‹ Des esprits et de leurs manifestations diversesChapitre 306 sur 341 · EXTÉRIORITÉ DE LA PAROLE · texte numérisé non relu

EXTÉRIORITÉ DE LA PAROLE

placer dans cette hypothèse particulièrement dangereuse pour l’orthodoxie... la) »

Ainsi le voilà signalé de tous les côtés, cet abîme que nous entrevoyions dès les premières paroles de Fauteur; voyons du moins si par suite de ces concessions énormes les rationalistes purs se seront rapprochés d’un seul pas dans cette voie de la fusion philosophique espérée. Le bon sens et l’expérience nous empêchaient d’y compter avant d’avoir lu les lignes qui vont suivre, à plus forte raison nous en empêcheront-ils après.

C’est la Revue de V instruction publique (25 octobre 1856) qui va représenter à présent la critique indqjendante , autrement dit le rationalisme. Elle établit d’abord que tout ce qu’il y a d’instruit dans le clergé incline au système de M. M..., et elle en félicite ce dernier; mais elle lui reproché en même temps de traiter les écoles progressives et humanitaires plus hostilement encore que jadis il ne traitait M. Cousin lui-mème, auquel il accdrde aujourd’hui les plus grands éloges. <r Nous aimons à croire, dit la Revue j qu’il se montrera un jour plus impartial et plus large..., car la deuxième partie du livre de M. M... se recommande par une vue très-heureuse. Le savant doyen de la Faculté de Paris rompt très-carréînent avec la méthode ordinaire des apologistes contemporains qui semblent presque tous s’être inspirés de Pascal (ô), et qui, en présentant sans cesse au premier plan et comme idée génératrice du christianisme le dogme de la déchéance^ se placent immédiatement dans l’ordre surnaturel (c), dont ils demandent la possibilité et la réalité antérieures à la chute. »

Oui, M. M... s’en sépare très-carrément. C’est un fait. « Seulement, ajoute la Revue,, nous aurions désiré que ce fût avec plus de décision... Il accepte bien les théories admises dans ce qu’on pourrait appeler le monde intellectuel constitué (d), et c’est déjà beaucoup... Car c’est déclarer que la pensée moderne est légitime. Il faut prendre acte avec empressement de ce certificat en bonne forme... Reste seulement à savoir en quoi consiste cette pensée moderne. Nous ne pouvons nous rencontrer avec M. M... sur ce terrain purement philosophique. AJ. fabbé emprisonne dans des formules trop étroites ce qui est appelé, suivant nous, à un élargissement très-prochain... Les intelligences passives, c’est-à-dire les plus nombreuses, attendent pour se remettre en marche un mot d ordre nouveau que M. M... médite sur ce symptôme... Nous n’en félicitons pas moins le sage théologien de... sa rupture complète et explicite avec une école funeste. Cette rupture est un indice du travail de la science qui s’opère à l’heure actuelle dans les intelligences pour les conduire à des convictions vigoureuses, dégagées de tout alliage, et les préparer ainsi pour une époque meilleure à une œuvre générale de rénovation [e). »

Nous n’entendons ici que des éloges, sans constater un seul pas dans le

(a) Remt-e des Deux Mondes, mai 1857.

{h) Voyez-vous les insensés !

(c) Les malheureux !

(d) Autrement dit, la Sorbonne et l’Institut.

(e) Journal de ^instruction publique, du 2 décembre 1856.

sens de la fusion. Nous ne voyons donc pas M. le doyen de la Faculté beaucoup plus avancé dans les voies de la réconciliation philosophique que ne l’était le malheureux Louis XVI dans celle de la réconciliation politique après qu’il se fut laissé poser le bonnet rouge sur sa tête.

A cette question d’un enseignement extérieur est venue, comme on le sait, s’en adjoindre depuis quelques années une seconde connue sous le nom de traditionalisme. Destiné à conjurer le danger des doctrines rationalistes sur « l’origine du langage expliquée par les seules forces de l’esprit humain,» le traditionalisme voulait leur opposer tout simplement dès le principe la nécessité physiologique d’une audition première, si bien appuyée sur l’exemple toujours subsistant du sourd-muet.

Cette impossibilité de la pensée devinant le langage, le traditionalisme l’étendit bientôt aux idées elles-mêmes, et, tout en accordant à la raison l’invention de toutes les vérités de déduction, lui refusa la possibilité de concevoir par ses propres forces toute idée première et capitale... [a). Alors on lui objecta quatre propositions merveilleusement sages, sur l’usage et la nécessité de la raison pour arriver à la foi , mais qui se rapportaient bien davantage, il faut le dire, à l’acquisition des vérités dogmatiques par un incroyant en possession déjà de toutes les idées premières, qu’à la question spéciale et psycho-physiologique de l’origine des idées.

Les traditionalistes s’empressèrent donc de signer de grand cœur ces quatre propositions émanées de Rome, et revinrent à celles qui faisaient véritablement le fond de la question.

Nous nous étions promis de développer leurs raisons et celles de leurs adversaires, mais nos lecteurs comprendront tout à l’heure pourquoi nous nous garderons bien d’en rien faire.

Qu’il nous suffise de bien préciser le point que venait d’atteindre tout dernièrement la question.

Fallait-il admettre, avec les professeurs de l’université de Louvain, que M les hommes, tels qu’ils sont réellement, ne peuvent acquérir une connaissance première, pleine et distincte, d’aucune vérité métaphysique et transcendante, sans un secours intellectuel extérieur qui, en la secondant, aide la force intérieure et la force naturelle de la raison ? »

Ou bien, fallait-il dire avec leurs adversaires, Malou et les pères jésuites, Chastel et Perrone, que « cette doctrine (de Louvain) refuse à la raison les droits et les forces innées qu’on doit lui accorder conformément à la foi catholique? »

Ou bien enfin fallait-il, avec les traditionalistes de l’école du R. P. Ventura, se réunir aux professeurs de Louvain, sous la simple réserve de substituer les facultés en germe aux idées innées, variation de détail qui disparaît dans la grande et unique question de la nécessité d’un secours extérieur ?

Voilà ce qu’il fallait décider, et voilà ce que cette année même on put croire un moment parfaitement éclairci et jugé.

(a) Voir la Tradition, par le P. Ventura, ch. i.

LE SERPENT

En effet, le 16 mai 1861, seize consulteurs sur dix-huit de la Congrégation de rindex, présidée par le cardinal d’Andrea, déclaraient que « la doctrine des professeurs de Louvain ne renfermait aucune erreur, » et la Congrégation des Cardinaux, réunie le 25 juin de la même année, émettait le même vote que l’Index à une majorité imposante.

Le traditionalisme belge paraissait donc triompher complètement, et, dans l’exaltation de ce triomphe, ne craignait pas, à ce qu il paraît, de le présenter comme définitif, lorsque, le 19 décembre 1861, le saint-père, dans une encyclique adressée aux évêques de Belgique , apprenait au monde catholique 1° que le décret de l’Index, n’ayant pas encore obtenu sa sanction, ne pouvait constituer une décision; 2° que la cause étant confiée cette fois à l’examen du Saint-Office, il conjurait les défenseurs comme les adversaires des doctrines examinées de s’abstenir jusqu’au jugement définitif, et surtout de ne pas attaquer, défendre ou présenter l’une des opinions diverses, comme l’unique, la vraie, la seule admissible ou la seule propre à l’université catholique. »

Quel est donc le catholique qui, après une semblable injonction, oserait rentrer à nouveau dans l’arène, la victoire lui fût-elle assurée?

Lorsqu’elle le sera pour quelqu’un, on reprendra la Bible, et devant ses grandes affirmations sur les communications primordiales et incessantes de l’homme avec son Dieu, on se demandera comment on a pu discuter si longtemps pour savoir si l’on aurait pu s’en passer. Alors on se reportera peutêtre avec bonheur à cette phrase de saint Paul : « De nous-mêmes nous ne sommes pas capables de concevoir quelque chose, mais lorsque nous en devenons capables, cela vient de Dieu » (a).

(a) II Cor., ch. iii et v.

8 iii

Le serpent.

« Sed et serpens !... » « Mais il y avait là un serpent, » ou plutôt il y avait le serpent

Oui, dans cet Éden veillait un ennemi, et cet ennemi avait tout entendu. Donc, on avait parlé, et nous livrons cette audition aux partisans de V illumination mentale, qui n’oublieront pas que la théologie regarde cette dernière comme un don de Dieu incompréhensible au démon.

1, Genèse, ch. iii, v. 1.

Mais eet ennemi était un serpent ! un serpent causant avec la femme ! Qui de nous , aux jours de son enfance, n’a pas été scandalisé de ce serpent? Pas n’était besoin d’être Voltaire pour ricaner avec lui et battre des mains à son impertinente plaisanterie : « J’aurais bien voulu parler à ce serpent, puisqu’il avait tant d’esprit ; mais auparavant je voudrais bien savoir quelle langue il parlait. L’empereur Julien le demanda au grand saint Cyrille, qui ne put satisfaire à cette question »

Heureusement, depuis ces premiers jours du collège nous avons grandi^ et si, comme tant d’autres, nous n’en sommes plus à Voltaire, ce ne sera pas du moins faute de l’avoir compris et d’avoir pu nous élever jusqu’au profond mépris que tout homme qui se respecte doit à un serpent qui parle.

Quelque puéril que semble le mode (la suggestion d’un serpent!), on n’en sera pas moins forcé de convenir que, s’il amène la pénétration de l’homme dans le monde angélique, le résultat fatal n’en est pas moins d’une grandeur titanique.

Bénie soit toutefois la tolérance de l’Église qui a toujours permis à ses docteurs, et notamment au cardinal Cajetan, de ne voir dans cette forme animale qu’une pure allégorie. Il n’en reste pas moins certain que derrière le fétiche ou l’emblème, comme on voudra l’appeler, se cache une réalité bien terrible, une gigantesque vérité. Qui ne reconnaîtrait pas ici ce qu’on nomme partout ailleurs « l’antique serpent sidéral, le Jupiter tombé, le prince de l’air, le principe des voies du Seigneur, et ce porte-lumière, Lucifer, devenu le souverain des ténèbres? »

Voilà le serpent véritable, le serpent prototype du serpent animal; mais, quant à ce dernier, il fut un temps où nous aurions plutôt reculé devant la foi que d’admettre ici quelque chose en dehors de la métaphore.

Nous étions faible alors, nous n’avions pas encore lu dans Creuzer toute la théorie des emblèmes « composés et dictés par

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