‹ Des esprits et de leurs manifestations diversesChapitre 64 sur 341 · ETAT DE LA QUESTION · texte numérisé non relu

ETAT DE LA QUESTION

de chaque jour est l’expression nécessaire du jugement que l’on porte sur la vie de tous les âges et sur les traditions du passé.

Quant à nous, tout en proclamant hardiment avec le comte de Maistre « qu’il y a conspiration réelle contre la vérité , » — car il faudrait être aveugle pour nier l’agence occulte et savante qui dirige tout le mouvement — nous nous garderons bien cependant de voir un conspirateur dans chaque défenseur du mensonge. Dans ces temps d’analyse universelle le scepticisme est presque inévitable. Chacun le subit plus ou moins à un moment donné, puisque le droit et le devoir le lui imposent, ne fût-ce qu’à la première base de tout jugement. Mais nous l’avons déjà dit : la déloyauté commence au moment où nous écartons le premier fait qui nous gêne, comme la critique se fourvoie dès le premier moment où elle fait appel à ses vieux préjugés.

Parmi ceux-ci, nous n’en connaissons pas de plus perfides que ceux dont nous croyons avoir donné le vrai nom , en les appelant « l’horreur de l’invisible et le mépris du témoignage » Ce sont eux que nous allons essayer de poursuivre et de traquer, s’il se peut, jusque dans leurs premiers éléments.

Il est un mot dont nous avons toujours compris, dans certaines limites, les prétentions et la puissance ; c’est celui de progrès. On aura toujours le droit philosophique de se supposer, non pas plus intelligent que ses aïeux, mais mieux renseigné, plus apte, par conséquent, à juger en dernier ressort une foule de questions sur lesquelles , après tout, ils pouvaient fort bien avoir plus de préjugés que de lumières.

Tout consiste dans la justification subséquente et plus ou moins heureuse de ces prétentions ; et encore, pour les moins fondées ne pourrait-on pas trouver quelque excuse dans nos instincts innés de protestation et de résistance? « Moni-

Voir l’Appendice complémentaire du Mémoire.

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loribus asper, raide au.K bons conseils, » disait Horace en parlant du jeune homme.

Nous sommes tous ce jeune homme. Tous, nous naissons et nous mourons critiques, et critiques toujours prêts à la révolte. De tous nos droits, c’est celui que nous savons le moins abdiquer.

Mais à. qui d’entre nous a-t-il jamais pu venir à, l’esprit , qu’il savait beaucoup mieux que son grand-père tous les secrets de l’antique foyer domestique , les scènes publiques et privées dont il avait pu être et l’acteur et le témoin , les relations qui avaient fait le bonheur de sa vie , les injures dont il avait été la victime, les phénomènes qui s’étaient passés sous ses yeux, en un mot, tous les actes accomplis autour de lui ou par lui et dont la minute officielle, toujours dressée sur l’heure et sur le lieu, fixait avec grand soin tous les détails et toutes les preuves ?

On fera bien d’y prendre garde, car le jour — qu’on nous permette ce rapprochement familier — le jour où, au lieu d’une affirmation historique, il s’agirait par hasard du déplacement, au préjudice de ce fils dénaturé, de l’une des bornes de son champ, ce jour-là, comment pourrait-il se passer de la considération dont jouissait son grand-père ? Ah ! comme il saurait bien alors exploiter logiquement cette considération ! Comme la voix du sang deviendrait éloquente! et comme (jusqu’au triomphe de Proudhon toutefois) la, critique du juge de paix se hâterait d’y faire droit!...

Il est vrai « que déplacer une borne et tondre de ce pré la largeur de sa langue, c’est un crime abominable... » aux yeux de tout siècle dont le Panthéon ne s’ouvre plus guère qu’au veau d’or;... mais essayons de remplacer ce pauvre délit d’intérêt matériel par un de ces faits qui ne vont plus à notre complexion philosophique, adieu l’attestation. C’est cependant bien toujours le même aïeul qui raconte; sa vue était tout aussi bonne, sa tête tout aussi ferme, sa parole tout aussi sacrée. Souventj d’ailleurs, les témoins et les titres ont pris

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des proportions effrayantes ; de privée qu’elle était, la certification est devenue publique et générale; . . . elle est enfin tout à fait conforme à des milliers de précédents, et ne s’écarte en rien des assertions de toutes les nations et de tous les siècles... — A d’autres! périsse toute la logique plutôt qu’un préjugé! Ici la piété filiale et touchante se déjuge, et bien qu’il s’agisse d’un iait palpable el grossièrement matériel, elle n’hésite pas à envoyer son aïeul, et, s’il le faut, toute la contrée, là, où, pour la même raison, no& juges de paix philosophiques envoient aujourd’hui sans pitié si bonne et si raisonnable compagnie

Plaisante justice cependant, qui dit blanc devant l’intérêt personnel et noir devant une répugnance, comme si l’égalité des faits matériels devant la loi — on ne parle ni de leurs causes, ni de leur explication — n’était pas le premier article de tout bon code de critique élémentaire.

Mais patience! « Les hommes, a dit Montesquieu, en ouvrant quelques asiles à leurs fous, ont voulu faire croire' qu’ils ne l’étaient pas eux-mêmes 2. » Nous allons comprendre toute la vérité de ce bon mot, et nous assurer qu’il faut décloîtrer au plus vite tout un ordre de fous incompris ou leur donner pour compagnon d’asile le genre humain tout entier.

— De la critique en général.

Commençons par oublier toute distinction entre l’histoire profane et sacrée, et pesons provisoirement dans une balance égale les principes au nom desquels on s’arroge le droit de vie et de mort sur l’histoire du monde entier. Chose bizarre ! c’est à partir du moment où la raison humaine proclama solennellement le dogme de la souveraineté populaire et du suffrage universel, que l’on commença non-seulement à nier la valeur de ce consentement pour ainsi dire éternel, mais

i . c( Tout homme qui s’avise de croire à un esprit doit être immédiatement renfermé à Gharenton. » (Lcurct, Fragments psychologiques.) t. J.cltres persanes.

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encore à refaire dans son cabinet, et à vingt siècles de distance, l’histoire écrite sur place par des armées de témoins contemporains.

C’est à partir du moment où Vobservation et l'expérience furent proclamées les deux principes fondamentaux de la vraie philosophie, qu’on se mit à préférer son expérience individuelle à celle du genre humain, et à courber violemment l’observation de tous les siècles sous le joug de fer de quelques idées préconçues par le nôtre.

Enfin, c’est le lendemain du jour où l’on jurait de ne plus obéir jamais qu’à la méthode h posteriori, qu’on se promettait à priori'^ de ne plus jamais admettre que les faits admissibles.

Doctrine inadmissible en bonne philosophie !

Nous n’exagérons pas.

Malgré tous les préjugés contraires, jusqu’au xvi' siècle, la théorie de la certitude historique — nous ne parlons ici ni de ses déductions ni de ses applications — reposait tout entière sur cet immuable principe : « Le fait existe, donc il se peut. » C’est ce que l’école appelait plus tard juger « ab actu ad posse, » c’est-à-t-dire de l’acte à sa possibilité. A partir du xvi' siècle, au contraire, à ce principe immuable on se mit à substituer insensiblement celui-ci : « Ab posse ad actum, » c’est-à-dire « le fait n’étant pas possible ne peut avoir eu lieu. »

C’était coucher l’histoire sur un lit de Procuste taillé sur la mesure de notre bon plaisir et de nos compréhensions.

Et cela s’appelait le rejet définitif de l’ancienne méthode à priori ! Mais nous ne voulons pas voir cette vérité si claire cependant : que tous les anciens dogmatismes eux-mêmes n’avaient été fondés qu’à postenorf, c’est-à-dire sur des faits capitaux, comme depuis ils ont été continuellement entretenus et sanctionnés par la continuation de faits du même ordre.

C’est donc avec raison que M. Guizot écrivait dans sa dernière brochure sur l'Eglise et la société chrétienne : « Ce

1 . La première de ces deux méthodes consiste à ne conclure q\i’ après les faits ; la seconde conclut auparavant.

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sont des faits matériels, ce sont des signes extérieurs qu’il faut aux peuples, pour qu’ils comprennent et reçoivent des impressions souveraines... »

Non, les peuples n’ont jamais cru qu’à bonnes ou plutôt à fortes enseignes. Ils ont trop souvent mal conclu, mais ils ont toujours très-bien vu. On connaît ce mot d’un homme célèbre qui, parlant de l’autorité la plus capable en matière historique, disait devant une haute assemblée « qu’il connaissait quelqu’un qui avait plus d’esprit que Voltaire, plus d’esprit que Rousseau, plus d’esprit que l’assemblée elle-même, et que ce quelqu’un c’était tout le monde. »

Eh bien ! les faits que l’on rature aujourd’hui, ce sont les faits qui ont entraîné tout le monde.

Faute d’y croire, nous voici donc, pour peu que nous soyons logiciens, condamnés à ranger ce consentement universel que Cicéron appelait « une vraie loi de la nature ^ » parmi les plus insignes folies, ou plutôt parmi ces grandes piperies dont parle Montaigne, et avec lesquelles on endort les nations et la bonne foi publique.

En serait-il donc de nos principes philosophiques, comme de certaines proclamations politiques, et n’y aurait-il jamais moins de critique que lorsqu’on couvre de ce mot toutes les pages de ses livres, comme il n’y a jamais moins de liberté fraternelle que lorsqu’on lit ces deux mots sur tous les monuments ?

Toujours est-il que, si l’on entend par histoire un enseignement solide fondé sur le quadruple respect des traditions, des SOURCES, DES MONUMENTS et DU BON SENS publie, il n’y a plus d’histoire aujourd’hui. Étouffée sous ses prétendus mythes et devenue mythe elle-même, elle ne peut plus être enseignée : ne nous étonnons donc plus de la pétition des pères de famille, mentionnée tout à l’heure. Cette pétition, protestation formelle contre le socialisme historique, disait à la critique mo-

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