RAPPORT DU MÉDECIN
Vers le milieu du mois de mars 1857, plusieurs jeunes filles de dix, onze et douze ans tombent subitement dans un état nerveux très-singulier : dans la^ crise, comme hors de la crise, elles accusent tel et tel de leur avoir donné sciemment leur maladie, soit en les touchant, soit en leur faisant manger quelque chose. Depuis lors, c’est-à-dire depuis quatre ans, aucune d’elles n’a jamais varié, ni sur le mode d’importation ni sur le nom de celui ou de ceux qu’elles regardent comme coupables.
IMPORTANCE MÉDICALE
« Toutes accusent les mêmes personnes, et, séparément interrogées, s’accordent parfaitement sur le jour, le lieu, le mode. Les malades parfaitement guéries conservent les mêmes sentiments et évitent avec soin la rencontre de ces personneiS. » (Rapp. n° 3.)
On lit, au contraire, dans le Journal de Genève du 21 juillet 1858 :
<( 11 y a quelques jours, nous trouvant avec M. le comte de Cavour, la conversation vint à tomber sur les possédées de Morzine. Le matin même, M. l’intendant du Ghablais en avait entretenu M. le président du conseil des ministres, et comme le phénomène paraissait exciter un assez vif intérêt, nous dûmes nécessairement chercher à nous informer avec exactitude de ce qui s’était passé, etc. »
Et tout de suite le journal débute par une contre-vérité notoire :
(( En mars 1857, à la suite d'une frayeur, une petite fille de neuf ans tomba dans un état particulier L »
Le 16 mars , le docteur est appelé chez les sœurs de charité de Morzine pour visiter une de ces petites filles, qu’il trouve sans connaissance et sans parole... Son premier soin est de prendre des renseignements sur le caractère de cet enfant. C’est une des plus laborieuses, des plus pieuses et des plus sages du village; la feinte est donc absolument impossible.
(( La plupart de ces jeunes filles appartiennent à des familles fort honnêtes, relativement aisées, et sont d’une vertu et d’une piété exemplaires. Elles sont, en outre, dans le plus parfait état intellectuel. » (Rapp. n» 1). ^
On soupçonne tour à tour une indigestion, une affection vermineuse, une surexcitation cérébrale : traitement conforme et sans succès. — On reporte la malade chez ses parents, où les mêmes accès se reproduisent. — L’enfant refuse toute espèce de médicaments.
\ . Ce qu’il faudrait éviter avant tout, en étiologie médicale, ce serait d’établir un point de départ erroné; or, tout le pays niera la frayeur. Qu’on veuille bien se rappeler, au contraire, tout ce que nous avons dit dans notre L**' volume du Bouquet de fleurs de Grandier, du Souffle Camisard, de la terre de Pàris, etc., et de tous les auxiliaires magnétiques.
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Vers le milieu du mois de mai, le même docteur est encore une fois appelé chez les sœurs pour un autre enfant du même âge, offrant les mêmes phénomènes, — La foule entoure la maison et déclare h haute voix que celte seconde maladie est identique, non-seulement à la première, mais encore à celle d’une jeune fille (d’Essert-Romand, paroisse voisine) qui, deux ans auparavant, ne pouvant être guérie par les médecins, avait été conduite et délivrée à Besançon par M M . les grands vicaires, comme elle l’avait prédit. — Alors les crises commencent à devenir effrayantes : chute, syncope, les prunelles roulent dans leurs orbites, les bras sont tendus en l’air comme s’ils voulaient saisir quelque chose ; arrivent ensuite les contorsions, la rotation de tout le corps avec une rapidité extraordinaire, la roideur tétanique. — Les malades se relèvent d'une seule pièce et sans le secours des mains, qui restent étendues vers le ciel. — Puis enfin, courses à toutes jambes, entremêlées de nouvelles chutes jusqu’aumomentoii, passant lamainsur leursyeux, elles sortent immédiatement de l’état de crise, qui ne laisse aucune fatigue et dont elles ne conservent pas le moindre souvenir.
lie docteur et l’abbé F..., vicaire de Morzine, comparent les deux enfants, les interrogent séparément, tâchent de les prendre en défaut, et, redoutant sagement les conséquences de V imitation, défendent toute espèce de communication entre elles.
Malgré ces précautions, au commencement de juin, l’intensité du mal commence à prendre des proportions menaçantes. La première famille comptait déjà quatre malades dont une vigoureuse fille de vingt-cinq ans, et la seconde en comptait trois, sans parler de plusieurs autres qui venaient de se déclarer aux environs de Morzine, et sans qu’il y ait eu, en apparence du moins, la moindre communication
1 . Étail-ce partout le résultat de la fameuse frayeur f Le Journal de Genève devrait bien nous le dire. Au reste, celte extension hors du territoire de Morzine ne paraît pas s’être maintenue, car nous lisons (rapp. n" 3) : « La maladie n’a jamais franchi les limites de la paroisse, plusieurs malades ont même jiarti guéris dès qu’ils les franchissaient, et se voyaient repris dès
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Vers la moitié du même mois, et pour la première fois*, petites et grandes malades commencent à parler pendant leurs accès sur toute espèce de sujets. Leur fureur antireligieuse surtout prend couleur ; elles insultent les prêtres, ne les désignant plus jamais que par les injures de vieux grisons et
de char . ; elles insultent aussi les médecins, dont elles
raillent les avis; elles exhalent surtout leur fureur contre la sainte Vierge, dont elles menacent en toute rencontre, et du regard et du geste, les images et les statues ; une fois la crise terminée, au contraire, elles l’invoquent avec amour et témoignent la plus touchante affection aux personnes qu’elles viennent d’accabler de leurs injures.
Une forte et brave fille, âgée de quarante-six ans, ne peut littéralement se confesser ; toutes les fois qu’elle entre au tribunal de la pénitence, la crise se déclare immédiatement après le signe de croix, et elle est toujours obligée de sortir sans avoir pu dire un seul mot'^.
(( Pendant la crise elles perdent toute affection de famille et toute réserve envers leurs parents, déployant envers eux une insolence qui passe toute mesure, surtout chez des jeunes filles si douces et si timides d’ordinaire... Mais le caractère dominant est alors une haine effroyable de Dieu et de tout ce qui s’y rapporte. » (Rapp. n® 1.)
Le rapport n"" 2 entre dans certains détails révoltants mais curieux sur la manière dont se trahit cette théophobie.
(( Chez elles chaque réponse, chaque question est toujours précédée et suivie des plus horribles blasphèmes. Ainsi, la première enfant que nous visitons est Jeanne P... Elle se jette sur nous avec l’intention de nous frapper, sa mère l’arrête, et elle se précipite alors sur cette dernièreen l’appelant vieille char^.. — Gomment, mon enfant, vous si douce
qu’ils y rentraient. » Nous verrons tout à l’heure (App. G, Sur les Génies épidémiques) que cette particularité topographique n’est pas rare, sans en être plus facilement explicable.
Démon muet de l’Évangile!...
2. Nous voulions supprimer une partie de ces abominables détails, et surtout ces initiales blasphématoires, qui nous’ révoltaient plus que tout le monde, mais on nous a fait remarquer que par cette suppression la vérité perdrait immédiatement sa couleur.
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et si charmante tout à l’heure, traitez-vous ainsi votre mère? — Eh ! S. N. de D., ce n’est pas ma mère à moi, c’est la mère de cette fille. — Qui es-tu donc, toi qui nous parles, si tu n’es pas la fille? — S. N., un démon. — Depuis quand es-tu en enfer? — Depuis dix ans, S. N. — Comment t’appelles-tu? — Joseph, S. N. — D’où es-tu? — De Tanninge, S. N. — Et pourquoi es-tu en enfer? — Pour avoir assassiné, S. N. — Combien de temps dois-tu donc y rester? — Toujours, S. N. — Mais tu m’as dit tout à l’heure que tu étais un démon, maintenant tu te dis un damné, c’est un mensonge. — Eh! S. N., ne sais-tu pas, imbécile, que tous les damnés sont des démons ^? — Et comment oses-tu entrer dans le corps de cette enfant si innocente et si pure? — S. N., cela ne te regarde pas. (Nous cherchons inutilement à obtenir de lui qu’il abandonne cette enfant, et il promet de la laisser tranquille, mais seulement pendant quatre heures.) — Quand la quitteras-tu? — Dans trois minutes, S. N.
« Nous prenons nos montres; ici commencent .des contorsions affreuses, mais au bout des trois minutes, on dirait une personne qui dépouille un vêtement, et la petite fille qui est devant nous est timide, douce et nous regarde d’un air affectueux et candide. — Es-tu fatiguée, chère enfant? — Oh ! non, messieurs, dit-elle d’un air étonné ; et dans le fait elle ne paraît nullement l’être ; son pouls n’annonce pas la moindre trace d’émotion. — Sais-tu bien, ma pauvre enfant, que tu nous as dît des choses affreuses? — Oh! non, messieurs, vous vous trompez, ce n'est pas moi. Et il demeure impossible d’éveiller chez elle quelque chose qui ressemble à un souvenir. » (Rapport n^" 2
Une petite fille de neuf ans disait (ou plutôt l’agent possesseur disait par sa bouche) que le sien était l’âme de tel défunt, mort telle année, tel jour, dans telle commune, et que, si l’on voulait se rendre à sa tombe , on verrait qu’on avait semé dessus des raves; ce qui fut vérifié et reconnu exact. Une autre disait au médecin : « Celui qui me possède , c’est celui
1 . Nous verrons, au chapitre Gèaiits, que, dans la ligne biblique, les damnés ou géants (repAam), sans devenir des démons, en sont regardés comme les compagnons et les collègues.
2. Il y a donc invariablement deux personnes bien distinctes en chaque enfant, et celle qui parle, comme fa fait remarquer le docteur, parle toujours de la malade à la troisième, et comme d’une troisième personne.
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que VOUS avez laissé mourir et que vous avez soigné de telle et telle manière. » Et alors elle se mettait sur son lit, l’imitant merveilleusement dans son langage, ses gestes, ses manières, et révélait une foule de particularités dont le médecin luimême reconnaissait l’exactitude. »
« Nous montons ensuite chez Marie Ch..., qui nous accueille avec les blasphèmes ordinaires. — Comme tu nous salues, mon enfant! — S. N., pourquoi viens-tu me tourmenter? — Quel est ton nom? — Je suis plus malin que celui d'en bas, moi, je ne dis pas le mien (elle ne pouvait pas se douter de ce qui venait de se passer plus bas). — D’où es-tu? — Je suis Parisien, S. N. — Où es-tu? — En enfer, S. N. — Pourquoi? — Pour avoir assassiné, S. N. — Des hommes? — Oui, quatre et une fille, S. N. —Parmi les victimes, y en a-t-il eu de sauvées ?
— Oui, quatre, parce qu’elles étaient justes; mais la fille ne l’a pas été, et c’est ce qui me fait le plus de peine, elle est damnée par ma faute. — ... Et toi, tu ne t’es donc pas confessé avant la mort? — Je n’ai pas eu le temps, S. N. — Comment? — Parce qu’on m’a tué à mon tour.
— Pendant ta vie, allais-tu à la messe? — Oui, mais je ne priais pas, S. N. — On propose de dire un Ave Maria, la fureur augmente, la fille prend une chaise et veut nous en frapper; mais, VAve Maria commencé, elle s’éloigne avec des contorsions. — S. N., dit-elle, legrison en a fait assez de prières, et cependant je suis toujours dans la fille.
— Quand en sortiras-tu? — Pas encore, S. N. — Je vais t’envoyer aux lieux arides, — Oh! non, ne m’envoie pas là, S. N., je souffre moins dans la fille. — Puis ici des scènes indescriptibles auxquelles il est impossible de tenir... Nous passons chez la fille B...; des scènes toutes semblables nous attendaient. Il faudrait un volume pour les rapporter; mais nous en avions assez, l’effroi nous gagnait.
(( A notre retour, nous repassons chez Jeanne, qui vient avec une gentillesse charmante pour toucher la main du curé, mais la crise fait mine de reparaître. — « Je ne veux pas, » dit énergiquement le curé de ***, et la crise disparaît. Il est vrai que les quatre heures de répit n’étaient pas encore écoulées. » (Rapp. n® 2.)
C’est alors que toutes ces personnes, qui ri avaient jamais su parler français^ se mirent à le parler parfaitement bien. Une des petites répondit même en allemand [sans en savoir le premier mot) à quelques questions posées dans cette langue par un élève suisse de M. l’abbé F...
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« Elles ont donné bien des réponses exactes à des questions qui leur étaient adressées dans des langues complètement inconnues d’elles. Par ex. : M. le curé de F. ayant dit à... : Exi ab ea, immunde spirüus ‘ , la possédée répondit : Pourquoi ne dis-tu pas : Vads rétro, Salarias? — Qmnto tardius exis, tanto magis supplicium crescit^.
— Rép. Je le sais bien, S. N., que plus je tarderai et plus je souffrirai, mais cela ne te regarde pas. — Cede non mihi, sed ministro ChrislP.
— Rép. Ni à l’un ni à l’autre. — Un autre en allemand : — Wie ait sind- Sie — Rép. Tu ne sauras pas mon âge. — Quid fecil Redemptor ut salvaret genus humanum’^f — Rép. Eh! S. N., tu sais bien qu’il est mort sur la croix. » (Rapp. n® 1.)
Le Jmrnal de Genève se contente de dire :
(t L’une d’elles parla un certain baragouin que personne ne comprenait, mais que Ton assura être de l’allemand le plus pur. Le curé lui posa aussi plusieurs questions en latin et parut satisfait de la réponse®.»
Ce fut alors que la maladie atteignit son summum d’intensité. Pendant les mois de juin, de juillet et d’août, toutes ces malheureuses ne cessèrent d’accuser le nombre et les noms des démons auxquels elles avaient affaire.
... Mais le mois de septembre offrit encore des phénomènes plus saillants que tous les autres.
« Le petit garçon de douze ans dont nous avons parlé se mit à déployer dans ses crises une agilité vraiment merveilleuse. Ainsi nous le vîmes plus d’une fois grimper avec la rapidité d’un écureuil jusqu’au sommet d’un sapin de la plus grande élévation, sans branches et de quatre-vingts centimètres de diamètre; arrivé au sommet, nous le vîmes casser le bout avec ses mains^ et, sur ce pivot flexible, placer sa tête et, les
] . Sors d’elle esprit immonde.