Gazette médicale, t. I et II, n® 46, p
IMPORTANCE MÉDICALE
Voyons; analysons à notre tour.
Que M. le docteur Marc se soit arrêté, en 1791, à ces réponses fournies avec esprit (respo.vdebat ingenio) par des couvertures et par des chaises, qu’il les ait attribuées à sa malade seule, malgré les excessives précautions d’isolement auxquelles il paraît s’être livré à son égard, on le comprend encore assei; facilement; on était bien loin, à cette époque, des documents et des grandes leçons donnés par les vieux maîtres, et l’on avait encore plus oublié les compliments sardoniques adressés à Fernel par Vesprit exorcisé.
Qu’en 1834 encore le docteur Plath n’ait voulu voir qu’un « produit de la maladie » dans cette ventriloquie inanimée succédant à tous les faits prodigieux qu’il nous raconte; qu’il n’ait prêté qu’une médiocre attention à ces réponses toujours correspondantes à leurs demandes comme à la mesure rhythmale battue par les knockings ; qu’il ait persisté à tout attribuer à sa pauvre malade malgré ses dénégations, ses plaintes et ses terreurs, il y a là pour le docteur Plath une faute majeure, mais rémissible encore, de critique et de légèrcté.
Plus tard, lorsqu’il a glissé lestement sur la seconde vue de sa malade, qui voit sans pouvoir la voir « la chute de Bernard, » la faute augmente alors d’autant plus qu’il oublie de rapprocher cette surintelligence merveilleuse de l’incroyable habileté qui, par moments, « jetait sans bruit et sans malheur cette pauvre impotente sur le ciel de son lit. » Mais enfin nous le répétons, on avait alors perdu tout à fait la mémoire, et le docteur Plath pouvait à peine en croire ses yeux.
Mais que le docteur Roth, si bien renseigné, comme nous l’avons fait voir, si bien disposé à l’égard du docteur Kerner, se soit permis de mutiler ses récits, et à propos des mêmes coups et grattements de ne tenir aucun compte de ses affirmations trentenaires, ceci devient infiniment plus coupable, et à tous les points de vue. Qu’il ne mentionne ni l’épidémie sau-
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tante des animaux et des objets malériels, ni le transport des bruits dans les maisons voisines, ni la violence momentanée de ces knockings qui, bien loin de la malade, font tomber les plâtres et menacent de faire crouler la maison ; qu’il saute à pieds joints encore sur cette apparition des esprits, sensible pour tout le monde; qu’il déchire ainsi les trois quarts du livre qu’il admire pour ne s’occuper que du quart insignifiant qui lui permet de renfermer son étude dans celle des influences vermineuses et des fruits gâtés ou pourris on en conviendra, il y a là tout à la fois, non-seulement un défaut complet d’induction médicale, mais, ce qui est bien autrement grave, enlèvement et suppression coupable de tous les éléments fondamentaux d’une vérité du premier ordre.
Par cet oubli, ou plutôt, nous le craignons bien, par cette omission calculée, M. Roth a brisé lui-même ce que M. Bouvier appelle son chef-d’œuvre, et, de fautes en fautes couronnées par une soustraction de pièce, s’est préparé peut-être une condamnation future à quelques assises médicales.
Mais quel nom pourrons-nous donner maintenant à l’inexplicable silence de la science olTicielle qui, discutant ces deux chorées en 1859, oublie ou feint d’oublier que celle du moyen âge venait de reparaître sur la plus vaste échelle et de fatiguer le monde entier, pendant deux ans, de toutes ces réponses divinatrices, apparitions, chorées d’objets inanimés, et surtout percussions incessantes signalées à profusion dans Kerner comme dans Ambroise Paré ?
Comprend-on cette admiration pour la brochure de Roth, et ce silence absolu pour des faits analogues qui venaient de compter peut-être un million d’acteurs, et peut-être deux millions de témoins, pris dans tous les rangs et à tous les degrés intellectuels de la société ?
Pas une voix faisant allusion à ces choses ! En vérité, un pareil silence sur un événement que le docteur Littré appelle lui-même « très-singulier , » et qu’un très-grand esprit persiste à désigner comme « le plus grand événement du siècle, »
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un pareil silence a pour nous quelque chose de vraiment stupéfiant... Il ne peut pas tenir à l’homme... 11 n’y .a que le démon muet de l’Évangile qui puisse avoir cadenassé en même temps tant de lèvres d’ordinaire si faciles à ouvrir.
Hélas ! nous nous trompons quand nous disons « pas une voix ! » Dans cette même année 1859, on a vu un chirurgien du premier ordre amener en pleine Académie et lui présenter un anatomiste « sérieux » qui, disait-il, était parvenu à, reproduire, au moyen de la contraction artificielle et musculaire du long péronier 1, les knockings en question. On ne dit pas, il est vrai, si les rappings, imitant bruits et voix de tous les animaux, étaient dus à la même cause, mais l’anatomiste n’en donnait pas moins, séance tenante, la représentation annoncée , et l’Académie d’applaudir, et le chirurgien (homme d’un mérite supérieur) de raconter sa guérison d’un cas semblable par une opération, et tout le monde d’applaudir encore plus et d’appliquer aussitôt avec lui cette découverte à tous les esprits frappeurs des deux mondes, et dès le lendemain tous les journaux d’enregistrer la grande nouvelle et d’ajouter ( voyez l’orgueil du triomphe ! ) « qu’en les dévoilant aussi complètement , on a fait encore aux esprits frappeurs plus d’honneur qu’ils n’en méritent. »
...Et nunc intelligite, et maintenant comprenez-le bien; puisque, va-t-on nous dire, toutes ces choses tournantes et saltatoires, objet de la brochure en question, offraient souvent le phénomène des knockings, elles devaient être dues par con.^quent à la même cause, c’est-à-dire à la contraction du long ou du court péronier (car si l’anatomiste accuse le long, le chirurgien accuse le court), et alors voici qu’il va falloir rapporter logiquement à cette contraction musculaire, occasionnée par quelque trouble fonctionnel, et la vue à distance, et la perception collective des colonnes grisâtres, et la projection des
< . Un des muscles de la jambe.
LES DEUX CHORÉES.
malades sur le ciel de leur lit, et le transport des coups dans les maisons du voisinage, dégradées par leur violence, et enfin nos milliards d’expériences à nous tous qui, pour n’être pas de l’Académie, conservons la prétention de compter cependant pour quelque chose, et qui, si Molière existait, serions certains de l’avoir avec nous.
Comme il se serait amusé, le grand homme, de tous ces péroniers des deux mondes se contractant et battant à la même heure, sans qu’aucun de nous ait pu les sentir et les faire taire ! Comme il eût bien reconnu dans toutes, ces explications impossibles son « voilà ce qui fait que votre fille est muette, » et comme!... Mais s’il est vrai que Molière aurait ri, la science aurait pu rougir et pleurer.
O bon Ambroise Paré ! ô savant et consciencieux Fernel ! vous tous, graves docteurs dont le docteur Calmeil a fait un si magnifique éloge, vous tous qui n’avez pas craint de confesser les méprises spirites dont vous avez été le jouet si longtemps, comme vous auriez bien reconnu là vos ennemis, et comme, du haut de votre grande autorité, vous auriez conjuré vos.. jeunes et modernes disciples de se méfier de leurs préjugés et des sarcasmes à priori! El si les disciples avaient persévéré dans leur étroite critique et dans leur mépris de l’observation générale, couvrant vos visages de vos deux mains pour en cacher la rougeur, vous seriez allés conjurer le pouvoir de créer immédiatement une chaire de critique médicale,... comme les pères de famille, nous l’avons vu, en réclamaient une de leur côté pourra critique historique.