‹ Des esprits et de leurs manifestations diversesChapitre 335 sur 341 · Bottin, Traditions.^ p · texte numérisé non relu

Bottin, Traditions.^ p

TRADITIONNELS ET HISTORIQUES

de Grégoire XIIU le jour de TAscension, en plein midi, à Malavolta, à la distance d'un mille de Bologne, par un paysan nommé Baptiste Camaldulé. Celui-ci allait aux champs traîné par ses deux bœufs. Le monstre se présente à eux près du chemin, les bœufs tremblent et tombent sur leurs genoux ; le généreux laboureur saisit son contre dé charrue, et, non sans grande peine, parvient à assommer son ennemi. Il ne s'^n occupe plus et le laisse deux jours sur la voie jusqu’à ce que son maître, Horace Fontana, le lui fait porter à Ulysse Aldovrandus, savant bolonais. Celui-ci le fait peindre, embaumer et le donne au Musée du sénat, où il était encore en 1700.

Maintenant, voyons si nous avons bien le droit de rejeter dans la. légende tout un autre ordre, tout un autre mode de victoires sur le même ordre d’ennemis. Malheureusement, on le sait, ceux auxquels nous avons affaire accepteraient beaucoup plus volontiers la destruction de l’hydre de Lerne par Hercule, ou celle du dragon des Hespérides par Persée, que les mêmes destructions opérées par un signe de croix ou par la simple étole de l’un de nos saints du moyen âge.

Mais comment faire pour ne pas trop les choquer ? Peut-on user ici^ dans un intérêt de conciliation, de ce procédé semi-rationaliste qui consiste à tout allégoriser avec eux ? De beaux exemples ne nous manqueraient pas assurément, et nous aurions aujourd’hui, comme chefs de file, de très-grandes autorités catholiques; malheureusement, pour rester dans leurs bonnes grâces , nous nous brouillerions avec la vérité, puis avec l’Église, dont la tolérance si prouvée ne saurait pourtant aller jusque-là. On ne sacrifie pas aussi facilement quinze siècles d’attestations et d’annales qui nous montrent tant de saints, nouveaux Bozons, fondant presque toujours leur incompréhensible crédit sur la destruction des serpents et dragons qui infestent jusqu’à eux le théâtre de leur apostolat. La reconnaissance des peuples ne saurait s’abuser à ce point, d’élever des monuments, de retracer les images, de montrer les cavernes, de nommer les héros, de graver les paroles d’exorcisme, et de transmettre à leur postérité les mille et mille secrets de la conformation de leur ennemi, des victimes qu’il avait faites, tous les détails, en un mot, de ces grands duels et des conversions nationales qui si souvent en furent la récompense.

Mais que voulez -vous? la critique indépendante est tellement habile ! elle sait si bien tourner à son profit les plus microscopiques circonstances !

Ainsi, lisez la longue dissertation consacrée à ce sujet dans la dernière édition des (( Sciences occultes )> de Salverte, et pour peu que

SERPENTS SACRÉS ET DRAGONS

VOUS ne recouriez pas aux sources, vous serez bien tenté de vous laisser entraîner à sa suite sur la voie des allégories et des emblèmes. Voyez plutôt :

Voici un archevêque, saint Romain, qui, en 628, délivre la ville de Rouen d’un dragon monstrueux. Ce miracle, va-t-on vous dire aussitôt, n’est que l’emblème d’un autre miracle du même saint qui fit rentrer dans son lit la Seine qui était débordée et qui allait inonder la ville ; et la preuve, ajoute-t-on, c’est le nom donné par le peuple à ce serpent fabuleux : gargouille vient de gurges, gouffre, etc.

Et le même esprit de système à priori, poursuivant la même hypothèse, va vous donner désormais pour tous les récits de dragons la même explication.

Et voyez-vous pourquoi ? Comme il y a dans tous les pays du monde une rivière plus ou moins tortueuse, plus ou moins draconienne^, rien ne sera désormais plus facile que l’explication de ces faits. Partout, dès dors, les populations abusées seront tombées dans la même et trop fatale erreur. On laissera de côté toute la topographie et les détails si précis d’ordinaire qui vous montrent soit la caverne située quelquefois à dix lieues de. votre rivière, soit le rocher qui abritait le monstre et sur lequel la foi des peuples avait incontinent élevé une chapelle, soit la jarretière avec laquelle sainte Marthe au i®** siècle de notre ère menait en laisse et faisait mourir la tarasque qui donnait son nom à une ville,... soit les noms des victimes dévorées, etc., etc.

N’importe, il y a une rivière, cela doit suffire aux plus difficiles; il en est de cela comme de la névrose expliquant aujourd’hui le soulèvement sayis contact de nos tables.

Mais malgré l’immense et générale sympathie qui vole au-devant de cette critique, tout n’est pas roses pour elle, et certes, en fin de compte, il ne lui reste pas grand’chose à gagner à cette substitution d’un miracle à un autre. Si l’on se débarrasse facilement du dragon à l’aide d’un fleuve ou d’un torrent, avec quoi se débarrassera-t-on de ces derniers? Comment pourra-t-on expliquer cette longue et uniforme méprise qui fait prendre des serpents pour des fleuves ? Et si vous admettez les fleuves, comment s’expliquer ce monopole qui réserve à nos saints l’endiguement spontané de ces grands fleuves que la science moderne avec toutes ses admirables ressources n’empêche même plus aujourd’hui de déborder. Comment ! voici des vieillards épuises, des moines abâtardis, de simples et timides jeunes filles, qui d’un

\. Au lieu d’établir que ce sont les rivières qui ont baptisé les serpents, on doit supposer au contraire que ce sont les serpents qui ont baptisé les rivières. Le Drac ne s’est appelé ainsi que parce qu’il ressemble à un dragon.

TRADITIONNELS ET HISTORIQUES

signe de croix comme Radegonde, ou bien en plantant leur bâton comme Romain , ou bien comme sainte Marthe en jetant à Teau leur jarretière, vont imposer à la Loire et au Rhône une immédiate retraite que tous les millions de l’État ne peuvent même plus essayer aujourd’hui ! Et tous ces ingénieurs modèles, quels que soient leur nom, leur sexe et leur âge, on ne les trouvera jamais que dans le bréviaire ! Et ce ne sera qu’à force de vertus héroïques, et souvent sans sortir de leurs cellules, qu’ils auront acquis ce talent-là!

Décidément, l’explication est détestable, et mieux vaut mille fois mythologiser complètement les faits que de les rationaliser ainsi.

Périsse plutôt toute l’histoire 1

M. Salverte a compris tout le danger du drac torrent substitué au drac serpent. « A moins d’un pouvoir surnaturel, dit-il, à qui persuadera-t-on qu’un seul homme, quel que fut son zèle ou son pouvoir, soit parvenu à faire rentrer dans leur lit la Loire ou la Garonne couvrant au loin la plaine L A qui le persuadera -t- on? n — A tout le monde, et de grâce ne vous en tourmentez pas, car personne ne songera même à soulever l’objection que votre conscience vous oppose.

Vous savez d’ailleurs à quoi vous en tenir et vous pouvez juger, par tout ce que vous avez fait croire à vos lecteurs , tout ce qu’ils pourraient porter en ce genre.

Cependant il ne suffit pas de détruire, il faut expliquer la légende par quelque chose, et n’importe laquelle. — Eh bien! voici: « Il suffît, dit M. Salverte, de remonter à la légende astronomique, et de méditer sérieusement sur le soleil vainqueur de Python, et sur la Vierge céleste faisant reculer dans le zodiaque le dragon dévorant. »

Mais , direz-vous à présent que ces hagiographes qui rapportent les faits des saints, que ces bons archivistes de Lucerne et autres lieux, qui enregistrent les autres, obéissaient, par une sorte de monomanie, à une préoccupation zodiacale entraînante? — Comment! tous? tous depuis les chasseurs de chamois jusqu’au préfet de Soleure, depuis Simon de Sienne et Pétrarque jusqu’aux bouviers et au sénat de Bologne? Voilà, certes, une belle monornanie à étudier!

Soit, nous l’avons déjà dit, nous adoptons le point de départ cosmique, nous savons tous les mystères du serpent sidéral; mais celui-ci a son emblème terrestre, et, comme tous les autres, cet emblème a son histoire animée, réelle et multiple. Voilà ce que vous ne parviendrez jamais à expliquer.

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