LE FLÉAU DIVIN DES ANCIENS
Il est bien entendu que, dans le moment où Hippocrate prononçait son tI Ôetwv, il ne pensait nullement à toutes les applications qui vont suivre; mais ces applications, l’antiquité tout entière les faisait ou plutôt les voyait , et nous ne ferons pas au grand homme l’injure de croire qu’il eût désavoué l’expérience et l’observation générales, au point de les déclarer menteuses, et menteurs comme elles, non-seiilement tous les sages, mais tous les dieux auxquels il jurait obéissance et respect.
Sans nous obliger à prendre à la lettre sa déesse Theriputhin ou Mortifère^ ses flèches de Diane et d’Apollon, les tenailles et les marteaux de ses génies de la mort et des épidémies, tout l’esprit de la théologie païenne semble se concentrer dans sa théorie du fléau, et nous verrons tout à l’heure que, tout en proférant le même cri d’horreur et d’épouvante que la théologie chrétienne, elle n’en diffère que par son ignorance absolue de l’esprit de grâce et d’amour.
Pour elle comme pour nous, le fléau est une verge elle sent la nécessité de prier, de conjurer, de sacrifier, de réparer même ; mais quelles réparations que celles qui sont réclamées par Bacchus, Priape, Flore et les dieux infernaux, pour cause d’infraction ou de tiédeur dans l’exercice de leur culte !
La contrition du païen fait bien autrement frémir que ses fautes, et pour juger ses dieux il suffit de voir ce qui fléchit leurs colères.
Comme toujours, le dogme primitif n’en subsiste pas moins tout entier, puisque nous trouvons chez eux la plupart des détails, des croyances et des disciplines expiatoires que nous retrouvons dans nos livres sacrés :
Comme cause primordiale, un dieu ou des dieux courroucés, comme exécuteurs des génies, comme instrument et comme moyen Vaura de la corruption; comme importateur un coupable, comme circonstances accessoires tous les fléaux réunis, comme thérapeutique un dévouement volontaire ou forcé, cherchant à fléchir les cruels (diros).
Nous venons de dire « tous les fléaux réunis. » Or, cette simul* tanéité des fléaux est un des phénomènes les plus mystérieux de toutes les histoires, et certes, il faut toute la légèreté du rationalisme pour qu’il y apporte aussi peu d’attention. Pour lui, nous le savons, la peste est le plus souvent une conséquence toute naturelle de la famine et de la guerre, mais nous lui en demandons bien par-
1 . Tout le monde sait que l’instrument avec lequel on sépare dans nos granges le bon grain du mauvais s’appelle aussi fléau.
262 IMPORT. MÉD. — GÉNIES ÉPIDÉMIQUES
don, ce n’est pas tout à fait ainsi que la question doit se poser. Nous le lui prouverons tout à l’heure.
A tort ou à raison, toujours est-il que les dieux dominent toute la cause, et que ces dieux sont exactement, comme ceux de Clot-Bey et et de])es\on, des influences tout à la fois sidérales et tellurgiques. Dans le paganisme, Hécate, soit comme déesse de la lune, soit comme déesse des enfers, a toujours mission pour envoyer la peste. Et ne l’oublions pas, cette dernière, Até, avant de prendre son vol aérien et de braver tous les courants, est toujours éclose dans l’un de ces marais qu’on appelait « les bouches des enfers. )> Chez les Égyptiens Typhon, chez les Mazdéens Ahriman, chez les Romains Jupiter Summanus, chez les Grecs Pluton et toutes les divinités chthoniennes ^ choisies parmi les Érynnies, les Kères, les Euménides et les Parques, étaient toujours, sinon les auteurs, pour le moins les complices de ces grandes désolations. La nuit était leur mère 2, l’Érèbe leur demeure, la mort leur grande affaire. X'^p xal pLoipa tou ôavaTou.
C’est au contraire aux dieux de lumière et de prospérité qu’on demande le désarmement de ces derniers, et si ce n’étaient, comme nous le disions tout à l’heure, les conditions que ces démons sauveurs imposent et les moyens cruels ou puérils qu’ils indiquent, on pourrait se laisser prendre à leur miséricorde.
Souvent c’était à l’intronisation d’un dieu nouveau que Ton devait la cessation subite d’un fléau.
Dès le second siècle de Rome, la chute merveilleuse du bouclier de Numa avait fait cesser la première peste, au moment même où la nymphe Égérie lui attribuait cette mission et le présentait comme gage de santé et de force (pw[jL'/i) pour la ville qui saurait le conserver.
En 381, on admet le culte d’Apollon pour faire cesser une grande peste. Elle cesse et les malades sont guéris si subitement qu’on décerne ce même jour à Apollon le surnom de guérisseur.
En /i63, le culte d’Esculape s’établit pour la même cause et aux mêmes conditions, puis en 549, celui du fameux aérolithe ^ ou pierre noire de Pessinunte, dont nous redirons plus tard les vertus.
Les analogies se pressent tellement sur ce terrain que voici maintenant l’un des faits les mieux attestés, quoi qu’on en dise, de toute l’histoire romaine :