Voir l’Appendice C, des Génies épidémiques
PHILOSOPHIE DE LA CHUTE. 409
mise en pièces en dispersant ses débris dans tout l’univers
Hélas ! nous le sentons trop bien néanmoins. Tout cela ne suffit pas à notre pauvre et si débile raison ; tout cela ne lui donne pas la compréhension raisonnée de ce libre exercice du mal, octroyé par une prescience divine, et qui constituera toujours le plus profond comme le plus navrant des mystères. Mais à ce mystère essayez de substituer n’importe quelle raison, et tout aussitôt voilà votre philosophie qui demeure face à face avec un immense désespoir; quand le mal accident sera devenu le mal substance, qui de nous pourra s’en dire consolé ?
— Eh bien ! soit, dit le siècle, nous acceptons l’accident, mais la transmission, l’injuste transmission ? — Ah ! prouveznous bien vite qu’elle n’est qu’un mauvais rêve, que le fruit d’une imagination terrifiée^ que rien ne se transmet ici-bas, rien, depuis la moindre dégénérescence organique et le plus insaisissable virus jusqu’aux penchants funestes qui prédisposent à la folie et au crime, et nous vous bénirons. Mais au contraire, hélas ! rien ne se perd, rien ne s’anéantit ici-bas ; transmission morale et physique, transmission spirituelle, transmission humaine , transmission animale , transmission végétale... Tout est transmission permanente autour de nous, et vous ne pouvez croire à la transmission originelle!... Allégueriez-vous que ces dernières transmissions ne remontent pas du moins à soixante siècles, comme nous le disons de la première? Mais nous vous répondrions qu’après cinq générations cette transmission ne serait pas moins injuste qu’après cent, et que cette injustice est, après tout, le grand scandale, bien que vous ne paraissiez pas vous douter que vous le causez vous-même à toute heure. Vous flétrissez, en effet, comme si vous étiez un Dieu, les petits-fils d’un grand-père criminel ; vous reculez d’horreur à l’aspect de l’arrière-neveu du bourreau, et vous refusez la main de votre fille aux descendants les plus éloignés du renégat et du traître ; le libre penseur lui-
1. Mystères de la vie humaine, p. M7. Il s’agit seulement de ne pas se tromper sur la divinité la plus gravide.
même ne tient pas moins à ses quartiers que le chrétien , et les parchemins de la honte ne sont pas moins indélébiles que les autres. « Personne n’admet, dit en vrai païen Cicéron, qu’on puisse naître probe d’un père qui ne l’est pas »
Il ne s’agit donc, en réalité, que du plus ou du moins entre la transmission primordiale punie et toutes nos transmissions quotidiennes flétries. S’il en est qui ne datent que de la veille, il en est d’autres aussi qui datent de trois siècles. Élargissons donc notre horizon philosophique, et puisque les générations qui nous entourent portent la peine physique et morale des prévarications de leurs ancêtres, sachons donc comprendre qu’à l’origine des temps et dans des conditions que nous ne pouvons même plus soupçonner, un crime d’une mystérieuse ET INCALCULABLE PORTÉE ait pu souiller pouT toujours l’humanité dans ses sources morales et physiques.
Au reste , fut-il jamais un siècle qui ait moins de droits que le nôtre à la négation d’une telle vérité, puisque dans ses spéculations humanitaires il en pousse la théorie jusqu’à la négation de l’individu et jusqu’à son absorption dans le grand tout du genre humain.
Les théories de P. Leroux sont encore aujourd’hui celles d’un très-grand nombre de penseurs, et nous ne serions pas embarrassé de nommer toutes les écoles qui adoptent comme fondée en raison la théorie suivante : « Le genre humain est un être collectif, animé d’une vie propre ; il n’y a pas en Dieu des hommes séparés, mais bien l’homme. L’Adam qui vit aujourd’hui est le même qui vivait hier, et l’humanité étant solidaire, vous ne pouvez faire du mal à votre prochain sans vous en faire à vous-même'^. »
C’est vraiment bien dommage qu’à quelques pages de là ® le même auteur ne voie dans la triple croyance à l’Éden, à la chute et à la réparation « qu’une triple décoration d’opéra »;