Ibid., p
LES DEUX CHORÉES.
l’incroyant Strauss dans l’état de terreur signalé plus haut. L’histoire de cette Voyante magistrale est connue de beaucoup de monde, mais on ignore, en général, les singuliers débuts de cette affection épidémique, dont elle ne fut, après tout, que l’une des victimes.
Roth ne consacre qu’une page à cette épidémie et nous montre les malades de Neuhutten débutant par une constriction des muscles abdominaux et passant de là aux mêmes turlupinades que tous les autres , c’est-à-dire que ces jeunes filles, selon lui, se dressaient sur la tête, faisaient la roue, grimpaient contre les parois des murailles comme les chats, prédisaient leurs accès, « après lesquels elles s’éveillaient, comme d’un sommeil magnétique, sans ta moindre réminiscence, etc. ; » il ajoute : « On ne put s’assurer si la maladie était propagée par la vue ou par Y imitation... On ne pouvait non plus en chercher la cause dans l’usage de fruits gates, de seigle, d’ergot, etc. »
Roth ne dit pas un mot de plus.
De deux choses l’une cependant : ou Kerner est un visionnaire (et alors quelle autorité peut donc avoir son témoignage?), ou c’est le narrateur sincère des milliers de faits spirites déroulés dans son gros livre, faits expérimentés par lui pendant trente ans, et tellement soudés à la maladie de M'”® Hauffe (sa voyante), qu’il est absolument impossible de n’y pas voir un long enchaînement de causes et d’effets ; et alors comment se permet -on de scinder son témoignage? Pourquoi, par exemple, du moment où l’on se mêle d’étiologie, au lieu de rechercher toujours les prédispositions internes de l’individu, ne pas tenir un compte énorme de cette particularité si remarquable signalée dès le début, à savoir que cette disposition à percevoir les influences les plus étranges était endémique à Prevorst et commune aux adultes des deux sexes, comme aux enfants, et, bien mieux, comme aux troupeaux eux-mêmes ? « Souvent, dit Kerner, on voyait les vaches de la montagne entrer subitement dans une agitation qui montait
IMPORTANCE MÉDICALE
jusqu’à la fureur, pendant que de leur côté les enfants, saisis de vertige, couraient en toute hâte à la maison, où l’on voyait souvent les objets matériels j les ustensiles, se livrer aux mêmesébats et fuir la main qui voulait les saisir... »
— Causes nécessairement extrinsèques, ou phénomènes objectifs.
Attention, Messieurs les médecins, et ne faites pas pour la vérité ce que les objets font pour les mains ; il dépend de vous de la saisir, car elle est là tout entière.
Et puisque vous vous appuyez sur Kerner, ne justifiez pas plus longtemps les sanglants déplaisirs et les longs découragements qui viennent trop souvent interrompre ses récits et qu’il exhale en ces termes :
(( ... Mais j’oubliais que tout ceci n’est qu’illusion, raillerie et mensonge, que Frédérique n’était qu’une aventurière et que je ne suis, moi, qu’un imposteur. Peu importe que je l’aie visitée plus de trois mille fois, que, cloué à son chevet, elle ait passé sous mes yeux les trois dernières années de sa malheureuse existence , qu’elle soit morte dans mes bras, que j’aie connu tous ses parents, tous ses amis, toutes ses relations dans ce monde !... peu importe!... Des gens qui ne l’ont jamais ni visitée ni vue, des gens qui parlent d’elle comme un aveugle des couleurs, vont crier à l’imposture et au mensonge!... »
Écoutons-le lorsqu’il nous dit :
«Ce qui, chez -elle, dominait toute cette longue série de phénomènes magnétiques, c’était la perception des substances spirituelles; c’était toujours par elles qu'elle se voyait et se disait magnétisée; et, ce qu’il y a de remarquable, c’est que son frère les percevait souvent en même temps. Un jour, comme je causais avec lui, il s’interrompit tout à coup en s’écriant : « Silence! un esprit vient de traverser la chambre pour se rendre chez ma sœur;...» et, presque au même instant, nous entendions Frédérique qui s’entretenait avec le fantôme. Les personnes qui veillaient dans son appartement avaient ordinairement le sentiment de ces apparitions par des rêves étranges. Chez d’autres , la venue des esprits excitait un malaise général , une suffocation , parfois des tiraillements dans l’épigastre, des tressaillements qui allaient jusqu’à d’effrayantes syncopes. Enfin, la plupart du temps, ces esprits produisaient des bruits très-appréciables aux oreilles des personnes qui se trouvaient là
LES DEUX CHORÉES.
par hasard; c’était d’ordinaire comme de petits coups secs frappés sur la muraille, sur les tables ou sur le bois du lit. Tantôt on croyait entendre des pas sur le carreau, tantôt le tâtonnement d’un animal, le bruissement d’une feuille de papier, le roulement d’une boule. Par instants, c’était comme un bruit de sable qu’on tamise ou de cailloux que l’on jette, et tous ces bruits ne laissaient pas que d’étre suivis d’effets. Une fois entre autres, ils amenèrent la chute d’une énorme quantité de plâtras... On les entendait dans toute la maison et particulièrement dans ma chambre située au-dessus de celle de la voyante. Tant que durait la rumeur, Frédérique ne voyait rien, l’apparition pour elle ne commençait qu’après sa cessation. Moi-même, je me souviens parfaitement d’avoir vu un esprit à la place que Frédérique m’indiquait; je ne dirai pas que j’aurais pu, comme elle, en définir la figure et les moindres traits. C’était plutôt pour moi une forme grise et incertaine, une colonne ’ vaporeuse de la grandeur d’un homme debout au pied du lit de la visionnaire et lui parlant tout bas ^... »
A toutes ces manifestations de vrais esprits frappeurs venaient s’en adjoindre mille autres qui, selon Kerner, en devenaient la preuve mathématique. Ainsi les bouleversements d’ustensiles et de meubles, les objets enlevés des mains des assistants comme par d’autres mains invisibles, tout ceja faisait de ces chorées endémiques à Prevorst une sorte de chorée générale qui faisait sauter et danser le salon comme l’étable, et la malade comme la vaisselle.
Nous demandons maintenant, non pas au nom de la science, mais au nom du plus simple bon sens médical, comment, lorsqu’on cite un ouvrage de cette originalité, reposant depuis la première jusqu’à la dernière page sur l’ordre de choses le plus mystérieux, on peut se permettre de résumer tous ces problèmes dans cette unique proposition : ce On ne put jamais s’assurer si la maladie de ces enfants s’était propagée par vue et par imitation,... et il ne fut pas possible d’en chercher la cause dans l’usage des fruits gates... etc^. »
\ . Qu’on veuille bien nous dire par quel merveilleux hasard, non-seulement tous ces détails, mais toutes ces expressions se retrouvent dans les dépositions des témoins du presbytère de Gideville. (Voir notre 1" Mém.)