Revue de la Critique française, du 15 juin 1861, p
2. M. Figuier insiste beaucoup, comme M. xMaury, sur la vertu des fameux onguents destinés à produire l’état nerveux voulu ; on pourra s’édifier à leur sujet en constatant dansiM. Brierre {Hallucinations narcotiques) l’impuissance absolue de notre chimie moderne à reproduire quelque chose de semblable, et dansM. Calmeil (t. I, p. 2 H) \ impossibilité de l’emploi de ces substances par des femmes aussi complètement ignorantes, et, tout bien considéré, la certitude que leur emploi n’a jamais été yiulle part très-répandu. »
Il n’y a rien de tel que de lire un auteur jusqu’au bout. 11 est d’autant plus lâcheux que M Figuier ne l’ait pas fait ici, que ses Années scientifiques et industrielles, bien loin de participer au même défaut, sont en général d excellentes analyses que, pour notre part, dût M. Figuier récuser notre suffrage, nous lisons avec le plus grand intérêt.
INTRODUCTION
SPIRITOLATRIE MODERNE
Notre rôle, en vérité, paraît des plus inexplicables. A quelle doctrine appartenons-nous donc? Ennemi de ceux qui ne veulent pas des esprits, ennemi de ceux qui les acceptent, aurions-nous donc à tel point Tesprit d’opposition, que nous ne puissions plaire à personne et que nous fassions la guerre à tout le monde? Dans une position si délicate, nous comprenons qu’on ait peine à nous bien définir et que, regardé comme un mécréant par les uns, nous soyons si souvent classé par les autres parmi les sorciers et les tourneurs de baguette. On a peine à se rendre compte de tant d’efforts simultanés contre deux doctrines qui s’exècrent.
Ainsi, tout semblerait nous incliner vers ceux que nous appelons ici spiritolâtres. Voici des hommes honorables et non moins intelligents que tous les autres, qui, vrais confesseurs de leur foi, en ont compris l’importance, bravé les dangers, embrassé les nobles et touchantes espérances, et qui, délivrés par elle de l’impur limon qui les souillait jusqu’ici, gravitent maintenant avec amour vers ce monde invisible et vers cette immortalité dont ils ont fait la conquête!
Quel droit avons-nous donc de leur décerner une épithète si sévère, et comment se fait-il qu’au lieu de tendre la main à de tels hommes nous nous voyions obligé de tirer sur le drapeau qui les abrite et qui ressemble si parfaitement au nôtre?
Pour trouver la réponse, approchons le plus près possible de ce drapeau.
On est d’abord frappé de la franchise et de la régularité de la chose; mais reportons-nous à vingt ans en arrière, et voyons si nous l’eussions comprise alors! Chaque contrée possède en ce moment un club, organisé comme on organise tous les autres, c’est-à-dire autorisé par un ministre de l’intérieur, surveillé par un préfet de police, ayant ses statuts, ses règlements, ses comptes rendus, ses journaux, et pouvant appeler, par conséquent, une escouade de sergents de ville pour protéger,... quoi?... la paix et la sûreté de ses évocations publiques et privées! Cette force armée sera forcée de protéger... des ESPRITS, de leur maintenir la parole et de faire évacuer la salle, dans le cas où un parterre tapageur ne voudrait pas la leur laisser.
SPIRITOLATRIE MODERNE.
Uu publiciste a dit des clubs spirites de l’Amérique « qu’ils fonctionnaient comme une institution nationale. » Partout, grâce aux journaux et aux revues de ces sociétés, grâce au fanatisme que ces doctrines inspirent, on en arrivera là.
Ceux qui, devant une telle législation, continueraient à trouver trop étroites les limites de notre liberté de conscience moderne, seraient, en vérité, bien exigeants. 11 est vrai qu’un des articles du règlement de « la Société 'parisienne des études spirites » porte expressément que « toutes les questions politiques, religieuses et d’économie sociale lui demeurent interdites ^ » C’est fort bien, mais nous n’avons pas oublié qu’hier encore une société bien autrement importante et se disant, comme celle-ci, étrangère à toute opinion religieuse, avait brisé son président pour cela seul qu’il avait eu le malheur de voter au sénat pour l’indépendance du saint-père.
Un article de statuts n’est donc pas une garantie suffisante.
Toujours est-il qu’une fois légalement constituées, les sociétés dont nous parlons marchent fort régulièrement, et, sans plus de difficultés, instituent partout leurs salles d'inhalation spirituelle, exactement comme aujourd’hui chaque ville d’eaux possède une ou plusieurs salles d’inhalation thermale. On y aspire les esprits comme on aspire ailleurs les fluides. 11 est seulement à regretter, pour l’honneur de la thérapeutique occulte, « qu’une seule province des États-Unis ait offert, nous dit-on, quatre mille cas de folie à la suite de ce traitement »
Mais enfin, que s’est-il donc passé depuis cinq ans dans ces salles et que nous a-t-on dit dans ces livres?
Commençons par répondre à la dernière question. Ces livres et ces journaux nous révèlent des merveilles que nous n’avons garde de révoquer en doute, car ce serait aller contre tous nos principes à l’endroit du témoignage. Citons-en quelques-uns :
A New-York,ce sera le savant professeur Bush qui nous présentera M. F... comme étant d’une ignorance absolue en fait de langues, et néanmoins écrivant en sa présence et parfaitement, sous l’inspiration d’un esprit, en hébreu, sanscrit, bengali, persan, malais, chinois, espagnol et français. On le dispense du reste.
Voir le règlement, à la fin de la dernière petite brochure de M. Allan Kardec, intitulée : Qu'est-ce que le spiritisme"?
2. Tiré d’un journal cité par M. Kardec, Revue spirite (4* année). Nous entendrons la médecine française nous signaler, sans les comprendre, les mêmes désastreux résultats.
INTRODUCTION
A Boston, ce sera le professeur Hare, le meilleur chimiste des États- Unis qui, mécréant décidé, se présentera tout à coup dans un club, armé d’un petit instrument de sa façon, inventé pour déjouer toutes les fraudes de l’alchimie, et qui, séance tenante, se verra déjoué lui-même ainsi que toutes les lois de sa chimie et confessera généreusement sa défaite.
A Londres, ce sera M. Forster qui (nous en trouvons la preùve nonseulement dans le Spiritual Ma jazine, mais dans les numéros du Times et du Morning Post que nous avons sous les yeux) ii’a cessé, ce printemps, d’intriguer toute la ville par les phrases qui s’imprimaient d’elles-mêmes et spontanément sur sa peau nue, alors même que les assistants tenaient ses bras garrottés et cataleptisés.
A Paris, ce sera M. Squire, que mille témoins très-compétents ont vu tout dernièrement enlever sans les toucher et faire sauter pardessus sa tête d’énormes tables en chêne massif sur lesquelles on a fini par faire monter un ou plusieurs hommes, sans nuire à l’expérience.
Ce sera encore cette Désirée Godu, la merveille d’Hennebon en Bretagne, qui, lasse apparemment d' avoir sécrété tout l’été, par un organe anormal placé autour de ses reins, de l’or, de l’argent, des pierreries et jusqu’à de faux diamants, vient se présenter tout à l’heure aux savants de la capitale, sous le patronage de l’honorable docteur Morheri, qui se porte garant de tous les faits : croyant sincère, mais aussi neuf que tant d’autres, et qui n’aura jamais lu la volumineuse histoire des trahisons magnétiques! Dieu veuille qu’aux jours de la terrible enquête Vorgane nouveau n'exsude pas quelque morceau de plomb à la place de l’or pur, et quelques cornets de gros sel à la place des diamants! Dieu veuille encore que pareil échec n’arrive pas à cette voix puissante qui se fait entendre autour de cette jeune fille pendant que ses lèvres catalepiisées se refusent à tout desserrement, phénomène intermittent remplacé souvent, dit-on, par le son d’une cloche aérienne et invisible, qui lui sert de moniteur et de bon ange * !
Ailleurs encore, nous aurons dans les airs des accords merveilleux qui nous rappelleront certains concerts angéliques de la trailition, puis des apports d’objets matériels qui, se détachant visiblement des plafonds, arriveront à point nommé sur les genoux de médiums confondus, stupéfaits.
On fatiguerait ses lecteurs avant d’avoir épuisé la millième partie
r Spiritualisme^ Edmonds, t. I, p. 12.
SPIRITOLATRIE MODERNE.
de ces phénomènes objectifs, palpables et très-scientifiquement constatés, quoique en dehors des corps savants.
Toutefois, on peut dire que ces curieux phénomènes ne comptent que pour peu de chose dans la haute mission qui fait la gloire et le bonheur du spiritisme moderne. Son ambition est tout autre, et, nous le disons à son honneur, moins curieux du prodige que passionné pour l’invisiblei, ce sont les âmes elles-mêmes qu’il veut toucher et entendre, aimer en ce monde et retrouver dans l’autre, en dépit de l’espace et du temps. Pour lui, ces âmes séparées de l’organisme sont réduites, comme moyen de communication avec nous, à cette enveloppe gazéiforme qu’il nomme le pèrisprit. Or, pourvu que l’on ne confonde pas cette enveloppe fluidique avec l’esprit lui-même, il n’y a rien là que de très-rationnel et de très-possible. Que les âmes pleurées puissent encore correspondre avec celles qui les pleurent , que la bonté divine les envoie de temps à autre sur cette terre pour y tarir un moment la source de tant de larmes, pour y donner quelques avertissements secourables, pour soutenir une espérance qui s’éteint, pour amortir une douleur qui écrase, pour soulever quelque peu ce rideau si cruellement épais qui sépare les deux mondes , c’est encore une de ces vérités de foi que le cœur sait pressentir bien longtemps avant que l’esprit ne les connaisse : nous en trouvons d’ailleurs l’application à chaque page de notre hagiographie catholique.
Rien de tout cela ne fait donc difficulté, mais il s’agit uniquement de savoir s’il existe un procédé et licite et certain pour procurer la plus douce de toutes les consolations à cette humanité désolée, dont tous les jours sont des adieux.
A cette double interrogation, la foi répond que Dieu, se réservant l’octroi de telles faveurs, en dénie la puissance à toutes nos facultés, comme il en défend la poursuite à toutes nos volontés humaines.
Le spiritisme, lui, pousse la témérité jusqu’à braver cette défense et jusqu’à se targuer de ce pouvoir; et certes, pour lui inspirer tant d’audace devant cet antique veto : « Que personne d’entre vous ne demande la vérité aux morts,... car il exterminera les nations à cause de ces crimes^, » il faut que son illusion soit bien forte.
Elle ne saurait l’être davantage, en effet. Nous savons plus d’une veuve consolée à la vue de son mari, plus d’une mère rendue à la vie par les baisers de son enfant, plus d’un ami ranimé par les embrassements de l’ami qu’il regrette... Conçoit-on rien de plus touchant, et que blâmerons-nous donc ici ?
Deutéronome J ch. xviii, v. 10, 11 et 12.
LU
INTRODUCTION
Hélas! encore une fois, nous ne blâmerons que la révolte contre les lois divines, et nous ne demanderons que la preuve de Tidentité des hommes célèbres ou des êtres chéris qu’on nous montre.
En Amérique, d’après tout ce que nous avons lu en fait de révélations dictées par les âmes des hommes célèbres, la fascination doit avoir été mille fois plus décevante. La Revue britannique nous a donné souvent des paroles de Shakspeare, de Milton, de Byron, qui tenaient en suspens des littérateurs très-habiles, tant ces productions d’outre- tombe paraissaient dignes des auteurs imités! D’ailleurs, il suflisait de nommer des fascinés comme le juge Edmonds, le docteur Hare, le gouverneur Tallmadge, le professeur Mapès, le publiciste Owen, le grand écrivain Wilkinson, et toute une foule de médecins, ingénieurs, magistrats, pasteurs, journalistes, artistes, etc., pour sentir que tant d’hommes distingués n’avaient pu céder qu’à « la plus forte eOlcace d’illusion, » suivant les expressions de la Bible. Mais en France, c’est le contraire, et nos spirites n’ont même pas cette excuse; il faut que l’Amérique ne leur ait envoyé au lieu d’esprits dignes de ce nom que le plus misérable rebut de ses âmes damnées, et c’est d’autant plus fâcheux pour la France, qu’elles se disent toujours proportionnées comme intelligence à ceux qu’elles viennent instruire. Nos spirites devraient en vérité réclamer.
Contentons-nous, en effet, d’envisager la chose en simple philosophe; quelle garantie pourrait donc nous formuler notre spiritisme français ? A peine avons-nous feuilleté les premières pages de ses annales, que nous sommes contraint d’enregistrer les plaintes du chef ou du grand maître contre « l’invasion incessante d’esprits mauvais, d’esprits gastronomes, d’esprits déprédateurs {sic), d’esprits de ténèbres, d’esprits damnés , ou tout au moins de lutins familiers plus espiègles que méchants, etc., etc. L »
Si nous passons à la Revue spiritualiste, mortelle ennemie de la première — on ne devine pas trop pourquoi —, nous entendons à chaque ligne un cri d’épouvante ou du moins d’hésitation. « En vérité, dit-elle, hors la certitude que nous avons affaire à des esprits ou à quelque essence immatérielle que nous ne pouvons bien définir, nous sommes encore d.\ns un tourbillon aussi vague qu’inquiétant. Si nous avons affaire à des esprits, voyant ce qu üs sont, je crains que nous n’ayons grand tort d’espérer au delà du tombeau un avenir beaucoup plus éclairé que dans cette vie... Que de mystères! M. de