I . Flourens, Ontologie
IMPORTANCE COSMO LOGIQUE, ETC
« Dans la science positive, telle que la conçoit l’esprit moderne, reprit aussitôt un des scandalisés (M. de Jouvencel), il n’y a, qu’on le sache bien, aucune place pour la métaphysique... Tout ce qui est objet distinct et observable doit lui être formellement interdit, par mesure d’ordre intellectuel. La science observe et la métaphysique spécule... » Jusqu’ici M. de Jouvencel était dans son droit, puisqu’il s’agissait de la forme et du volume du cerveau ; mais lorsqu’il ajoutait : « De nos jours, sur ce vaste champ des vieilles disputes, la physiologie fait reculer la métaphysique et la dépossède, comme la physique fait incessamment reculer la théologie et la dépossède encore,» il ne se doutait pas non-seulement qu’il était en plein matérialisme, comme on va le voir, mais en pleine hérésie physiologique et physique.
Car c’est avec grande raison que M. Gratiolet répliquait : « On m’accuse d’avoir introduit les Grecs dans Ilion... On m’interdit le droit de parler ici psychologie; mais le moyen, je vous le demande, de parler scientifiquement du cerveau sans se préoccuper de ses fonctions ? Il vaudrait autant parler de l’œil sans se préoccuper de la vision i.»
La conquête de ces forces est donc le grand orgueil de ce siècle, et s’il n’y avait pas au bout de ces conquêtes un abîme, si l’histoire périodique de toutes les Babels de la science ne nous montrait pas individus et nations volant en éclats à leur tour, chaque fois que la hauteur permise est dépassée, on partagerait cet orgueil et ce bonheur.
Mais lorsqu’on entend le même M. de Jouvencel s’écrier : « Il nous est enfin donné de connaître, de saisir, de mesurer et de manier les forces par lesquelles Dieu procède... Nous avons fait de l’électricité un postillon, de la lumière un dessinateur, de l’affinité un ouvrier industriel, etc., etc., » on frémit malgré soi 2...
1. Bulletin de la Société d'anthropologie, 3® fascic., p. 384.
2. Mais on frémit bien davantage encore, lorsqu’on voit un homme comme M. Reynaud trahir les secrètes et terribles prétentions des constructeurs de
LES forces!... base de todte discussion. 23
Il est temps de montrer aux Prométhées modernes que s’ils ont raison de dire comme dans le programme cité : « Nous avons saisi les forces et nous les manions, etc., » il est faux d’ajouter : « Nous les connaissons... etc. »
A nous autres, bon public, on dissimule tant de mécomptes et d’échecs, qu’il n’est pas inutile de remettre de temps en temps les cartes sur la table.
Voilà donc encore une fois la question qui doit dominer toutes les sciences à la fois. Lorsque l’astronome Lalande écrivait : « La force n’est pas un être distinct des corps, c’est l’action d’un corps en mouvement, » il était matérialiste comme l’organicien professant que « la vie est le résultat de l’arrangement moléculaire des organes. »
Tout se tient dans l’univers, et Y esprit étant aussi nécessaire
Babel. On sait que Condorcet, avant de se couper la gorge de vingt-deux coups de rasoir J les avait poussées jusqu’à la destruction future de la mort. Ce qui va suivre n’est peut-être pas moins titanique. « Pour perfectionner à l’égard de la pluie les conditions de notre existence, on doit sentir que les mouvements de l’atmosphère ne seront peut-être pas aussi essentiellement indépendants de notre industrie que ceux des astres; il nous suffirait de faire jouer de quelque manière le rayonnement du noyau central de la terre ^ pour susciter au soleil, au moins dans notre atmosphère, une puissance capable de le troubler dans sa domination absolue, et pour causer par conséquent une révolution dans l’ordre actuel des vents et des nuages ; mais on se convaincra aussi , par ce même enchaînement, que c’est à condition de pouvoir manier à son gré nm arme aussi prodigieuse que la chaleur planétaire^ que l’homme pourra jamais espérer de se faire maître de ce domaine [a). »
Qu’on ne s’y trompe pas I M. Reynaud n’est pas classé parmi les rêveurs de la science. Il est — et son très-remarquable livre nous le prouve — il est, quand il le faut, bardé de mathématiques, autant qu’Euclide ou Leverrier. C’est un Calchas très-écouté par les hommes de progrès.
Eh bien! qu’en dit-on? Y a-t-il moins d’audace à dérober le feu de l’enfer qu’à soutirer celui du ciel ? Du moins, s’il l’a payée si cher, l’ambition de Prométhée en valait bien la peine ; mais risquer le sort de Zagara pour obtenir la pluie et le beau temps matériels, franchement c’est risquer trop pour trop peu.
(a) Cité par M. E. Huzar, dans sa brochure très-philosophique, malgré ses taches, et pas assez remarquée selon nous, intitulée : « la Fin du inonde par la science. »
IMPORTANCE COSMOLOGIQUE, ETC
pour remuer la mandibule d’un ciron que pour faire circuler une planète, celui qui recule devant les conséquences du matérialisme physiologique doit logiquement aussi chercher ailleurs que dans la matière sidérale la cause de nos révolutions astronomiques. D’ailleurs on a répondu depuis longtemps à cette incroyable doctrine des forces, propriétés de la matière, que « si toute la matière, qu’on suppose originairement réunie en masse, avait eu en elle la force de gravitation par exemple, aucune parcelle n’aurait pu s’en échapper pour former les soleils et les planètes^.
Mais l’attraction ! mais les aflinités! mais toutes les lois de la pesanteur! etc., etc. Ah! voici le grand argument! Mais avant d’y recourir, nous ne voyons jamais personne rechercher soigneusement si dans la pensée de Newton, qui l’a créé le premier, le mot attraction avait la signification mécanique que nous lui avons toujours assignée.
■ Le contraire est cependant aujourd’hui bien prouvé. Le grand homme ne laissait jamais passer l’occasion de protester contre la pensée qu’on lui prêtait d’une manière si persévérante et si coupable. On oublie toujours ou l’on feint d’oublier, que son disciple le plus digne, s’étant avisé de faire entendre dans la belle préface qu’il mettait en tête des œuvres de son maître, qu’aux yeux de ce dernier « le mouvement était inhérent à. la matière, » le grand homme, disons-nous, désavoua son élève et protesta solennellement que pour lui « l’attraction n’avait absolument rien de physique, et que c’était uniquement un mot de convention pour désigner un effet. »
Mais les réclamations du grand maître allèrent à tous les vents. Le mot de pure convention, qu’il n’entendait appliquer qu’aux effets, fut appliqué par toute l’école à la cause, et depuis lors ce fut au nom de Newton, et malgré lui, que l’attraction devint celle de tous les mouvements de l’univers.
^ . Voir , lettre à Bentley, dans le l" volume de la Raison du christianisme»