Exemples à l’appui
Il faut donc remercier M. Biierre de nous avoir raconté le fait suivant: « M"” R..., douce, d’un excellent jugement, religieuse sans bigoterie, habitait, avant d’être mariée, la maison de son oncle, médecin célèbre et membre de l’Institut; elle était alors séparée de sa mère, atteinte, en pro- =*
vince, d’une maladie assez grave. Une nuit, cette jeune personne rêva qu’elle l’apercevait devant elle, pâle, défigurée, prête à rendre 'le dernier soupir, et témoignant surtout un vif chagrin de ne pas être entourée de ses enfants, dont l’un, curé d’une des paroisses de Paris, avait émigré en Espagne, j
et dont l’autre était resté dans la capitale. Bientôt elle l’entend l’appeler par son nom de baptême; elle voit la méprise de toutes les personnes qui entouraient sa mère, et qui, s’imaginant qu’elle appelait sa petite-fille, vont la chercher dans la pièce voisine; elle voit la malade corriger par un signe leur erreur, et leur apprendre qu’il s’agissait de sa fille alors k Paris. Sa figure exprimait la douleur qu’elle éprouvait de son absence. Tout à coup ses traits se décomposent, se couvrent ,]
de la pâleur de la mort, et elle retombe sans vie sur son lit.
« Le lendemain M"* R... parut fort triste devant D..., qui la pria de lui faire connaître la cause de son chagrin ; elle lui raconta dans tous ses détails le songe qui l’avait si fortement tourmentée. D..., la trouvant dans cette disposition d’esprit, la pressa sur son cœur en lui avouant que la nouvelle n’était que trop vraiç, et que sa mère venait de mourir.
11 n’entra point dans d’autres explications.
<( Mais, quelques mois après. M“® R..., profitant de l’ab-
152 IMl'ORfANCE THÉOPHILÜSOPHIQU K, ETC.
sence de son oncle pour mettre en ordre ses papiers, auxquels, comme beaucoup d’autres savants, il n’aimait pas que l’on touchât, trouva une lettre qui avait été jetée dans un coin. Quelle ne fut pas sa surprise en y lisant toutes les particularités de son rêve que D... avait passées sous silence, ne voulant pas produire une impression trop forte sur un esprit déjà si fortement impressionné.
« Tous ces renseignements nous ont été donnés par la personne elle-même, dans laquelle nous avons la plus grande confiance »
Nous trouvons encore dans M. Brierre un fait d’avertissement en rêve, fort curieux à notre avis en ce que nous le retrouvons raconté à peu près dans les mêmes termes, quatorze cents ans auparavant.
« M. R..., de Bowland, propriétaire dans la vallée de Gala, en Écosse, était poursuivi en justice pour une somme considérable d’argent, provenant des arrérages accumulés d’une dîme, due, disait-on, à une famille noble. M. R... était intimement convaincu que son père, d’après un usage particulier à la loi écossaise, avait racheté ces dîmes du titulaire, et qu’en conséquence la demande actuelle était sans fondement. Mais, après des recherches minutieuses dans les papiers de la succession, dans les actes publics, et après une enquête fort longue parmi les personnes qui avaient été en rapport d’affaires avec son père, il ne put trouver aucune preuve en sa faveur. — Le terme fatal étant près d’expirer, il se disposa à partir le lendemain pour Edimbourg, afin d’arranger son affaire aux conditions les moins onéreuses possible. Il alla se coucher dans cette disposition d’esprit. A peine était-il endormi qu’il eut le songe suivant : son père, mort depuis plusieurs années, lui apparut et lui demanda ce qui lui troublait ainsi l’esprit. En rêve, on n’est point surpris des apparitions. M. R... lui fit connaître la cause de son inquiétude , ajoutant que le paye-
^ . Des hallucinations, p. 245.
DE l’ange et de l’intuition MODERNE. 153
ment d’une somme aussi considérable lui coûtait d’autant plus qu’il avait la conviction qu’elle n’était pas due, quoiqu’il ne put fournir aucune preuve à l’appui de son dire. — Vous avez raison, mon fils, répondit l’ombre, j’ai payé ces $ dîmes pour lesquelles vous êtes maintenant poursuivi. Les papiers relatifs à cette transaction sont dans les mains de M. M..., avoué, qui est maintenant retiré des affaires et demeure à Inveresk, près Édimbourg ; j’eus recours à lui dans cette circonstance, quoiqu’il n’ait jamais été chargé de mes affaires. Il est très-possible que M. M... ait oublié cette particularité, qui remonte maintenant à une date très-ancienne; mais vous pouvez la lui rappeler en disant que lorsque je vins pour régler son compte il s’éleva une difficulté sur le change d’une pièce d’or de Portugal, et que nous convînmes de boire la différence à la taverne.
« M. R... s’éveilla le matin, l’esprit rempli de son rêve; il jugea convenable de se détourner de son chemin pour aller à Inveresk, au lieu de se rendre directement à Édimbourg. Arrivé dans cet endroit, il trouva la personne dont son père lui avait parlé : c’était un homme très-avancé en âge. Sans lui dire un seul mot de son rêve, il lui demanda s’il se rappelait s’être chargé autrefois d’une affaire pour le compte de feu son père. Le vieux monsieur n’en avait pas conservé le souvenir; mais la circonstance de la pièce d’or lui remit tout en mémoire ; il fit la recherche des papiers et les trouva, de sorte que M. R... put porter à Édimbourg les documents nécessaires au gain du procès qu’il était sur le point de perdre.
« ll'est donc hors de doute, ajoute M. Brierre, que M. R... avait entendu raconter autrefois cette histoire à son père, mais que depuis longtemps elle s’était effacée de son esprit. Ce qu’il faut noter, c’est que la mémoire revint après la fatigue des recherches. »
Après l’attestation d’un médecin distingué du xix' siècle, écoutons maintenant celle du plus grand des théologiens écrivant au IV' siècle de l’Église.
154 IMPORTANCE THÉOPHI LOSOPHIQUE , ETC.
« Je VOUS donne comme parfaitememt certain, pro certo, que, lorsque nous étions à Milan, nous avons su qu’ après la mort de... on vint présenter à son fils un engagement signé % par son père, mais déjà acquitté par lui avant sa mort. Le fils commence à s’attrister, à se tourmenter, à s’étonner de ce que son père ne lui ait jamais parlé d’une pareille dette en faisant son testament. Mais une des nuits suivantes, voici son père qui lui apparaît et qui lui indique le lieu ou la quittance était serrée chez son détenteur. Le jeune homme s’y transporte, le montre, le désigne, et non-seulement repousse ainsi la calomnie, mais récupère la quittance que son père avait oublié de retirer en acquittant sa dette «
Maintenant que disent l’esprit moderne et le génie antique sur un fait qu’ils paraissent s’être emprunté mutuellement, et dont nous connaissons de bien nombreux analogues? Il faut bien te dire, expliquer ces deux rêves par une réminiscence, par des associations fortuites d’idées, comme le fait M. Brierre, nous paraît aussi étrange que de l’expliquer par une congestion cérébrale, comme le fait M. Maury, ce dont M. Brierre se moque à son tour en ces termes : « La généralisation de cette dernière explication serait contraire à l’expérience, car des milliers de personnes rêvent sans le moins du monde avoir d’hallucinations hypnagogiques de maux de tête et de symptômes congestifs. »
Dans ces deux faits, dirons-nous à notre tour, une première considération nous paraît dominer toutes les autres : il nous semble évident que les deux pères apprenaient ici aux deux fils, deux choses, non-seulement que ces fils ne savaient pas alors, mais encore qu’ils ne pouvaient jamais avoir sues : la première, en raison de ses nombreuses particularités qui n’auraient pu s’effacer toutes à la fois de la mémoire pour y revenir toutes ensemble; la seconde, parce qu’on n’eût jamais laissé sciemment une quittance entre les mains d’un créancier.