectifications minutieuses, n’accordent une grande importance qu’aux grands ftiits, croient que l’hisloire est désormais plus sue que comprise et répandue , et qui , par ce motif,

OB l'ITALIE. 3'Jl

chercheut à l'expliquer et à la répandre. A ceux-là les faits mahométans subiraient pour en composer une histoire, je dirais presque un poëme, variée, attrayante, utile et complète à l’heure qu’il est. En commençant à Mahomet et à l'Hégire , vers six cent, ce sont douze siècles en tout : quatre de Jeunesse et d’accroissement, quatre d’état stationnaire ou d’équilibre entre les pertes et les conquêtes nouvelles, enfin, quatre de décadence ; ces trois époques correspondent admirablement avec les périodes chrétiennes que nous avons indiquées , quoique très-différentes dans leur développement. Mais il nous suffit d’observer que la première de ces époques mahométanes , celle de la jeunesse et des conquêtes , s’étendant d’un côté jusqu'aux Pyrénées, de l’autre au delà de l’Inde et du Gange, l’époque d’une civilisation peu inférieure à celle chrétienne contemporaine , et d'une culture intellectuelle, supérieure peut-être, fut, sans contredit, une époque de progrès pour toutes ces immenses régions; que ce progrès raahométan soit donc considéré ou non comme une conséquence du progrès chrétien, il entre de toute manière dans le calcul du progrès universel de cette époque. — En résumé , les historiens qui veulent rabaisser le christianisme, qui veulent attribuer la vertu progressive à la nature , à la raison humaine, à la philosophie, au mahométisme, à tout, hors le christianisme, ne sachant dans nos dixneuf siècles en trouver d’autres où le progrès chrétien ait été aussi faible que dans ces six-là, s’y cramponnent, s’y complaisent, pour démontrer la presque nullité de l’instruction et de la civilisation chrétienne, et la supériorité mabométane pendant cette époque.

292 U£S ESPÉ11ANCF.S

Nous , au contraire , nous voyons dans la chrétienté de ces six siècles , d’abord deux grands progrès bien évidents : un de diffusion dans les races germaniques, et un de réunion dans l’Église catholique. Ensuite , bien que nous puissions réclamer la totalité du progrès mahométan comme un fait qui ne serait pas arrivé sans le christianisme, et comme en étant dès loi-s une conséquence , sans insister sur cette prétention , nous aimons mieux considérer le mahométisme comme le dernier progrès tenté par le paganisme, comme un progrès analogue à ceux de l’antiquité, et comme eux incapable de durer ou d’avancer plus loin a l’avenir, et destiné à démontrer l’incapacité en dehors de la chrétienté. Nous laissons, au surplus, à chacun le choix entre ces deux manières de voir, qui toutes deux tournent à la gloire exclusive du progrès chrétien.

12 . Passant donc à la troisième époque que nous avons fixée, de Grégoire VII (1073) à la fin du xv® siècle , et que nous avons appelée l’époque de la suprématie italienne , nous serons plus brefs : attendu d’abord que nous en avons touché quelque chose en parcourant les vicissitudes de notre indépendance; ensuite, parce que le grand progrès de cette époque, et la suprématie exercée alors par l’Italie, sont des faits très-connus et avoués de tous. Je crois donc que non-seulement mes compatriotes sont d’accord avec moi sur ce point, mais encore les étrangers, moins jaloux, moins menteurs et moins ignorants que ne le disent quelques-uns. Les étrangers ne nous contestent que les exagérations, à savoir : la prolongation, la continuité de notre suprématie ; mais la suprématie véritable de quatre siècles et plus , je ne sache

pas qu’elle soit méconnue par aucun des étrangers instruits, dont plusieurs lui ont même rendu l’hommage le plus réel qü’il y ait, quand nous n’avons su ou pu malheureusement le lui rendre nous-mêmes ; ils ont étudié, décrit ces temps, ces événements, ces hommes dont nous nous glorifions. Qui nous a donné l’histoire des républiques italiennes ? Qui , les vies de Sylvestre II , de Grégoire VII , d’innocent III , de Nicolas Rienzi, de Poggio, de Laurent de Médicis, de Colomb, de Raphaël ? Ouvrages qui, s’ils ne nous satisfont pas entièrement, sont pourtant les meilleurs ou les seuisque nous ayons sur chacun de ces sujets. Ils prouvent en tout cas le respect , la reconnaissance de ces étrangers pour cette époque qu’ils ont tant étudiée. Et cette entreprise de la Ligue Lombarde, qui fait notre gloire et devrait être l’objet priucipal de nos travaux, qui l’a étudiée le plus, nous, les vainqueurs , ou les Allemands, vaincus par nous cette fois? Certes, les ouvrages de Raumer, de Voigt, de Kortüm et deXéo n’ont pas épuisé cette grande matière ; mais il n’en a été certainement ni fait ni tenté autant en Italie , où rien n’a été essayé. Un Français a consacré naguère à Pétrarque de graves études ; un autre, plusieurs Allemands et un Américain en consacrèrent à Dante de plus graves encore. Tout cela ne peut passer pour des mépris des étrangers à notre égard. Il n’y eut pas non plus, à notre grande époque, de mépris des Italiens pour les étrangers. Nos ancêtres, ces chefs de la civilisation publique universelle, qui ne firent qu’un mot pour exprimer celle-ci et la civilité privée et personnelle (notable et belle pauvreté de notre langue), au lieu de prêcher de mesquines jalousies ou des ex-

clusions, prêchaient et pratiquaient l’union, la générosité, la libéralité universelle. Pierre Lombard, Lanfranc, saint Anselme, llildebrand, Alexandre III, saint Thomas, Dante, Pétrarque et Boccace, les plus grands de notre grand siècle , tous s’instruisirent , ou professèrent ou se réfugièrent chez ces étrangers. Il y a cinq cents ans et plus, les Italiens reconnaissaient la civilisation chrétienne comme une et générale , ce qui était naturel, et c’étaient eux qui la conduisaient. D’autres, qui se sont faits ses guides, aujourd’hui la reconnaissent aussi pour telle , et reconnaissent en même temps notre ancienne suprématie. Nous seuls, en niant les progrès faits et les suprématies survenues, nous renonçons à une partie de nos gloires , nous nions les conséquences de l’œuvre de nos ancêtres. Je ne connais guère d’autres opposants à notre suprématie au moyen âge que ceux qui exagèrent la suprématie mahométane. Cette exagération, née dans le cours du siècle passé, vint de ceux qui voulaient ravir toute gloire à la chrétienté, mais surtout celle du progrès. Ils dirent , et disent encore que la suprématie de la culture intellectuelle chrétienne au xi” siècle, l’architecture dite gothique, la poésie provençale , et les sciences mathématiques surtout , furent dues à la civilisation mahométane. Mais quant à l’architecture, il faut n’avoir vu ni les monuments ni les dessins pour pouvoir confondre les deux styles gothique et moresque, ou pour croire l’un venu de l’autre; toutes les études modernes concourent en outre à démontrer que l’origine de l’architecture appelée gothique est normande, saxonne ou lombarde, dans tous les cas germanique , on mieux encore, qu’elle fut le

Die

DK L ITALIE.

produit de la transformation lente de la dernière architecture romane. En ce qui concerne la poésie provençale, nous accorderons que, venant des deux poésies espagnoles, la catalane et la castillane, elle dériva indirectement de la moresque. Nous accorderons aussi la dérivation des sciences mathématiques, la plus certaine des trois, c’est-à-dire (en excluant l'astronomie, pauvre encore et viciée d’ailleurs par l’astrologie mabométane et chrétienne de ce temps), de celles concernant la numération décimale et les signes algébriques. Ces concessions faites, il faut dire de ces deux genres de culture intellectuelle étrangère, introduits dans la chrétienté, la même chose que des trois grandes inventions, étrangères aussi, importées durant cette période de temps, la boussole, la poudre à canon et l’imprimerie. Toutes trois furent probablement introduites peu à peu de la Chine dans l’océan Indien, dans le Levant mahométan, dans la chrétienté; ou, si ce furent des inventions européennes, elles avaient été faites ailleurs bien auparavant. Mais c’est ici que se manifeste l’aptitude progressive de la chrétienté, et l’incapacité de toutes les civilisations ou cultures intellectuelles non chrétiennes. Ces inventions, de même que la poésie et les sciences mathématiques , étaient vieilles de plusieurs siècles dans ces civilisations non chrétiennes, elles avaient passé de l’une à l’autre, et pourtant elles n’avaient trouvé ni dans leur patrie, ni dans le cours de leurs migrations un champ propice pour y croître , y fleurir, y fructifier, avant d’arriver sur le champ chrétien. Que conclure de là , au nom de la vérité , sinon que ces terrains divers étaient pour elles défavorables, naturellement infé-

DK6 ESPEBANCES

conds , mal préparés ; que le seul fécond , prêt pour les recevoir, était le sol chrétien , où crûrent très-rapidement aussitôt que nées, et durant la première suprématie italienne , les trois inventions et la poésie , lentement, sans doute, les sciences mathématiques, mais en peu de temps, comparativement au temps qu’elles étaient restées stationnaires ailleurs. Nous laissons aux philosophes à décider la question de savoir comment et pourquoi; la question de la connexion existant entre la vérité universelle ou religieuse et les vérités ou découvertes particulières et matérielles qui en paraissent indépendantes. Mais nous défions les historiens et les philosophes de nier ce fait et l’importance de ce fait : que ces trois grandes inventions et plusieurs autres de peu inférieures (en chimie par exemple), possédées en premier, possédées durant de longs siècles (1) par d'autres civilisations, ne fructifièrent qu’au moment où, soit par importation, soit par réinvention, elles devinrent chrétiennes. Cela établi, laissons attribuer aux mahométans , aux Indiens , aux Chinois toutes les merveilles que l’on voudra. Plus on leur en attribuera, plus ce sera à la honte de leur incapacité, à l’honneur de notre aptitude au progrès. — Cette aptitude s’est manifestée , s’est développée de tant de manières, sous tant de formes, liberté civile, science du gouvernement, charité, éloquence, poésie, histoire, musique, peinture, sculpture, architecture, théologie, économie politique, artmilitaire, commerce, navigation , découvertes maritimes et terrestres , durant toute cette époque de la suprématie italienne ,

Ü) Colle de la boussole remonte à deux mille ans avant Jésus- Christ. Voir le dernier ouvrage de M. de Hunibuldt sur l’Asie.

DE l’iTALIB.

que vouloir en donner les preuves serait se proposer une tâche de rhéteur bien inutiie, et celle d’une longue histoire d’en vouloir faire la description. Cette histoire nous sera-t-elle donnée encore par quelque étranger?

1 3. En abordant maintenant i’époque que nous avons dit être la quatrième, à partir du commencement du XVI® siècle, un grand événement, une grande question se présente à nous : quelle part a eue dans le progrès chrétien cette séparation de l’Église qui fut appelée Réforme? Il nous semble qu’une part beaucoup trop large lui a été faite par ses partisans et presque concédée par beaucoup de ses ennemis. Cette erreur, il est vrai, n’est que trop fréquente, et chez les hommes politiques contemporains et chez les historiens spéciaux de tout grand événement ; s’en préoccupant uniquement , ils en exagèrent l’importance et disent qu’il ne s’est jamais vu, qu’il ne se reverra plus un événement pareil, que c’est le commencement d’un âge nouveau, la cause générale de tout ce qui est arrivé ultérieurement. C’est pourquoi la principale mission de l'histoire universelle est de rendre à chaque événement sa juste importance, en le comparant avec ceux des autres siècles, et en soumettant à un examen éclairé les effets exagérés par les espérances et par les craintes contemporaines. Nous avons déjà dit de la Réforme qu’elle ne fut à peu près qu’une rénovation de toutes les hérésies nées dans les siècles primitifs de l’Église : elle n’y ajouta guère que l’inimitié envers le pape et les arguments que lui fournit le changement survenu dans les conditions de la culture intellectuelle. Mais, laissant de côté les rapprochements à faire à cet égard , tâche qui serait longue aussi et peut-être

au-dessus de nos forces, nous nous coatenterons de signaler les exagérations des ,efîets de la Réforme. Ses partisans l’ont représentée comme le terme du moyen âge, l'émancipation de la raison humaine, la mère de la liberté de conscience; elle a produit, selon eux, la liberté civile, toute la civilisation, toute la culture intellectuelle, tout le progrès présent. Ses ennemis, je ne sais si je dois dire trop imprudents ou trop timi* des, ou plutôt, comme cela arrive fréquemment, imprudents à la fois et timides, les ennemis de la Réforme lui accordèrent trop souvent tous ces importants résultats , se contentant de changer les noms qu’ils leur donnaient de bien en mal, et de dire rébellion et licence au lieu d’émancipation et liberté. Mais la vérité est que tous ces résultats ne sont historiques ni sous une dénomination ni sous l’autre. La raison n’avait pas besoin d’étre émancipée ni de se révolter au xvi* siècle, après les quatre siècles de la culture intellectuelle italienne, après un saint Thomas, un Dante et un Machiavel, pour ne pas parler de tant d’autres. Ni la liberté ni la licence civile n’avaient besoin d’être enfantées de In liberté ou de la licence de conscience; ni l’une ni l’autre n’étaient à naître , toutes deux étaient déjà vieilles de ces mêmes quatre siècles dans les communes, dans les républiques italiennes. La Réforme fut sans doute une rébellion et une licence religieuse : rébellion contre l’autorité originaire établie dans l’Église , licence de la raison humaine; mais ce ne fut qu’une de ces rébellions et de ces licences en grand nombre qui advinrentet adviendront peut-être encore; ce ne fut pas le commencement d’une ère nouvelle, ni la fln du moyen âge, ni

OE l’iTAUB.

des ténèbres, ni de la barbarie, qui déjà, depuis le XI* siècle, avaient flni certainement en Italie, sinon ailleurs. Je ne sais ce que peuvent avoir dans l’esprit tous ces faiseurs de discours historiques pour oublier ainsi tant de faits, tant de résultats de quatre siècles comme ceux-là. Il n’en fut pas ainsi de certains contemporains d’élite (principalement d’Érasme), qui jugèrent dès lors la Réforme pour ce qu'elle a été réellement, pour ce qu’elle est clairement aujourd’hui, et pour ce qu’elle sera sans doute plus clairement encore chaque jour, non une impulsion et une coopération, bien moins encore la cause d’aucun grand progrès, mais une distraction , une entrave, une halte, un retard chez toutes les nations où elle prit racine et acquit de l’influence. L’Allemagne, où elle en eut le plus, n’entra ni alors, ni durant deux siècles encore, dans le progrès universel. Elle ne cultiva avec éclat aucune des connaissances qu’elle aurait pu, plus facilement qu’aucune autre nation , rapporter de l’Italie dont elle est une des deux voisines et fut la maîtresse. Quant aux arts, elle retomba de cette splendeur que semblaient lui promettre Albert Durer et Holbein, dans de nouvelles ténèbres. Quant aux seules sciences qui sont toujours les plus indépendantes des circonstances nationales , nous voulons dire les sciences mathématiques, deux Allemands, Képler et Leibnitz, se montrèrent dignes de rivaliser avec le grand Italien et le grand Anglais. Mais la grande culture intellectuclie, en Allemagne, ne prit l’essor qu’au moment où , après un long siècle de divisions et de guerres religieuses et un autre de repos et de nullité , ce zèle et cette petitesse d'esprit, cette inimitié contre tous

300 DES ESPBHANCES

les antécédents chrétiens , cette aversion presque iconoclaste pour les arts , toutes ces haines , et, pour les appeler par leur nom, toutes ces illibéralités que la Réforme suscita et nourrit en les reprochant à la catholicité, eurent enfin cessé. Peut-être même , si l’on y regarde bien et si l’on veut comparer avec soin, l’état florissant des connaissances en Allemagne, à l’heure qu’il est, ne paraîtra pas au niveau de leur époque la plus brillante chez chacune des autres nations chrétiennes; et celte infériorité paraîtra devoir être attribuée à l’infériorité religieuse de cette contrée , qui ne pourra y remédier qu’en remédiant à sa cause. — Il en est de même de la nation britannique, qui fut la seconde à s’enthousiasmer pour la Réforme. Assurément, à bien étudier sou histoire, on reconnaît avec évidence que tout progrès dut y être retardé, et par la tyrannie néronienne de Henri VIII, et par le despotisme libérien d’Élisabeth, et par la vanité théologique de Jacques 1“', et tout ensemble par les guerres civiles qu’engendra la Réforme ( jusqu’en 1688). Les glorieux noms de Shakspeare, de Milton et de Newton, ni les formes si avancées de cette civilisation, ne prouvent rien à l’encontre. En effet, sur ces trois grands hommes, deux furent délaissés et longtemps presque inconnus dans leur patrie, et le troisième, bien que très-vanté, n’y eut guère de rivaux ni de disciples contemporains : on peut donc dire d’eux, plus justement quede tous autres, qu’ils furent des génies isolés et exceptionnels. Le fait est que la grande splendeur, l’apogée, l’universalité, la suprématie de la culture intellectuelle, en Angleterre, n’eut lieu que plus tard, de nos jours, quand là aussi eurent

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DE l’iTALIE.

cessé le zèle, l’iDspiration , l’illibéralisme de la Réforme. Quant à la civilisation , elle ne commença à y fleurir qu’à partir de 1 688 , et si elle s’y accrut depuis lors jusqu’à cette puissance que chacun lui reconnaît aujourd’hui , il n’est pas douteux toutefois que les vices dont elle reste atteinte , et surtout les trois principaux, la charité publique mal constituée, la propriété territoriale tyrannisée , et' les injustices accumulées sur l’Irlande, sont de funestes débris de la Réforme. Ainsi donc, l’Angleterre aussi a été retardée dans son développement, et ne brillera de tout l’éclat dont elle est susceptible que lorsqu’elle se sera débarrassée de ces débris et sera revenue sur la route d’où elle s’est écartée, en suivant un mauvais guide. — Enfin la France, qui fut la troisième en ardeur pour la Réforme, n’occupe aussi que le troisième rang dans les troubles apportés par elle à la culture intellectuelle et à la civilisation. Au xvi* siècle , elle était l’une des nations les plus en contact avec la nation italienne; elle fut une de celles qui lui empruntèrent le plus en lumières de toute espèce; elle avait à sa tête un des princes qui les aimaient le plus et l’un des plus progressifs qui aient jamais existé, François!*''. Lui, ses successeurs et Catherine de Médicis, sa bru, attirèrent eu France plus d’artistes et de littérateurs italiens que n’en reçut tout le reste de la chrétienté. Cependant la culture intellectuelle et la civilisation ne commencèrent à jeter un vif éclat en France que sous Louis XIV, empêchées qu’elles furent aussi dans oc pays par les préoccupations et par les guerres de la Réforme. — Je ne sais et je ne m'inquiète pas de vérifier si je dis des choses nouvelles, ou seulement pou

DBS ESPBBAKCES

connues, bien que déjà signalées par d’autres ; mais le jour viendra où le progrès des sciences historiques les rendra vulgaires. Il n’est pas possible que ce grand fait reste toujours inaperçu, à savoir : que du commencement du xvi* siècle jusqu’à nous, les trois nations qui avancèrent le plus et obtinrent 1^ trois suprématies du progrès chrétien , l’obtinrent précisément dans l’ordre inverse de la part qu’elles prirent à la Réforme. Ainsi l’Espagne, qui en resta pure, fut la première, puis la France, ensuite l’Angleterre : preuve irréfragable que la Réforme ne vint pas en aide au progrès; preuve, ce me semble, qu’elle fut pour lui une entrave (1).

i 4. Quoi qu’il en soit, l’ordre des suprématies obtenues durant ces trois siècles jusqu’à nous par les nations chrétiennes, fut celui-ci. — La suprématie ibérique est incontestable, à partir de la moitié du xvi‘ siècle jusqu’à la moitié du xvii'. Les Espagnols et les Portuguais furent les premiers à l’enlever

(I) Mais l’Italie, qui était demeurée tout aussi étrangère à la Réforme que l’Espagne, pourquoi se laissa-t-elle ravir sa supréoiatie dessiècles antérieurs, et Jeter dans cet abaissement dont elle n’a pas pu se relever depuis? — Parce qu’elle perdit son indépendance. — Mais pourquoi la perdit-elle 7 — Parce qu’elle était corrompue. — Or, comment son orthodoxie ne l’avail-elle pas préservée de la corruption? — C'est une thèse historique c[ue nous n’essayerons pas de traiter dans une note , mais qui nous parait sans solution pour ceux qui ne veulent admettre aucuns torts de la part , non certes de l’Ëglise, mais de la cour de Rome. Elle en eut pourtant alors , et de si graves et de si vrais, que Machiavel, se laissant entraîner par son esprit généralisateur, en vint à lui en attribuer d’autres plus graves encore, mais imaginaires, pour prononcer contre elle cet inique jugement qui, suivi par la foule des écrivains médiocres, faussa l’intelligence de l’Iiisloire, et fit, par là, infiniment plus de mal à l’Italie que toutes les fautes réelles temporellcment commi.ses par les pontifes romains. Tn.vn.

DE L’ITALIE

tout entière à l’Italie. Ils ne lui prirent pas seulement la poésie, les lettres et les arts; ils lui prirent aussi, et en totalité, tout le commerce oriental, ce commerce qui est toujours 'le plus important de tous; ils lui prirent cet esprit que je ne sais si je dois appeler d’aventures ou de découvertes , ou mieux, de propagation chrétienne, dont nous avions donné l’exemple trois siècles auparavant , et que nous aurions conservé, si nous n’eussions méconnu le plus grand homme de ce progrès , Christophe Colomb. Mais les temps n’étaient plus, pour l’Italie , de tenir compte de ses grands hommes, de faire emploi de sa propre vertu. Celle-ci était passée à l’Ibérie , elle s’y était exercée et accrue durant les huit siècles consacrés à conquérir son indépendance. C’est un fait qui nonseulement nous est démontré, mais encore raconté en détail et presque mis en scène par l’histoire plus épique et plus dramatique que ne peut l’être aucun drame , aucune épopée. En effet , ce fut au siège de Grenade , devant Ferdinand d’Aragon et Isabelle de Castille, au dernier acte et devant les deux héros du drame précédent (celui de l’indépendance et de la réunion ibérique), que se présenta Colomb, le grand Italien dédaigné dans sa patrie, pour leur proposer l’Amérique, le grand champ de l’activité future, de la future suprématie. Ferdinand et Isabelle l’acceptèrent de Colomb ; puis tous trois la transmirent, presque déjà conquise en entier, à Charles - Quint, allemand d’origine et d’éducation, mais espagnol d’activité et d’allures, secondé toute sa vie par des Espagnols. Ses généraux , en effet , et ses ministres principaux (sauf un ou deux italiens) furent

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espagnols, ainsi qae ses palatins, presque semblables et sans doute plus réels que ,Ies paladins de Charlemagne. Lui -même fit profession d'étre espagnol , vit que sou héritage le plus important était en Espagne, et le laissa à son iils, Tibère succédant à Auguste. C’est à ce fils sans doute ( car la nature du prince est presque tout dans un royaume absolu , et plus encore dans un grand) qu’il faut attribuer la première décadence de la suprématie ibérique, la perte des Flandres et du Portugal , l’abandon des expéditions contre les mahométans, Turcs et Barbaresques, bien que vaincus, le défaut d’encouragement pour toute espèce d’activité , la mollesse et la corruption dans lesquelles il fit ou laissa se plonger les provinces italiennes, la mesquinerie, les défiances, les précautions, l’espionnage, les supplices , qui remplacèrent la tyrannie large et sans cesse active de son père. Mais une grande partie de cette décadence doit être attribuée à la nature même de la suprématie ibérique , fondée et maintenue surtout par les conquêtes et par les colonies transatlantiques. Les colonies, quand elles sont grandes, ont cet inconvénient, qu'elles épuisent l’activité de la mère patrie en appelant à elles tout ce qu’il y a d’hommes hardis et aventureux de leur nature. Le mal est plus grave quand ces colonies, comme celles de l’Espagne, enrichissent facilement et en peu d’années ces aventuriers, parce qu’alors elles épuisent l'activité de ceuxci , en renvoyant oisifs et vicieux dans leur patrie ceux qui en étaient sortis tout autres. C’est bien pis encore quand aux colonies lointaines s’ajoutent des pays de conquête voisins , comme furent , pour l’Espagne, Naples et Milan; iis corrompent, plus facile-

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ment même et en plus grand nombre, les fonctionnaires grands et petits, toute cette tourbe d’employés étrangers qui y accourent pour s’engraisser, corrompre et se corrompre. £n résultat, au milieu de la tyrannie ou de la mollesse énervante des tristes successeurs de Charles-Quint et de la corruption des colonies américaines ainsi que des États italiens, la suprématie espagnole , qui avait absorbé toute celle de la péninsule ibérique, marcha rapidement vers sa fin, et 4ura à peine cent années.

15. La France en hérita, non sans le mériter, mais pour cause. Elle avait en effet soutenu aussi une belle guerre d’indépendance contre les Anglais, et, après en être sortie victorieuse , sous Charles VII , s'étant réunie sous Louis XI, elle se trouva, sous Charles VIII, Louis XII et François I"', très-bien préparée pour prendre part à tout ce qu’elle rencontra de progrès en Italie, et elle y prit part aussitôt que cessèrent chez elle, ainsi que nous l’avons dit, les empêchements des divisions religieuses et de la mesquinerie réformatrice. Une fuis que Henri IV y eut mis un terme, que Louis XIII et Richelieu en eurent fait disparaître les restes, Louis XIV put recueillir finalement les fruits de l’union nationale. Alors commença cette suprématie française que l’on voudrait nier ou amoindrir en vain. Ceux qui y tentent mettent d’ordinaire en question la grandeur personnelle de ce prince, et, le jugeant selon l’inaltérable sévérité chrétienne , ou selon la sévérité de l’opinion publique qui s’est améliorée , leur triomphe devient , à vrai dire, très-facile. Mais d’abord, pour juger de la grandeur d’un prince , il faudrait toujours le comparer avec les

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princes de son temps, et je crois qu’en agissant ainsi, Louis XIV grandirait plus que jamais. En second lieu, ni Léon X, ni Laurent de Médicis , ni Auguste , ni Périclès, ne furent des hommes sans défauts, ils ne produisirent pas non plus la grandeur des siècles auxquels ils donnèrent leur nom ; et tous, à Florence, à Rome, en Grèce, comme Louis XIY en France, nés en temps opportun pour recueillir les fruits, surent s’acquitter de cette tâche et ne pas manquer à leur époque, ce qui est encore une vertu peu commune. Mais pour laisser la personne de Louis XIV et en venir à la suprématie française, qui , commencée sons lui, a duré jusqu’à nos jours, je crois que si elle est niée par quelques-uns , c’est moins de leur part l’effet de l’ignorance que de cette espèce de vengeance, ou, comme on dit , de réaction , qui se produit d’ordinaire contre toutes les dominations, dans les premiers temps où elles ont cessé, chez ceux qui viennent de la subir. Mais quand il s’est encore écoulé quelque temps et que de nouvelles générations ont surgi, on en revient à cette modération de jugement qui n’est ni servilité, ni réaction. Quand le jour en sera venu, chacun jugera probablement que la suprématie française a moins consisté en grandes conquêtes et en diffusions semblables à celle de l’Espagne, que dans un progrès général de toutes les sciences de la guerre et de la paix, analogue à celle de l’Italie à l’époque de Léon X. Dans l’art du gouvernement, ce fut sous Louis XIV que commença ou du moins s’accrut cet ordre central d’administration et cette division des attributions ministérielles non selon les provinces, mais selon les affaires à diriger, système qui se répandit ensuite en Europe,

DE l’italie. 307

où il est généralement adopté , et qui , critiqué plus ou moins justement dans ses abus, est pourtant un progrès très- réel partout. Dans l’art de la guerre, Condé , Turenne , Luxembourg et Vauban , pour ne rien dire des autres, inventèrent et mirent en usage cette tactique et cette stratégie qui , plus imitées que surpassées par leurs émules, le prince Eugène et Marlborough , durèrent Jusqu’à Frédéric et Napoléon. Dans les sciences naturelles et mathématiques seulement, la France, malgré son Descartes et son Fermât, resta inférieure et ne fit pas alors de progrès à comparer avec ceux réalisés en Italie, en Allemagne et en Angleterre, par Galilée, Képler, Leibnitz et Newton. Mais ce ne fut qu’un retard, et cette infériorité fut bien compensée ensuite par les Lavoisier, les Laplace, les Cuvier et tant d’autres qui resplendirent dans la dernière génération de la suprématie française. Quant à la littérature de la France, qu’on appelle suprématie, domination ou tyrannie, l’influence subie naguère avec tant de servilité par toute l’Europe, durant cent cinquante années, elle se trouve confirmée par les cris mêmes poussés contre elle , par ces protestations tardives, par ces exhortations , désormais inutiles , à s’en affranchir. On accuse aujourd’hui cette littérature d’avoir été une imitation servile des anciens, et on lui reproche, en même temps, d’avoir reproduit par trop les temps , la nation , la cour , les princes régnants , et de n’avoir fait que cela. Mais une accusation détruit l’autre , et prouve que l’imitation classique française (je parle de celle adoptée par les meilleurs écrivains du siècle de Louis XIV surtout) ne fut pas servile , mais semblable à celle des anciens

Romains et des Italiens du bon temps ; qu'elle fut ce que devrait être toute imitation, classique ou non, appropriée au temps, à la langue, à la patrie. En ce qui touche la philosophie, si , mettant de côté toute partialité de nation ou d’école, on considère que les philosophes de l’antiquité ne furent grands peut-être que par ce motif qu’ils méditèrent et écrivirent avec les lumières naturelles de leur raison, dans des temps et dans des lieux où les clartés surnaturelles de la tradition étaient inférieures et très- obscurcies; que les philosophes modernes, au contraire, méditant et écrivant au milieu des lumières de la tradition rétablie et de la révélation accrue , n’ont obtenu et n’obtiendront jamais autant de succès ( car celui qui s’élève davantage dans la philosophie , s’il s’engage sur le terrain de la théologie, s’appelle plutôt théologien que philosophe, et, s’il se tient en dehors, se fourvoie sans ressources); si on considère, dis-je, cette position dangereuse de la philosophie au milieu de la chrétienté, peut-être trouvera-t-on que ce grand philosophe historique, Bossuet et les autres métaphysiciens. Descartes et Malebranche, sont, dons leur simplicité et leur retenue, ou, si l’on veut, dans ce qu’ils offrent d’incomplet, plus voisins de la vérité que beaucoup de leui's successeurs, écossais et allemands. Or, disons-le en passant, le mérite de l’école italienne actuelle sera peut-être de ramener la philosophie à cette modestie qui seule lui sied au milieu du christianisme. Puissent donc les maîtres ne pas se laisser distraire de cette haute mission, ne pas se perdre dans des analyses sans nécessité désormais , et produire de ces synthèses puissantes dont ils se montrè-

DE l.'lTALIE.

rent maintes fuis capables , car seules elles attestent la capacité définitive de, toute école quelconque. — Quoiqu’il en soit, ce fut là le grand achoppement de la suprématie française. En effet , les successeurs de ces premiers philosophes pleins de retenue, devenant peu à peu plus hardis et incomplets, argumentant misérablement à la manière des plus malencontreux dialecticiens du moyen âge, en vinrent, par degrés, de l’analyse de la pensée à une folle analyse de l’esprit humain; puis, inévitablement, soit à sa circons-cription et à sa matérialisation, au matérialisme, soit à son extension infinie, pour le faire tout-puissant et presque dieu, au rationalisme. Delà, effet ou cause, je ne sais , peut-être effet et cause tour à tour, une autre dépravation, celle des mœurs; de là cette corruption élégante de la cour de Louis XIV , mais dissolue dans celles du régent et de Louis XV, qui se communiqua à la capitale , puis passa dans les provinces et dans toutes les classes de la nation. Alors dépourvue de vérité et de vertu , la France fut perdue , et tomba dans ces excès connus de chacun, dans cet anéantissement de civilisation et de culture intellectuelle, l’un des plus grands , à coup sûr , dans lequel soit tombée jamais une nation chrétienne. — Mais c’est là comme un privilège de la France , dû à cette promptitude des esprits, à cette vertu d’activité toujours renaissante au milieu de tant de destructions , que les erreur^ s’y corrigent aussi vite qu’elles s’y répandent rapidement. Ainsi , après dix ans ou un peu plus, la civilisation perdue renaquit sous les auspices de- Napoléon; les arts, les lettres, les sciences, la religion furent rendus plus ou moins au pays, et, comme réveillée par

DES ESPBBA.NCES

l’énergie de cette résurrection, la suprématie française resplendit d’un nouvei et dernier éclat (1). Après avoir dominé par la culture intellectuelle, la France domina par les armes. Mais cette haute fortune dura peu, et elle rentra, elle se trouve aujourd’hui dans ses anciennes limites, forte du souvenir de ses gloires anciennes et nouvelles, guérie de beaucoup d’erreurs, grandie en civilisation, avançant en culture intellectuelle, en philosophie , en religion; non plus la première à dire vrai , bien qu’elle s’en vante et que d’autres lui en fassent honneur par habitude, mais n'étant primée, peut-être, que par une seule nation , tout au plus. Puisse-t-elle se préserver elle-même de ces prétentions rétrospectives à une suprématie à laquelle il n’est pas probable qu’elie remonte jamais plus qu’aucune des nations qui l’ont une fois perdue I Puisse-t-elle plutôtse contenter de prétendre à cette parité qui est le destiu probable des nations chrétiennes les plus grandes et les plus vertueuses I Dieu le veuille ainsi dans sa miséricorde , pour elle et pour nous. Car, située, comme elle l'est , entre l’Espagne , l’Angleterre, l’Allemagne et l’Italie , les quatre autres grandes nations de la chrétienté , il n'est pas de nation dont les destinées bonnes ou mauvaises se fassent plus sentir à

(I) Dernier éclat, même dan» cet avenir rapproché de nous, où »e bornent ies prévision» de l’auteur, nous ne ie croyons pas. Nous croyons, au contraire, que ceux qui le pensent ne se sont pas assez rendu compte ni des véritables causes qui produisirent les deux révolutions de 1789 et de 18.10, ni de tout ce qu’elles renferment d’éléments progressits et expansifs, pour bien apprécier le rôle Immense que la suprématie française est appelée à jouer encore sur les destinées de l’Europe et du monde. Son esprit paciliqqe, en rendant son action moins brillante aux yeux de la génération actuelle, ne la prendra que plus incontestable auprès de la postérité. Voyez nos notes, page» U9 et I 80 . Tn.vn.

DE L’ITALIE. 311

tous, soit qu’elle domine, soit qu’elle fléchisse, soit qu’elle marche de pair.

1 6 . Et maintenant que nous voici arrivés aux temps où nous vivons, nous ferons, pour l’histoire du progrès chrétien, une question semblable à celle que nous avons posée pour l’bistoire de l’Italie en particulier. Que faut-il penser de ces temps? Sont-ils une simple continuation du siècle précédent , un siècle de progrès semblable ou peu différent ? ou bien une époque différente, nouvelle, un siècle de transition, une ère humanitaire^ comme quelques-uns l’appellent, soit en la vantant, soit en la détestant? — Je l’avouerai, quant à moi , je n’ai Jamais compris ces deux dénominations, qui me paraissent dictées par la préoccupation habituelle en faveur du présent qu’elle exalte en oubliant le passé. C'est ici qu’il pourra nous être utile d’avoir réuni dans un petit espace, et presque résumé dans une idée, les vicissitudes d’un grand nombre d’âges : la seule sauvegarde contre les exagérations est la comparaison. Or, quiconque voudra en tirer parti, verra que tous les siècles dont nous avons parlé ont été des époques intermédiaires entre une de moindre et une autre de plus grand progrès, qu’ils ont été dès lors des époques de transition, ni plus ni moins que le temps actuel; d’où suit que ce nom nesauraitdistinguer aucune époque , ou même ne signifie rien , tout siècle étant inévitablement une époque de transition entre celui qui l’a précédé et celui qui doit le suivre. Quant à l’autre nom d’ère humanitaire, s’il veut dire que la nôtre est une époque dans laquelle les intérêts de chaque nation deviennent univei'scls et se confondent dans celui du genre humain , cela est vrai , cela est

DES ESPÉIUNCES

certain , et nous ne le nierons pas; mais si cette dénomination veut dire que ce soit là un fait ou le commencement d'un fait nouveau, un progrès en sens divers des précédents, autre chose, en un mot, qu’une continuation du progrès chrétien qui date de dix-huit siècles, nous nierons franchement cette nouveauté; noos ne saurions imaginer quel peut être, comment peut venir ce progrès différent, nous ne saurions deviner aucune signification à ce nom de progrès humanitaire, différent du progrès ehrétien. Il y a plus : nous ne saurions , nous qui croyons et espérons tant dans le progrès présent, nous ne saurions le voir plus grand que ceux qui l'ont précédé, sinon, comme tout progrès ultérieur l’est toujours naturellement par rapport à ceux antérieurs; nous ne voyons point que les pas qui se font actuellement soient plus grands que ceux faits maintes et maintes fois auparavant. Assurément, le progrès de propagation , fait à cette heure en Asie par la chrétienté et commence en Afrique, est grand; mais il serait trop long de discuter et difficile de déterminer s’il est plus grand que le progrès du même genre fait sous la suprématie ibérique et dans cette même Asie, et, de plus, dans les deux Amériques. Ce serait certainement une grande révolution , un grand progrès que celui qui semble s’apprêter pour le commerce, en reportant ses voies des deux grands caps d’Afrique et d’Amérique vers les passages de Suez et de Panama ; mais il serait difficile de déterminer si ce serait un changement et un progrès plus grand que celui qui s'opéra en sens opposé, en faisant abandonner la Méditerranée pour ces deux grandes circumnavigations. Assurément, le progrès des lettres.

OE L'iTALIB.

des sciences et de la publicité est grand de nos jours , mais il reste très-douteux si celui qui se fît dans le demi-siècle de l'inveoUon et de la propagation de l’imprimerie ne fut pas plus grand. Assurément, c’est un grand progrès pour notre siècle présent de revenir des fausses philosophies ; il sera plus grand s’il les détruit, plus grand encore s’il détruit les hérésies, et extrêmement grand s’il détruit l’héritier de toutes les fausses philosophies, de toutes les hérésies, le rationalisme ; mais quand il y réussirait, notre siècle, ni aucun autre à venir,ne serait jamais à comparer à cette époque du milieu des temps qui vit tomber d’un coup, non quelques erreurs, mais toutes les fausses et insuffisantes philosophies de l’antiquité ; non quelques hérésies, mais toutes les fausses religions. — Sachons comparer si nous voulons juger, si nous ne voulons passer pour des enfants aux yeux de ceux qui seront d’autant plus avancés que nous avancerons nous-mêmes davantage.

1 7. En comparant donc et en jugeant , il nous paraîtra que l’époque comprenant le temps présent et l’avenir prochain susceptible d’être prévu , ne saurait offrir qu’une continuation du progrès chrétien, être qu’une époque ou une portion d’époque semblable à celles que nous avons appelées de la suprématie ibérique ou française, époque ou portion d’époque qui pourra très-probablement être nommée de la suprématie britannique. — En effet, dût cela déplaire à quelques Français, à des Espagnols, à des Italiens ou à des Allemands détrônés de cette suprématie, dût cela déplaire à des prétendants nouveaux ou à qui que ce soit, il est évident en fait, pour tout homme sincère et médiocrement informé : loqii’à l’heure qu’il est, à la fîn de

314 DES ESFBBANCB8

l’année 1843, la nation qui comprend l’Angleterre, l’ Écosse et l’Irlande, que nous appelons improprement, mais pour abréger, nation britannique, est la première des nations chrétiennes dans l’œuvre des conquêtes de la chrétienté; la part qu’y prend la France en Afrique étant belle et grande , sans doute, mais non pas à comparer jusqu’ici ; et celle qu’y prend la Russie, en se détournant de l’Asie, n’étant ni belle ni grande; 2° que la nation britannique est actuellement la première entre toutes dans la propagation de sa race propre, d’une de ces races chrétiennes qui (à juger par tous les exemples antérieurs , et surtout par celui de l’Amérique) semblent destinées à succéder à toutes les autres, à peupler l’univers entier, à être le grand moyen de la Providence pour propager le christianisme ; s” que la nation britannique est aujourd’hui la première dans cette propagation du commerce qui sert de moyen aux deux autres , bien plus importantes ; 4* qu’elle est la première dans tous ces genres d’activité industrielle, dans toutes ces applications scientifiques, en un mot, dans tous ces progrès matériels qui sont les moyens du moyen commercial, et contribuent par là aux deux grandes propagations ; ce qui fait que, malgré tant de sots dédains, ces progrès matériels sont et seront l’occupation, l’objet de l’activité de beaucoup de nobl^ esprits présents et futurs. — Si l’on ne veut pas donner à tout cela le nom de suprématie, je ne sais quelle influence l’on peut ou pourra appeler ainsi. Cene saurait être ceile de l'Allemagne, qui ne fut guère qu’une propagation et une domination de la race germanique parmi les nations chrétiennes; non celle de l’Italie, qui fut égale, sinon plus grande, à celle de la Grande-Bre-

SE l’ ITALIE.

tagne, en culture intellectuelle, en industrie, en commerce , mais beaucoup moindre et presque nulle en conquêtes pour la chrétienté et en propagation de races chrétiennes (1); non celle de l’Espagne, qui fut grande dans ces propagations , mais non dans les lettres, les arts et les sciences ; non celle de la France, qui fut, au contraire, comme celle de l’Italie, grande dans la culture intellectuelle, mais peu puissante en fait de propagations. — La suprématie britannique est-elle bonne ou mauvaise, juste ou injuste , utile ou nuisible? Ce sont là des questions différentes de la question du fait, et qui sont à peu près vaines. Nous ne les avons pas posées pour les autres suprématies, ou plutôt, nous en avons reçu la solution de la Providence et des effets accomplis, en reconnaissant ses voies dans chacun d’eux. Ayons encore foi en elle pour les effets de la suprématie britannique présente, et laissons à nos neveux, qui seuls pourront le faire, le soin de les décrire. — Laissons-leur de même ces deux autres questions, si la suprématie britannique sera durable et si elle sera la dernière. Nous ne saurions guère rien prévoir de sa durée, sinon qu’elle dépendra probablement de

(I) Cela pourrait être révoqué en doute ; quand même la suprématie de l’Italie n’aurait commencé qu’avec Grégoire VII, ainsi que semble le croire l’auteur; mais c’est par cela même que cette erreur devient évidente. On a dit que tous les progrès chrétiens des derniers trois siècles ont été réalisés en dehors de l’Église et presque malgré la cour de Rome. Cette opinion , si elle n’a pas pour elle la vérité, en a au moins les apparences. Mais que pendant les siècles de la barbarie, l’Ilalie, où prenaient leur essor, où puisaient leur force toutes les missions qui christianisèrent les barbares, n’ait rien fait pour la propagation de la chrélienté et des races chrétiennes , cela n’a été dit , n’a été pensé , ne saurait être cru par personne.Yoyez, au surplus, nos précédentes notes. Trad.

l’habileté à déployer pour vaincre, non pas tant les difficultés extérieures que celles intérieures, ces trois grandes plaies du paupérisme , de la prépondérance aristocratique et de la tyrannie anglaise en Irlande ; que le grand remède à toutes trois serait sans doute le retour au catholicisme, vers lequel semble tendre la nation britannique tout entière ; que cette œuvre une fois accomplie ou avancée , quand , aux missions infructueuses de protestants , succéderont celles des catholiques, alors seulement on pourra espérer de rendre l’Asie chrétienne, ce qui serait l’unique progrès définitif de notre civilisation, la confirmation et la garantie de l’empire britannique dans l’Inde. Du reste, rien d’humain ne dure perpétuellement ici-bas ; et les Anglais, plus instruits, plus versés dans l’iiistoire et dans la pratique des affaires que qui que ce soit, savent fort bien que leur empire asiatique, d’où dépend leur suprématie, ne durera pas toujours; l’aveu s’en trouve, sinon dans des documents officiels, à coup sûr dans beaucoup des innombrables livres d’histoire et de descriptions indiennes qui font foi de l’opinion publique. Elle professe bien la volonté et le devoir de conserver, le plus possible, cet empire et cette suprématie, d’en tirer le plus grand profit actuel en tributs et en spéculations commerciales, mais elle prévoit aussi le temps où le seul profit qui lui restera sera la propagation de la race, du nom et de la civilisation britanniques : elle considère un tel profit comme grand encore pour la génération à venir, mais de la même manière qu’elle regarde comme glorieux et utile pour l’Angleterre l’empire anglo-américain, séparé qu’il est de la mère patrie. C’est là, sans doute, une

DE l' ITALIE.

manière élevée, libérale et vraiment chrétienne d’envisager le présent et l’avenir, l’activité, la vertu, les devoirs et le destin des nations chrétiennes. Une nation chez laquelle une pareille opinion est , sinon générale, au moins publique et fréquemment énoncée, n’a peut-être pas besoin d’une autre pour assurer sa suprématie ; elle peut bien laisser à ses neveux les questions qui se rattachent à sa durée, certaine, dans le fond de sa conscience , d’en bien user tant qu’elle durera. — Nous nous engagerons encore moins dans l’autre question , d’une solution plus éloignée, celle de savoir si quelque autre nation succédera à l’Angleterre dans la suprématie chrétienne, si l’une de celles qui l’eurent déjà la recouvrera, ou si elle passera à quelque autre de l’ancien ou du nouveau continent ; ou bien si, de ce que nous voyons les suprématies moins évidentes , moins absolues , moins durables à mesure qu’elles se succèdent, on peut conclure qu’elle sont pour cesser et cesseront absolument pour l’avenir, d’où suivrait que plus tôt ou plus tard il viendrait une époque nouvelle, lors de laquelle les nations chrétiennes ne poursuivraient plus que cette parité que l'on peut, dès à présent, considérer comme la plus utile à toutes, la plus utile peut-être à chacune, la seulejuste, la seule légitime, la seule complètement chrétienne. Assurément, quiconque a foi dans le progrès, quiconque, partant de celui qui s’opère actuellement, en aperçoit un ultérieur dans le cours des siècles, ne saurait trouver aucune espérance excessive. Mais nous laissons celle-là de côté avec les autres du même genre qui appartiennent à ce futur éloigné que nous continuerons à appeler imprévoyable, et nous nous con-

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tenterons de jeter un dernier regard sur ce progrès présent qui comprend les espérances les moins éloignées de notre patrie, en même temps que celles de la chrétienté entière.

1 8 . Que la chrétienté soit de nos jours en progrès universel, c’est-à-dire, en progrès de dilatation, en progrès d’union, en progrès de civilisation, en progrès de culture intellectuelle, c’est ce qui nous parait incontestable. — Toute l’Europe sans exception, toute l’Amérique avec si peu d’exceptions qu’elles ne comptent pas et Unissent peu à peu , sont aujourd'hui chrétiennes ; elles contiennent , à elles deux , environ deux cents millions de chrétiens, entre le quart et le cinquième du genre humain. Il a été remarqué que nulle autre religion ne comprend probablement à cette heure un aussi grand nombre d’hommes; le brahmisme n’est suivi que par une partie des Indiens, dont l’autre a embrassé le bouddhisme, comme aussi une portion des Chinois : il ne reste à l’ancien théisme que l’autre portion de la population chinoise. Mais nous abandonnons volontiers ce calcul très-incertain du nombre, qui signiflepeu. Le calcul des forces immatérielles (comme la force progressive) ne saurait être juste si l’on ne tient compte que du nombre. Les forces immatérielles, comme les forces matérielles, consistent en deux éléments que l’on pourrait appeler masse et vélocité, ou nombre et impulsion ; or, cette dernière étant de beaucoup supérieure dans la chrétienté, ou plutôt n’existant désormais que dans la chrétienté , il en résulte qu’il n’est désormais de force qu’en elle; car quel qu’il soit le nombre des non-chrétiens , leur force, n’étant mul-

DK L'iTALIE.

tipliés par aucune impulsion , il se réduit à zéro. En effet, dans cette Asie et dans cette Afrique où les chrétiens sont si peu nombreux , qui a la force , qui a l’autorité, qui la domination directe ou indirecte, sinon la chrétienté? La chrétienté règne directement sur toute l’Asie septentrionale , sur toutes les Indes; elle domine désormais indirectement , mais d’une manière incontestable, sur tout l’empire ottoman, sur tout l’empire persan; il ne reste donc de régions plus ou moins libres de son influence que l’Asie centrale et la Chine, qui toutes deux ont survécu jusqu’à présent, mais toutes deux stationnaires, l’une éparpillée par ses races , l’autre comme corps de nation. Il en est de même en Afrique: qui peut, qui opère, qui avance dans cette contrée? C’est une poignée de chrétiens. Qui reste impuissant, qui se livre à l’oisiveté, qui va rétrogradant? Ce sont les mahométans et les idolâtres, très-nombreux comparativement. Que servent même ces calculs particuliers ? il .suffit de diviser d’un coup le genre humain en deux parts , chrétiens et non-chrétiens : la chrétieuté.contre tout le reste. Telle est la division réelle qui commença le jour de la naissance de la chrétienté , qui a duré depuis lors, mais qui de nos jours devient plus essentielle que jamais. Cette division acceptée, qui osera, qui pourra nier qu’il y ait un progrès continu , annuel, presque quotidien d’acquisitions du côté chrétien , que chaque jour le côté non-chrétien ne perde quelque territoire, quelque domination? Nous nous sommes déjà arrêtés longuement à démontrer les probabilités qui présentent l’empire ottoman comme devant tomber et laisser la chrétienté le remplacer

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