UES ESPÉRANCES
dans ces régions. Mais quand on considère le progrès chrétien dans son impulsion de dix neuf siècles, dans son ensemble sur toute notre planète, la question turque se rapetisse au poiot de ne paraître presque plus digne d’être étudiée ni même qu’on s’y arrête. Cet empire est sur la frontière de l’Europe, sur celle de la mère patrie de la chrétienté ; il est sur sa • frontière orientale, dans la direction où la pousse son essor actuel; il est sur la route, il est le premier sur la route où elle doit passer pour s’étendre, et il est nonseulement un empire stationnaire, mais en décadence, non-seulement en décadence, mais déjà entamé, dont le partage est déjà commencé. Si donc toutes les propriétés de la chrétienté ne changent pas, si toute sa force ne vient pas à cesser soudain , si nous ne sommes pas vraiment à une ère, au commencement d’un siècle en tout contraire aux dix-neuf siècles écoulés, il ne saurait être douteux pour personne que cet empire est destiné à nous laisser la place, de quelque manière, à quelque moment que ce soit , mais probablemei)j le premier parmi ceux qui auront le même sort. S’il était possible que la chrétienté ne passât pas par cette route, elle passerait par quelque autre, mais toujourstriomphante. Or, les conséquences de son triomphe seraient les mêmes, on du moins pareilles pour elle et pour ses parties souffrantes : extensions, répartitions meilleures, affranchissements, nationalisations. • 19. La chrétienté est de plus en progrès d'union. Que l’on compare ce qu’elle est présentement avec ce qu’elle était il y a trois siècles, au commencement de la Réforme; ou bien deux, lorsque celle-ci se constitua; ou même un, lorsqu’elle vit naître le philoso-
DE l'iTA.LIE.
pliisme^ ou au commencement du siècle actuel, ou il y a dix ans, comme l’on voudra, comme il paraîtra le plus désavantageux au temps actuel. Il n’importe, quelle que soit la comparaison, le résultat en demeurera favorable. — Il est bien entendu que toutes les fois qu’un catholique, quelque chétif qu’il soit, parle de réunion , il ne veut parler que du rapprochement des autres revenant à nous ; nous n’admettons qu’une Vérité en théorie, qu’une Église en histoire et en pratique. Mais cette Église, la nôtre, est précisément celle que nous voyons maintenant plus que jamais en progrès de dilatation, au détriment continuel de toutes les autres parties de la chrétienté. Faisons encore ici hardiment la division des deux camps, mettons-nous encore ici d’un côté et tous les autres de l’autre. Ici plus que jamais la comparaison sera pleine de joie et d'espérance; ici nous avons pour nous les deux coefficients de la force, la masse et l'impulsion. Sur deux cents millions de chrétiens, cent environ sont catholiques; tous les autres, divisés en parties innombrables, arrivent à peine ensemble à l’autre moitié , chaque partie est une petite fraction, et, bien pis, c’est une quantité indéterminée, variable de jour en jour. — Prenons-les cependant toutes ensemble, prenons la Réforme tout entière comme si elle ne faisait qu’un corps. Depuis trois cents ans et plus qu’elle a surgi, elle n’a guère fait de progrès que durant cinquante, mais mettons-en cent, puis elle est restée stationnaire, mettons cent ans encore ; depuis lors assurément, c’està-dire depuis cent années encore , elle s’est divisée, subdivisée, désorganisée, déconstituée, morcelée tellement que ce n’est plus elle, ce n’est plus presque
322 PK8 ESPÉnXKCES
une hérfôie, ce. n’est presque plus du christianisme ; elle en est revenue en effet à ce doute du christianisme, à ce rationalisme qui sons des formes diverses et sous différents noms, mais surtout sous celui d’arianisme, est très-ancien , mais qui resta éteint durant un intervalle de mille ans. La Réforme une fois arrivée à une semblable condition , est-il à espérer pour elle, à redouter pour noos qu'elle revienne sur ses pas, qu’elle se réorganise et se reconstitue pour avancer de nouveau? qu’elle fasse ce qu’elle n’a jamais fait, ce que n’ont pas fait les hérésies primitives? Ou n’est-ii pas plutôt à croire qu’elle aura la même destinée qu’elles ont eue, qu’elle s’éteindra, se perdra peu à peu, insensiblement, d’elle-même? — Cela est d’autant plus probable qu’en même temps la catholicité avance de nouveau évidemment. Je n’entrerai pas en discussion sur des détails de théologie ; mais c’est désormais de l’histoire que cet affranchissement de sept millions d’Irlandais et d’un d’Anglais, que noos avons vu commencer il y a peu d’années, et que nous verrons sans doute s’accomplir entièrement avant qu’il s'en écoule beaucoup ; que ce rapprochement de l’école théologique puséiste et d’autres encore anglaises et allemandes; que le progrès de ces études historiques allemandes et françaises, qui ne peuvent ne pas reconduire à la seule Église qui soit historique, à la seule qui ne présente pas de lacunes. Il est impossible que l’histoire universelle bien étudiée ne fasse pas chacun chrétien, car il suffit de comparer tontes les religions anciennes ou nouvelles, pour qu’un avantage infini reste au christianisme. Mais il est impossible que l’histoire moderne ne fasse pas chacun catholique.
DE l’ixaue. 323
en donnant un semblable avantage à l’Eglise catho* lique sur toutes les autres. Ce sont d’ailleurs tous progrès catholiques, ces progrès de la philosophie qui l’amènent à reconnaître sa propre insuffisance, à comprendre, à propager et plus encore à réduire en pratique les grandes vérités qu’elle contemple; à reconnaître dès lors la nécessité et par suite la réalité de la révélation , et, comme conséquence, cel le de sa conservation et de sa continuation dans une Église, la catholicité, le catholicisme. Ici encore les généralités de la philosophie conduisent au christianisme , ses particularitésau catholicisme.— Il reste certainement, et peutêtre restera-t-il une philosophie rationaliste, anti-chrétienne , anti-catholique ; celle-là est certainement et sera peut-être longtemps ou même toujours le véritable adversaire du catholicisme; elle est certainement à combattre^ beaucoup plus que ce matérialisme et ce panthéisme qui, survivants chez bien peu, sont reniés par elle-même aujourd’hui. Mais le rationalisme doit être combattu par nous comme par gens sûrs de la victoire, avec ardeur et sans crainte; le rationalisme n’est de sa nature qu'une philosophie, il ne fut et ne peut être jamais une religion , encore moins une croyance populaire très-répandue; il ne peut être un culte, une foi , un amour, une confiance parfaite dans le Créateur, ce dont a intimement besoin la nature humaine ; il n’cst pas même une satisfaction complète pour la raison ; il ne peut être l’opinion ni des esprits les plus élevés, ni du grand nombre, il n’est et ne sera jamais que l’erreur de quelques hommes. Qu’il dure chez eux plus ou moins de temps, il est de toute manière la dernière station de tout ce qui s’éloigne de la
DES ESPEBANGES
catholicité; il comprendra bientôt tout ce qui n'est pas catholique dans la chrétienté. Le camp opposé se trouvant donc réduit nécessairement à ce petit nombre, le nôtre s’en accroîtra d’autant. — Du reste, je ne prophétise pas, je ne parle pas d’une réunion proclamée, d’un retour déclaré des dissidents; je laisse dans les incertitudes de l’avenir imprévoyable, la forme, la quantité, le complément des conversions, mais je vois et j’affirme avec tous que la dissidence ou la Réforme est en désordre et en voie de retour ; que la catholicité est en progrès d’union, que dès lors la chrétienté tout entière est en progrès d’union. — Un fait seul est contraire, une désunion seule est croissante, celle de la Russie, ou, pour mieux dire, du gouvernement, ou peut-être seulement de l’autocrate russe. Mettra qui voudra le pas en arrière qui se fait de ce côté en comparaison avec tous les autres progrès. Je ne puis que le déplorer, mais je le regarde comme bien peu de chose et devant être probablement de bien courte durée.
20. La chrétienté est en progrès de civilisation. Les pas faits par elle appartiennent au nombre de ceux qui , d’ordinaire, sont reconnus avec le moins d’unanimité par les contemporains; ils ne peuvent se faire, en effet, sans détruire des privilèges et des injustices, sans faire passer de l’un à l’autre, ou du moins sans étendre certains droits civils, sans qu’il en reste du mécontentement, et chez ceux qui par intérêt, par habitude ou par nature , regardent les changements opérés comme trop grands, et chez ceux qui les trouvent trop restreints, chez les conservateurs et les progressistes exagérés. La reconnaissance des progrès
DE l'IÏALIE.
civils se fait seulement quand, la première ardeur des partis et la génération qui s’y est livrée étant passées , ie bienfait est généralement senti ; cette reconnaissance est alors le sceau des progrès survenus, et elle- même est un grand progrès. — Je suis porté à croire que nous ne sommes pas aujourd’hui très-loin de celui-là; que. le jugement de la postérité sur les changements opérés dans la eivilisation chrétienne depuis les premières années du siècle , est déjà commencé; qu’on ne leur refuse plus déjà le nom de progrès, sauf peut-être ceux à qui, à raison de l’origine, l’idée répugne moins que le mot. Il en est quelques-uns qui , pour lui enlever cette souillure ou pour la pallier, ajoutent bien entendus aux progrès reconnus par eux. Il me semble que la correction serait meilleure et plus déterminée en appelant chrétiens les progrès que nous voyons s’étendre plus ou moins sur toute la chrétienté, et ne s’étendre que sur la > chrétienté. Mais si l’on aime mieux les appeler progrès bien entendus, ou plus timidement encore améliorations , organisations, ou autrement, j'y consens, pourvu qu’on les reconnaisse comme des bienfaits de la Providence envers la chrétienté de notre temps , comme des arrhes d'une continuation probable dans un temps à venir prochain. Ce sont de pauvres hommes d’État, de pauvres hommes de cabinet, de pauvres chrétiens, ceux-là qui ne professent pas de la gratitude pour le déblaiement qui s’est opéré presque partout des derniers restes de cette féodalité, reste elle-même des anciens droits de la conquête païenne ; qui ne fut jamais un système ou une organisation , mais l’absence de tout ordre, qui fut la plus mal
326 U£S ESPÉBANCES
constituée de toutes les aristocraties; aristocratie ennemie du peuple et du souverain, État dans l’État, bonheur et activité d’un petit nombre au détriment de la masse, exception anticivile et antichrétienue , rien de plus. Ce sont de pauvres hommes d’État et de cabinet, de pauvres chrétiens, ceux-là qui ne professent pas de reconnaissance pour l’extension et l’égalisation des droits civils à toutes les classes de citoyens; pour la simplification et la coordination en codes des lois de presque tous les États ; pour cette abolition de l’esclavage, qui , poursuivie par la chrétienté dès ses premiers temps , ne fut jamais aussi avancée que de nos jours ; pour la cessation de tous ces usages qui , dans les successions , dans les risques de mer , dans la punition des délits , séparaient l’une de l’autre les nations chrétiennes; pour la diminution de ces jalousies commerciales qui les séparaient encore plus, et constituaient presque un état de guerre perpétuelle en temps de paix ; de même que pour toute cette extension donnée au commerce , pour toutes ces facilités apportées aux communications matérielles et intellectuelles, qui, plus que jamais, font de la chrétienté entière une république, un État des États divers, une société non-seulement religieuse, mais civile. Ce sont , enfin , de pauvres hommes d’État ou de cabinet, ceux-là qui ne reconnaissent pas un immense progrès civil dans ce progrès de la charité qui, général dans tous les pays chrétiens, se fait surtout remarquer aujourd’hui dans les pays catholiques ; nous l’avons déjà signalé et nous le confirmons, en regrettant vivement de ne pouvoir en déduire ici les preuves, comme la plus large solution possible
DK l/lTALIK.
des dernières, des véritables et sublimes questions de
l’économie politique Je n’ai pas énuméré pourtant
dans ces améliorations celles des institutions politiques, tellement développées de toutes parts en gouvernements représentatifs et consultatifs , qu'il ne reste peut-être désormais dans toute la chrétienté qu’un seul État dans lequel le gouvernement soit, en fait, véritablement absolu. Les institutions politiques sont le sujet sur lequel la diversité des opinions est non-seulement la plus grande, mais la plus excusable ; si toutes les opinions exagérées sont le fruit de l’inexpérience et de l’ignorance, il n’en est aucune de sincère, assez coupable pour pouvoir être désignée comme antichrétienne; mais à cet égard encore, la diminution de l’exagération et le rapprochement des partis opposés nous parait incontestable, et c’est là un grand progrès. Nous l’avons dit ailleurs : dans tous les siècles, même les moins progressifs, sous tous les gouvernements, même les moins libres, il y a eu et il y aura toujours, sous quelque nom que ce soit, deux partis, l’un conservateur, l'autre progressif. Nous sommes heureux maintenant d’ajouter que, comme l’habileté à marcher entre tous deux , à conserver et à progresser à propos, fait la prospérité des princes et des gouvernements, de même la diminution des hostilités entre ces deux partis fait la prospérité des peuples, et que c’est là un des plus incontestables progrès du temps présent.
2t. Enfin la chrétienté fait des progrès en culture intellectuelle. — Il en est pourtant qui le nient. Plusieurs de ceux-là, à vrai dire, sont bien inoffensifs; enfoncés dans quelque coin de la chrétienté, séques-
DES KSl’ERAXCES
très dans leur cabinet, dans l’horizon de leur journal où ne pénètrent pas les fruits de la culture universelle, ils en jugent par ce qui les environne et frappe seul leurs regards, de sorte que, bien qu’ils en jugent de bonne foi , l’ignorance où ils sont rend leur jugement mauvais. Laissons-lcs dans leur impuissance innocente : leurs doléances ne sauraient faire grand mal , sauf peut-être dans quel^’un de ces coins où nous n’avons pas moyen de les relancer. Mais il en est d’autres qui , tout en voyant et en admirant les progrès de la culture chrétienne, s’étonnent et s’affligent qu’il n’en surgisse pas un de ces grands génies qui resplendirent dans les siècles passés; que l’instruction, plus répandue aujourd’hui , soit pour ainsi dire moins profonde ; ce qui fait qu’ils doutent s’il faut ou non la dire en progrès. Mais nous avons déjà répondu en partie à ceux-là , quand nous avons dit que la diffusion même des lumières, la multiplication des écrivains, des artistes, des savants, et les facilités données aux publications, sont autant de causes pour que chaque individu, chaque ouvrage se trouve en relief. Nous irons plus loin ici : nous avouerons que les progrès précédents de toutes les connaissances sont un obstacle à ceux actuels. Ni les lettres, ni les arts, ni les sciences humaines n’ont une carrière infinie à parcourir; tous, au contraire, ont un champ très-limité; et plus chacun d’eux a été cultivé, moins il eu reste à exploiter. Dans les lettres, quand une langue a un , deux ou trois grands poètes épiques , deux ou trois grands tragiques ou lyriques, autant de grands orateurs, il est bien difficile qu’il en surgisse d’autres pour s’élever à leur niveau. S’ils
DE l’iTAUE.
imiteDt les premiers , il leur est difficile de ne pas tomber dans la contrainte de l'imitation ; s’ils cherchent à s’en écarter, dans l’affectation de faire du nouveau. C’est pour cela qu’on a recours à un autre moyen , celui d’imiter les étrangers , ce qui semble sauver, mais ne sauve pas toujours du double écueil , et y ajoute la difficulté d’introduire dans son pays des pensées et des images dont il n’a pas l’habitude. Il en est de même dans les arts. Il a été beaucoup plus facile d’être bon peintre et bon sculpteur après Raphaël et Michel Ange, mais beaucoup plus difficile peut-être de devenir grand artiste dans les deux genres. C’est pour cela que les plus ardents à espérer dans le progrès universel en excluent généralement les lettres et les arts; reconnaissant que, parvenus à une telle hauteur qu’ils ne sauraient s’élever davantage, ils doivent nécessairement retomber pour remonter ensuite. Je croirais volontiers qu’il faudrait en venir à la même conclusion en ce qui concerne les sciences matérielles ou spirituelles, dont on a dit qu'elles ouvraient au progrès un champ illimité. Assurément, dans les sciences matérielles, après les grands inventeurs viennent ceux qui appliquent les inventions, et qui se trouvent, par rapport aux inventeurs, précisément, comme en littérature, les imitateurs par rapport aux grands écrivains originaux. Or, après deux siècles d’un progrès scientifique tel qu’il n’en fut jamais, après ces glorieux inventeurs, Galilée, Ne'W'ton, Leibnitz, Herschel, Lavoisier, Volta et Cuvier, vient l’âge des applicateurs : les premiers furent grands et de peu inférieurs aux inventeurs; mais ceux qui les suivent vont peu à peu diminuant
de valeur , car le champ n’est pas non plus sans limites, et il a déjà été exploité par d’autres. Quant à ces sciences qui ont pour objet l'homme , esprit et matière, ou esprit seul, comme la politique, l’économie, l’histoire et la philosophie, elles sont de celles où les progrès antérieurs nuisent peut-être le plus à ceux ultérieurs. Toutes ces sciences , plus ou moins spirituelles, participent à la fois de l’incapacité des sciences matérielles et de celle des lettres, attendu que procédant, soit par invention, soit par exposition littéraire, il est inévitable, au premier cas, qu’après les Inventeurs viennent les applieateurs ; au second, qu’après les grands écrivains originaux viennent les imitateurs. De là résulte, en somme, que dans les lettres, dans les arts, dans les sciences matérielles, dans les sciences mixtes et dans les spirituelles , il semble que nous soyons parvenus à cette époque des imitateurs et des applieateurs, qui ne peut que paraître inférieure à celle des écrivains spontanés et des inventeurs. — Mais tout cela accordé ou môme professé, il n’en faut pas conclure, à mon avis, que notre époque, ou celle que nous voyons prochaine, soit moins un progrès. La culture intellectuelle a deux genres de progrès : c’en est un pour elle de s’élever; mais c’en est un aussi de s’étendre. Ne nous lassons pas de revenir à ce point : les lettres ne sont pas faites pour les littérateurs, ni les arts pour les artistes, ni les sciences pour les savants , mais les uns et les autres pour le public en général , pour l’universalité , pour le genre humain. Or , le genre humain profite peut-être plus de la diffusion des connaissances que de leur élévation, ou plutôt il profite' de toutes deux
UE L ITALIE
tour à tour. 11 a besoin que les idées s’élèvent, mais aussi qu'elles se répandent; et le plus grand homme du monde, venu â l’époque de l’extension, ne fera que les étendre , parce que les grands hommes sont précisément ceux qui font ce qui est faisable, ce qui profite le plus à leur époque. Vouloir restreindre la grandeur aux inventeurs , vouloir faire de l’instruction un privilège ou une aristocratie, a été et est encore la prétention de quelques-uns ; mais c’est la plus sotte des prétentions, et on s’en est justement moqué, en la traitant de pédanterie. Les véritables savants n’ont d’autre but que l’avantage général , et ils n’aiment la science que pour cela. 11 y a, certes, un plaisir solitaire à apprendre, à découvrir , à écrire même; mais ce plaisir ne dure que par l’espérance de communiquer aux autres ce qu’on a appris, ce qu’on a découvert , et de le faire devenir utilité. Je ne sais, en effet, si celui qui renfermerait en lui-méme le fruit de ses études devrait être traité de fou plutôt que de méchant. L’incertitude de cette utilité est ce qui tourmente le plus tout homme de bien , studieux et de bonne foi; c’est elle qui lui met la plume à la main et l’en fait tomber tour à tour ; car la certitude et l’espérance d’avoir répandu quelque vérité est la seule récompense digne de lui. Ne ravalons pas nousmêmes le métier, n’en faisons pas une spéculation de gloire ou de vanité, qui ne vaut guère mieux que celle d’argent, et non-seulement consolons-nous, mais réjouissons-nous de ce que nos noms soient obscurcis par ceux de beaucoup d’autres, nos égaux ou nos supérieurs; dépouillons-nous de toute envie, et nous avouerons facilement les progrès d’autrui, et par suite
DES ESPEBANCES
le progrès universel. — Peut-être alors avoueronsnous de nouvelles espérances. De même qu'après l’époque de spontanéité et d’invention est venue celle d’imitation et d'applications, de même après celle-ci en reviendra une pour les premières. Il s’est déjà offert plusieurs exemples de pareils retours : nous avons fait mention d’un qui fut italien, quand après le siècle imitateur, qui dura jusqu’à la moitié du XVIII®, parurent Parini, AIfléri, Manzoni. L’Angleterre aussi, après l’époque des imitateurs français , produisit Byron et Scott, et un renouvellement semblable des lettres chrétiennes, à quelque moment que ce soit, n’est nullement improbable. A peine vient de commencer leur affranchissement de la vaine imitation des anciens; si, comme presque tout affranchissement à son début, celui-ci tomba dans la licence, on revient déjà des exagérations, et les lettres de la chrétientéy gagneront de demeurer chrétiennes. De plus , les communications mutuelles des diverses littératures nationales, la diffufusion de toutes dans des réglons nouvelles , ce qui les enrichit de nouvelles imàges et de faits nouveaux , semblent devoir produire une communauté et une multiplication d’idées qui fera la richesse et la nouveauté des lettres et des arts à venir. Bien que l’avenir des sciences matérielles soit plus difficile à prévoir et plus incertain, il n’est pas non plus improbable en ce qui les concerne, que, les applications une fois épuisées, les faits et les expériences s’étant multipliés, il vienne à surgir quelque génie nouveau, riche de cette faculté synthétique qui résume les ressources de la science , pour rassembler ces faits et créer une de ces théories dédaignées le plus souvent par les gens médiocres ,
DE l'iTALIE.
mais dont lès esprits élevés se font un but. Ici comme ailleurs, le vulgaire est seul à dire qu’il n’y a rien ou peu de chose à faire; au vulgaire seul la difficulté de comprendre tout ce qui est fait, enlève la faculté et le désir de faire plus. Ici comme ailleurs, les grands esprits se fout un échelon du fait pour atteindre au faisable , et j’en sais quelques-uns qui aspirent à cette théorie de la matière impondérable, dont la découverte, s’il est donné au genre humain d’y arriver, déterminera une nouvelle ère scientifique , égale aux plus glorieuses. Quoi qu’il en soit, le progrès de toutes ces sciences, que nous avons appelées spirituelles mixtes et spirituelles pures, est certain et déjà commencé- Dans toutes, le plus grand des progrès est la modération: c’est de voir ses propres limites, c’est de s’y renfermer ; c’est de ne pas tenter l’inaccessible, l’infini, l’absolu. Or, ce progrès-là se fait incontestablement. Il n’y a pas longtemps, on cherchait encore le meilleur des gouvernements, la forme unique de liberté; maintenant taus les hommes pratiques commencent à reconnaître une variété trop grande dans les conditions nationales, pour qu’il ne soit pas utile aussi de varier les formes des gouvernements; et ce que l’on regarde comme la perfection dans les moyens de gouverner avec grandeur et chrétiennement, est plutôt d’étendre la liberté que de viser à en obtenir une quantité plus grande; c’est plutôt de conserver et d’avancer de concert, que d’avancer toujours, ou seul ou absolument. Il y a peu de temps que les économistes prônaient la richesse comme le but de leur science, ceuxci la voyant dans la terre seule , ceux-là dans le commerce seul , qui dans l’industrie, qui, plus justement,
SES ESPEUANCES
dans le travail. Mais on en est venu plus raisonnablement aujourd'hui à prendre pour but des richesses et de l’activité, les bonnes mœurs, la vertu. Les historiens (je ne parle pas des simples faiseurs de phrases, qui songent à l’art et non à la science) , prétendant pour leur science à une sorte d’indépendance de toutes les autres, et croyant trouver dans les actions humaines leurs causes et leur fin , isolaient le genre humain du monde supérieur, le plaçaient ( presque en reniant Copernic et Galilée ) au centre de Tunivers, ou même ( en reniant le Christ et la Providence ) , ils faisaient de l’homme un être indépendant, une non-créature, un quasi-dieu; les uns, du reste, en faisaient un dieu imbécile, allant au hasard, sans but ni raison ; les autres pis encore, un dieu raisonnant toujours dans chacune de ses actions. Ou en revient désormais à admettre encore une providence, une chrétienté , une direction supérieure à celle terrestre ; l’histoire redevient sœur des autres sciences spirituelles, de la philosophie chrétienne. Elle a repris cette modération native, qui consiste précisément à reconnaître dans le monde un ordre de faits surnaturels, dans l’esprit un ordre d’idées inaccessibles à la raison pure, accessibles à la raison illuminée par les communications avec Dieu , par la révélation. Cet immense progrès de la philosophie est tout contraire à celui qu’elle annonçait peu auparavant , à ce progrès qui devait consister à se mettre en place de la révélation , à éliminer les faits, les idées surnaturelles. Ce mécompte dans ses espérances est précisément ce qui amène et (telle paraît être la volonté de Dieu ) amènera de plus en plus à la restauration de la véritable philosophie. Déjà une
DE l’ITALIE.
fois, pendant la dernière époque de l’antiquité, la philosophie pure de tout élément surnaturel démontra sa propre insuffisance dans la Grèce et p Rome, dans l’Inde et en Chine ; elle la démontra d’autant plus, que les philosophes grecs , romains, indiens, chinois, étaient plus grands. Aujourd’hui, cette même philosophie pure et rationneile prouve et démontre de nouveau son insuffisance, d’autant plus que les derniers philosophesfrançais, anglais et allemands étaient grands aussi. Après deux semblables preuves ( car la dernière paraît elle-même complète et avouée désormais par le silence de plusieurs philosophes purs, ainsi que par le retour des autres à la philosophie surnaturelle), après deux preuves semblables, il parait impossible que le retour à la véritable philosophie, aujourd’hui commencé, s’interrompe et ne s’accélère pas au contraire. Si l'on ne veut pas ensuite appeler cela progrès et progrès chrétien , il faut inventer des mots nouveaux , et renier parmi les anciens ceux qui sont le plus unanimement compris dans la langue italienne ou dans toute autre.
. 22. Les paroles sont des dons de Dieu, et en repousser une parmi celles qui se trouvent universellement acceptées, me paraît, sinon un crime, au moins un grand danger, à coup sûr; c’est presque participer à la confusion de Babel , c’est vouloir diminuer la somme des idées acquises par la génération à laquelle on appartient. Il m’a paru dès lors devoir accepter celle de progrès, sans m’occuper de l’abus qu’on en a fait, comme de tant d’autres expressions scientifiques, pratiques et même religieuses, qu’on n’a pas rejetées pour cela. Mais me serais-je donc trompé dans le fait de
336 DES ESPÉBANCES
l’acceptation universelle? Â-t-on fait plus abus que bon usage du mot progrès? est-il plus haï que béni , plus à rejeter qu’à admettre? n’est-il pas corrigé et déterminé suffisamment en disant progrès chrétien? Que ceux qui sont si engoués de nomenclatures nouvelles elles prennent ou les donnent pour des inventions, en inventent donc une autre pour exprimer ccs trois faits : que toutes les religions, toutes les civilisations, toutes les cultures intellectuelles non chrétiennes sont tombées ou tombent ; que la religion , la civilisation, la culture chrétienne, ont duré, au contraire, et se sont accrues ou en extension ou en intensité, depuis leur origine jusqu’à nous, pendant dix-neuf siècles; et qu’elles sont aujourd’hui à un point de prospérité ou de splendeur , ou de puissance ou de tcutepuissance,qui,dequelquenomqu’onrappelle,est la condition évidente et présente de la chrétienté. Si ces trois faits sont vrais , il est important de les exprimer, mais plus de les voir, de les confesser et de les proclamer chacun par ses œuvres, par sa vie entière. Cela est important pour les princes, pour les hommes d’État, j?our les écrivains, les savants, les artistes et même les particuliers, parce que tout ce qu’ils font ou feront dans le sens de cette activité universelle, demeurera, avec son aide, à leur propre gloire, et bien plus à l’avantage du genre humain ; tout ce qu’ilsfont et feront en sens contraire, disparaîtra, sera nul, ou ne restera que pour être au moins pris en pitié , comme un gaspillage d’œuvres et de facultés en dehors des voies de la Providence. — Mais cela est plus important encore pour chaque nation que pour chaque homme en particulier, attendu que tout homme peut être vcrtuéux en suivant les
DE l’iTÀLIE.
simples principes de vertu compris dans toute doctrine chrétienne, sans tro^ se rendre compte de leur but élevé, même en ce monde. Mais pour réunir les activités, les facultés personnelles avec les vertus nationales, il faut de toute nécessité un but matériellement visible , une voie largement ouverte à tous. Or, l’un et l'autre ne peuvent être désormais que le but et la voie de l’activité chrétienne. Ce fut là toujours la voie principale, mais aujourd’hui c’est la seule au monde ; elle ne laisse place à nulle autre : hors de celle-là , il n’y a point de salut, même ici-bas. Toute nation qui ne s’y engage pas , qui n’y prend pas sa tâche , ne trouvera pas à l’employer ailleurs; elle tombera dans l’inactivité, dans le vice, dans le malheur et la honte. — Toute nation, au reste, a, de sa nature, de sa situation, de nécessité, sa tâche dans la chrétienté. Les époques de suprématies embrassant tous, ou presque tous les genres d’activité, de suprématies toutes-puissantes et faisant tout, sont passées ou vont passer. Un âge commence ou commencera bientôt, où toute nation chrétienne pourra et vaudra selon sa tâche propre, ne prédominera que dans le cercle qu’elle lui tracera, en laissant prédominer chacune des autres dans le sien .Or, cette tâche, cette suprématie partielle de chaque nation devient plus claire de jour en jour . La nation britannique peut plus que toute autre, et prédomine sur presque toutes les limites de la chrétienté, en extension de territoire, en diffusion de races, de commerce, de civilisation chrétienne. La nation française peut et prédomine, pour la diffusion religieuse et civile, sur la limite africaine, et pour celle de la culture intellectuelle, dans l’intérieur de la chrétienté. La nation germanique
DES BSPBBANCES
peut et prédomine dans la tâche de détruire tous les restes des suprématies universelles; son industrie se rapproche de celle de l’Angleterre ; sa civilisation de celle de l’Angleterre et de la France; son commerce surpasse le leur en libéralisme ; elle les égale ou les surpasse même pour la profondeur des études; elle a peut-être pour mission de ramener à cette union religieuse, détruite par elle il y a trois siècles, et elle seule peut avoir celle de faire avancer vers l’Orient le territoire européen de la chrétienté. La tâche de la Russie ne peut être autre que de pousser la chrétienté plus loin dans l’Orient ; elle aurait à repeupler de chrétiens tant de contrées, jadis florissantes, maintenant désertes , sous les climats les plus tempérés , et à peupler les extrémités septentrionales du globe. Les tâches réservées à la Pologne, à la Grèce, à l’Espagne, se manifesteront aussi, quand la première sortira de cette dépendance absolue qui n’en laisse accomplir aucune , la seconde et la troisième , de ces essais , de ces noviciats d’indépendance et de liberté , qui ne les laissent accomplir que mal. Il en sera pareillement de tous les Etats américains soumis au même noviciat, et de tous les États chrétiens qui se formeront. Pour tous, tant qu’ils sont , soit au moment où ils rentrent dans la grande société, soit quand ils rentrent dans la grande activité , un temps de noviciat est peut-être inévitable. Le grand art donc de ceux qui sont pour entrer ou pour rentrer, serait d’abréger le temps d’épreuves, d’entrer ou de rentrer promptement, avec ardeur , dans l 'activité , dans leur tâche. — Il en sera de même pour nous, ô mes compatriotes ! notre habileté , notre vertu sera de rentrer, empressés et pleins
DE l’ITALIE.
de zèle, dans l’activité universelle, et pour cela de voir, de reconnaître, d’accepter, de remplir tous les devoirs qui nous y attendent, tous nos devoirs, ni plus iii moins. Les temps sont changés : il ne s’agira donc plus pour nous de réunir le monde occidental , réuni depuis dix-neuf siècles, ni de faire surgir la civilisation et la culture chrétiennes, qui datent de cinq siècles; il ne s’agira pas , il ne peut s’agir de recouvrer notre première ni notre seconde suprématie , ni d’en établir une semblable, absolue, universelle. Mais les destinées auxquelles nous pouvons prétendre sont encore belles , grandes , et faites pour contenter toute ambition patriotique. Nous pouvons prédominer dans ces arts libéraux , qui sont un des plus brillants joyaux de la civilisation et de la culture intellectuelle, dans lesquels aucune nation, même la Grèce, n’a jamais été notre égale, et dans l’un desquels, après avoir perdu tous les autres, nous conservons encore la supériorité. Nous pouvons de nouveau peut-être marcher au premier rang, mais rivaliser, certainement, avec qui que ce soit, dans la littérature, pour laquelle nous possédons une des plus belles langues qui jamais aient existé. Nous pouvons marcher au premier rang ou rivaliser dans ces sciences dans lesquelles Galilée fut le premier parmi les modernes, dans lesquelles Lagrange et Volta rivalisaient naguère avec les plus illustres. Nous pourrions et nous devrions ne céder le pas à personne dans toutes ces industries qui nous valurent de l'emporter sur les autres, tant que le commeree se faisait par la Méditerranée ; nous eu déchûmes pour n’avoir pas suivi ses voies nouvelles, qui maintenant se reportent tout à l’eutour de nos
DES ESI^-HANCES
côtes, tout à travers nos eaux. Nous pouvons et nous devons encore être au premier rang dans cette grande tâche d’entourer immédiatement le siège central de la chrétienté, de le défendre, de le maintenir ou de le rendre complètement indépendant. Voilà Éotre principale tâche (révélée, déclarée, rendue incontestable dans tous les ouvrages de M. Gioberti) ; cette tâche-là, qu’elle plaise ou non, qu’elle paraisse petite ou grande, qu’elle soit acceptée avec reconnaissance ou en se résignant, est pour nous incontestable, naturelle, constitutionnelle; elle dure et durera autant que la chrétienté. C’est celle pour l’accomplissement de laquelle les plus dignes parmi nos pères ont versé le sang de générations entières , et nous ne devrions pas lui refuser le nôtre le cas échéant. Mais nous aurons probablement à y dépenser moins de sang que de vertu. — Quoi qu’il en soit, sang ou vertu, nous devons en dépenser autant qu’il en est en nous, pour nous en acquitter et pour obtenir cette indépendance qui en est l’indispensable moyen. Dans des temps barbares ou voisins de la barbarie, une indépendance incomplète pouvait suffire avec le désir de la compléter; mais dans un siècle avancé en progrès, elle n’est utile qu’autant qu’elle est des plus complètes , parce que les autres nations , qui la possèdent , nous dépassent de manière à nous humilier, sinon à nous opprimer, parce qu’il ne peut rester à ceux qu’on humilie, comme à ceux qu’on opprime , la faculté de bien accomplir aucun devoir. Les arts ne peuvent s’élever, les lettres ne peuvent exister, les sciences elles-mêmes souffrent, le commerce ne se développe pas, pour ceux qui sont humiliés par la dépendance, durant laquelle il est im-
DK L'iTAUE. 341
possible d’ailleurs de remplir la lâche de bien entourer le siège central de la chrétienté. L’indépendance est sans doute un devoir pour toutes les nations; mais , pour d’autres , c’est un de ces devoirs envers soi-même, de l’accomplissement duquel personne n’a à juger, moins encore à se mêler. Mais, pour nous, ce n’est pas seulement un devoir envers nous-mêmes, c’est encore un devoir envers toute la chrétienté, c’està-dire, désormais envers tout le genre humain; ou même, c’est un devoir plus qu’humain envers le divin fondateur de la chrétienté. Ne remplirions-nous pas ce grand devoir, soit par ignorance, soit par négligence, pour ne pas savoir ou pour ne pas vouloir reconnaitre les conditions universel les de la chrétienté? Alors, toutes les espérances que j*ai développées avec modération, et, à plus forte raison, celles plus magniliques qu’un autre a fait briller, toutes celles qui ont été ou pourront être mises en avant , se trouveront déçues. En continuant à gaspiller, en activités dépendantes ou morcelées, ou vaines ou coupables, les dons prodigués par Dieu à l’Italie, eu caressant des songes, en changeant de côté sur le lit de douleur où nous gisons depuis des siècles, nous ne ferons que changer de dépendance, de malheur et de honte; la dépendance, le malheur, la honte, nous laisseront enfoncés dans l’oisiveté, l’oisiveté dans le vice, et le vice nous apprêtera de nouveaux fers. — Et pourtant je ne prophétise pas ; hélas I non , je parle malheureusement de choses présentes: car, depuis que j’ai commencé à écrire ceci , de nouveaux cris, des mouvements nouveaux ont éclaté contre un prince italien, le plus ancien et le plus important de toute l’Italie comme de toute
342 DBS ESPÉRANCES
la chrétienté, eu opposition à notre tâche principale; des cris et des mouvements (je l’ai ouï dire et ne veux pas le croire) , qui appellent dans une province italienne la domination étrangère; cris et mouvements sans excuse, dans aucun cas, les plus anti-italiens, les plus anticivils , les plus antilibéraux qui puissent être, et qui ne pourraient naître si l’on entendait parmi nous les véritables conditions de la chrétienté, les devoirs véritables que nous avons à y remplir. — Si ces devoirs étaient compris, si l’on agissait en conséquence, ou si, du moins, on commençait à agir, en même temps que tomberaient toutes les espérances vaines et coupables, toutes celles qui sont justes et bonnes augmenteraient d’autant (i). Toutes les occasions perdues par nos ancêtres ne nous décourage-
(I) Sans rien rabattre des durs reproches que l’auteur adresse aux sujets du pape, qui crient et s’ameuleot pour appeler l’étranger , si cela est vrai ; et reconnaissant tout ce qu'il y a de véritable grandeur dans la sainte tache italienne, d’entourer et de défendre le siège central de la chrétienté, nous acceptons aveuglément l’affirmative du grand prol>lème, s’il est bien ou non que le pape soit roi. Mais c’est par cela même que nous et tous ceux qui pensent comme nous , c'est-à-dire , l’immense majorité des catholiques de tous les pays, nous acquérons le droit, ou plutôt nous nous imposons le devoir de rechercher, d’examiner, de discuter, de mettre en œuvre tout ce qui peut faire que ie roi-pontife devienne le meilleur de tous les rois de la terre, cette condition étant strictement nécessaire pour que la roj' auté sacerdotale ne soit pas nuisible, mais profitable à la chrétienté.
L’exaspération , qui pousse les sujets du pape jusqu’à leur faire désirer l’invasion étrangère, prouve, il est vrai, que dans celte province de la Péninsule les véritables intérêts nationaux sont méconnus; mais personne ne croira que des populalious aussi éclairées que celles-là se fourvoient à ce point, sans une cause trèsgrave et presque désespérante.
Cette cause , noos la dénoncerons franchement , parce que noos sommes convaincus que c’est desservir le catholicisme et ses cliefs.
DE l’iTALIE. 343
ront plus quand il nous paraîtra naturel qu’elles fussent perdues dans la barbarie, ou dans la demi-civili-
que de continuer à la dissimuler, quand désormais personne ne l'ignore. C’est que de tous les souverains de l’Europe, si l’on en excepte deux seulement, les papes sont ceux qui gouvernent le plus mal,'non certes par mauvais vouloir, mais par la force des choses ; par ce fait que tous les gouvernements s’étant modifiés plus ou moins selon la diversité des circonstances survenues, celui des États romains est toujours resté le même, en dépit des circonstances diverses.
Ce fait, qui n’est malheureusement que trop incontestable, soulève une foule de questions de la plus haute importance, dont nous ne ferons que signaler les deux principales, en attendant que d’antres, plus compétents que nous ne sommes ,,entreprennent de les développer et de les compléter.
r Faut-il ou ne faut-il pas que les papes séparent le gouvernement de l’Église du gouvernement de l’État 7— -Nous n’hésitons pas i\ répondre : oui. — Leur union a pu ne pas nuire, être même avantageuse aux sujets des pontifes, quand de toutes parts affluaient à Rome les subsides nécessaires pour la propagation de la foi et pour l’entretien d’une cour aussi universelle que la religion chrétienne elle-même. Mais, en conscience, est-il possible aujourd’hui que les impôts dont on frappe deux ou trois millions d’Italiens suffisent à de si énormes dépenses? Il est évident que la continuation de ce qui se fait à présent , devenue déjà très diflicile , en épuisant tout à fait le pays, finirait par mettre les pontifes dans l’impossibilité absolue de remplir le plus grand de leurs devoirs.
Mais comment faire? — dira-t-on. — C’est h la chrétienté d’y pourvoir, et elle n’y manquera pas.
2“ Les prêtres doivent ils ou ne doivent-ils pas avoir le privilège
de gouverner l’État? — Nous n’hésitons pas à répondre : non
I.’administration de la chose publique tomba presque entière dans les mains des ecclésiastiques durant les siècles où toute culture intellectuelle leur appartenait exclusivement. Ce fut , même alors , un mal dont les affaires spirituelles, non moins que les temporelles, eurent à se ressentir longtemps ; mais ce fut une nécessité. De nos Jours, c’est au moins un anachronisme qu’aucune éloquence ne saurait faire se concilier avec ce qui nous entoure.
Nous ne voulons pas dire , par là, que les prêtres doivent être exclus de toute participation au gouvernement de l’État ; c’est l’excès de la réaction contre l’anachronisme , et nous le croyons fécond en suites fâcheuses. Ce que nous voulons dire, c’est que leur participation ne devrait pas être priviligiée , mais pareille à celle de tous
sation , ou dans la corruption ; mais naturel aussi qu’elles ne se perdent plus au milieu de la civilisation actuelle. La grande occasion de la chute et du partage de l’empire ottoman , qui nous paraît une occasion probable et bonne en l’étudiant en elle-même d’une façon restreinte, nous paraîtra d’autant plus probable et meilleure en la considérant comme un des événements nécessaires de la chrétienté. S’il paraissait possible que cette occasion ne se présentât pas, il paraîtra impossible qu’il n’en survienne pas quelque autre semblable, équivalente pour nous; que si la chrétienté n’avait pas à avancer ainsi vers l’Orient , elle s’y diri-
les outres citoyens, ainsi que cela se voit en Belgique, pays connu pour être, à cet égard, le champ d’honneur du clergé catholique. Cette parité devrait être, selon nous , observée plus scrupuleusement encore dans un État où , le chef étant prêtre et les prêtres n’étant pas tous du pays , on est naturellement moins disposé à tolérer des faveurs exceptionnelles à leur avantage.
Au surplus, notre opinion nous parait se rapprocher de celle émise l’année dernière par le doyen du sacré collège , le cardinal Pacca, devant l’académie de la religion catholique, à propos des évêques allemands, dont les richesses et la puissance ont disparu sous les coups de la révolution. Voici ses paroles :
« Or , faut-il voir ici un malheur pour l’Église? Je n’ose le dire. <1 Je considère que les évêques , privés d’un domaine temporel qui « pouvait être très-utile au soutien de l’autorité ecclésiastique quand « il était appliqué à cet objet, et dépouillés d’une partie de leurs •c richesses et de leur puissance , seront plus dociles à la voix du n pontife suprême , et (|u'on n’en verra aucun marcher sur les traces « des superbes et ambitieux patriarches de Constantinople, ni pré- « tendre à une indépendance presque schismatique. Maintenant K aussi les populations catholiques de tous ces diocèses pourront <1 contempler, dans les visites pastorales, le visage de leur propre ■< évêque , et les brebis entendront au moins quel(|uefuis la voix de >1 leur pasteur. »
Pourquoi ne s’attendrait-on pas à des résultats semblables de la part des évêques de l’État romain? Trad.
DE l'italie. 3^5
gérait encore de quelque autre manière peu différente en résultat pour nos espérances. Les assistances extérieures, jadis si traîtresses, ne peuvent qu’être moins à craindre, au miiieu de la chrétienté, en l’état de progrès où elle se trouve ; les unions intérieures, entre prince et prince, prince et peuple, grands et petits, toutes les unions italiennes, jadis si rares et si courtes, ne peuvent, selon tout espoir, qu’être plus fréquentes et plus durables, au milieu de l’Italie en progrès. Et la vertu , ce suprême , ce seul moyeu de parvenir à l’indépendance , ainsi que nous l’avons dit , la vertu nous sera facilitée par les exemples et les exhortations d’autrui, quand nous saurons les accepter, au lieu de chercher des exemples et des consolations à nos vices, eu les comparant aux vices des autres. — Nous avons déjà résumé notre discours sur les espérances spéciales de notre patrie, en proclamant un seul but, l’indépendance, un seul moyen, la vertu. Maintenant que nous venons d’étendre nos observations à la chrétienté entière, et que nos espérances se sont accrues de l’accroissement de ses progrès , .ajoutons hardiment que l’indépendance, une fois venue, sera pour nous un moyen d’acquérir de nouvelles vertus. Ce cercle vertueux est infaillible non moins que le cercle vicieux opposé. Plaise au Dieu de miséricorde donner à l’Italie la force.de sortir de ce dernier pour rentrer enfin dans l’autre , la force de chercher la vertu comme moyen d’indépendance, l’indépendance comme moyen de vertu.
30 novembre 1843.
APPENDICE
SI Ul\E UMON douanière est a ESPERER EN ITALIE , ET DE QUELLE MANIÈRE.
1 . L’idée d’une union douanière italienne s’est présentée plusieurs fois à l’esprit, non-seulement des hommes d’Élat, mais de tout ce que l’Italie compte de négociants et de voyageurs, sentant chaque jour le préjudice matériel causé par notre morcellement. Plusieurs de ces derniers, probablement, accusent les premiers de négligence ou d’incapacité , parce qu’ils ne font pas ce que l’on voit si heureusement fait par d’autres. Mais, s'il est vrai que l’accession d’un simple État germanique à l’union déjà formée et florissante dans ce pays , soit parfois une question difficile à résoudre , celle de la formation d’une nouvelle union quelconque est beaucoup plus difficile , et celle d’une union italienne l’est surtout extrêmement par ses complications. Beaucoup d’écrivains s’en sont occupés (1). Mais comme les étrangers ne peuvent prévoir toutes ces complications , et que les
(1) Voyez Letture popolari, Turin, 12 décembre 1840.— La Nourrais et Bères , L’association des douanes allemandes, son passé , son avenir, Paris, 1841. — Petlttl, Considerazioni sulla lega doganale germanica , dans le Giornale agrario toscano , n° ei , A. 2° , Unione Italiana. — Pelitti, Delle associazioni doganali fra vari slati , dans les actes de l’académie des Georgoflli de Florence , déc. 1841. — Mlgemeine Zeitung, 23 avril et 2 Juin 1842. — Annali universali di statistica , mars , sept. , oct. et oov 1843.
APPENDICE
nationaux ne peuvent les discuter, on n’a pas encore examiné suffisamment, parmi toutes les combinaisons imaginables de cette union , lesquelles seraient bonnes n désirer, possibles à pratiquer, et par quels moyens. 11 faut distinguer pour s’entendre. C’est ce que j’ai essayé de faire brièvement , selon que ce livre pouvait le comporter , en supposant , dès lors , chez mes lecteurs , nonseulement la connaissance des sciences économiques en général , mais celle en particulier du fait et des résultats de l’union douanière allemande. Laissons les gros livres h ceux qui veulent écarter le siècle de ses voies ; celui qui les accepte , telles qu’elles sont , peut être bref, en se réduisant à chercher comment y entrer, et comment les suivre le plus avantageusement dans chaque circonstance opportune.
2. Au premier aspect, la question présente deux cas. L’union italienne pourrait se faire ou entre les princes italiens seulement, ou en y comprenant l’Autriche. Celle-ci peut y être comprise pour ses seules provinces italiennes, ou pour tout l’empire; et comme on a élevé déjà la question sur son accession à la ligue douanière allemande, il en résulte l’autre possibilité de l’empire autrichien accédant avec l’Allrmagne entière à l’union italienne. Voilà donc en tout quatre cas, quatre modes imaginables; c’est-à-dire, en procédant du plus étendu aux plus restreints:
P L’union allemande-italienne.
IP L’union austro-italienne.
IIP L’union exclusivement et entièrement italienne.
IV° L’union des États italiens.