‹ Des esprits et de leurs manifestations diversesChapitre 70 sur 341 · Revue des Deux Mondes, p · texte numérisé non relu

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jeunesse se passe à l’étudier, à l’apprendre. Toutes les leçons en découlent; mais un beau jour, unç grande nouvelle nous arrive... l’histoire vient de s’effondrer sur elle-même. Les quatre rangées de dents des termites en avaient rongé les assises.

Toutefois si les résultats sont semblables, quelle différence dans la culpabilité des agents ! Les termites souterrains, privés de tout organe visuel, ne se doutent pas de tout ce qu’ils rongent ; nos termites raisonnables, ou plutôt raisonneurs, en possèdent d’excellents et savent parfaitement bien à quelles assises ils s’attaquent.

Suivons-les actuellement dans ce travail.

§ Il

Débuts embarrassés de la critique française à propos de l’origine des cultes. — Lourdeurs de Bayle et légèretés de Fontenelle. — La certitude historique à l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres. — Inextricable imbroglio. — Maladresses de la théologie académicienne.

/. — Premiers coups de cognée sur le grand arbre de l’histoire.

On le sait ; partout et toujours, jusqu’à ces derniers temps, l’origine des cultes fut attribuée par les populations, par leurs prêtres, par leurs sages, par leurs plus grands philosophes, à la communication positive, extérieure, personnelle, de Dieu ou de dieux, soit avec eux, soit avec leurs pères ; toujours et partout, l’univers fut révélationiste. Partout, des récits de ces révélations, récits parfaitement conformes quant au fond, souvent très-identiques dans les détails ; partout, en outre, des monuments commémoratifs de ces faits ; partout, des attestations tout à la fois solennelles, simples, naïves, calmes, désintéressées, confiées 5[,ux bambous de l’Amérique comme aux cylindres de l’Asie, aux papyrus comme aux stèles de l’Afrique, aux plus grossiers bétyles comme aux plus beaux marbres de

l’Europe, aux rochers du désert comme aux pyramides des deux mondes.

Voilà l’héritage primordial et sacré, le témoignage certain que les générations se sont mutuellement transmis sur tous les points de l’espace et du temps. De sorte que, considérés dans leur ensemble et sans aucune distinction, tous les cultes, expression primitive des plus sublimes instincts de la conscience humaine et de son obéissance passive à des manifestations surhumaines évidentes, tous les cultes, si nous voulons les croire, se présentent à nous comme le résultat mystérieux de la communion générale et permanente de l’humanité avec des êtres supérieurs.

Il fallait donc un grand courage au xvii® siècle, ou plutôt une incroyable audace, pour oser s’insurger contre un si formidable accord d'observations et d'expériences. Ce courage ne lui fit pas défaut; on eût dit que la critique n’attendait que l’inscription de ces deux grands mots sur son drapeau moderne pour les outrager dans le passé.

Nous avons dit, en effet, comment ces nouveaux adorateurs de la raison humaine commencèrent par brûler en son honneur ses plus précieux parchemins, et trouvèrent bon de la déshonorer tout en la couronnant.

Nous allons voir maintenant comment à cette longue suite d’ancêtres, venant déposer comme un seul homme depuis quatre à cinq mille ans, on commença par oser dire : « Vous vous trompez ; » et comment, lorsque le bon sens public eut constaté par lui-même leur sincérité évidente et, comme on le dit aujourd’hui, «leur supériorité d'intuition^ » on parvint à se retourner pour substituer à la première injure ce second outrage : « Vous vous trompez, vous étiez dans le délire, et nous allons vous montrer quels fantômes vous preniez pour des réalités. »

Comment procédait-on? Commençons par la France.

Un effroyable gouffre venait de s’entr’ ouvrir sous les pas de l’humanité pensante, aimante et souffrante. Toute sa foi, toutes

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ses espérances restaient suspendues sur l’abîme ; sous le prétexte de le combler, mais travailleur de mauvaise et infatigable volonté, Bayle y précipita pendant plus d’un demi-siècle une telle masse de dialectique, d’arguments hétérogènes et d’in-folio coupables, que le gouffre n’en devint que plus profond, plus ténébreux, et que l’esprit français, n’y distinguant plus rien, s’abstint pendant longtemps d’y regarder.

Le génie de l’erreur, n’y gagnant rien, ne se tint pas pour battu. La lourdeur de l’érudit hollandais avait tout compromis ; il appela la légèreté à son aide et suscita Fontenelle. Ce fut là le premier critique que la France parut comprendre à son aise.

Dans ce dernier auteur, elle rencontrait tout juste ce qu’il lui fallait d’esprit et tout juste ce qu’il ne lui fallait pas d’érudition pour captiver son attention. Pendant qu’à l’étranger, en Hollande et en Allemagne surtout, l’héritage monstre de Bayle allait se subdiviser à l’infini dans mille formes inaccessibles au vulgaire, celui de Fontenelle, au contraire, rempli tout à la fois de grâce, de malice et de prudence, circulait aussi facilement dans les ruelles de Paris et de Versailles que dans les régions semi-scientifiques de l’époque, et préparait merveilleusement la France à Voltaire. L’incroyance de Fontenelle savait se montrer aussi galante pour sa marquise , que l’incroyance du philosophe de Ferney devait l’être un peu plus tard pour M‘"' de Pompadour; il est vrai d’ajouter qu’à la dernière époque Paris devenait d’autant plus aimable qu’il allait se montrer plus féroce : préludant au sang par madrigaux et billets parfumés, la vieille Lutèce, avant de rivaliser avec la Rome de Tibère, se fardait pour ressembler à Athènes, et si Platon ne répondait pas à l’appel, les Léontium et les Laïs, du moins, n’y faisaient pas défaut.

Mais revenons à Fontenelle et constatons son habileté.

Sans attaquer de front l’origine proprement dite des cultes, il essaya d’y arriver par l’histoire des moyens de développements sacerdotaux.

Cette nouvelle route allongeait peut-être un peu, mais elle était plus sûre.

h' Histoire des Oracles eut presque autant de succès littéraire que la Pluralité des Mondes. Comme tendance, elle plaisait bien davantage.

On comprenait parfaitement que le mot oracles voulait dire cultes, et que lorsqu’on ajoutait jf^aïens, on donnait uniquement la mesure de son savoir-vivre et de sa discrétion.

Déverser la censure et le mépris sur Delphes et sur Dodone, quoi de plus innocent et même, à un certain point de vue, quoi de plus chrétien ?

Cependant, rien n’était plus direct, plus immédiat que la filiation entre cette première négation du surhumain et la grande négation du surnaturel à laquelle nous allons arriver tout à l’heure. Pour des esprits conséquents, du moment où l’on établissait que les neuf dixièmes de l’espèce humaine avaient dû l’origine de leurs cultes à quelques tours de passepasse opérés par quelques prêtres jongleurs, il devenait bien difficile (la comédie étant si facile) de faire une toute petite exception pour un tout petit peuple, parqué sur un tout petit coin de la même planète.

Aussi, pressentant tout le danger et le parti que l’avenir allait tirer de telles prémisses, le jésuite Baltus entreprit-il de les conjurer et le fit-il avec une telle supériorité de logique et d’érudition, que Fontenelle lui-même finit par lui rendre toute justice, en répétant sur la fin de ses jours, avec autant d’esprit que de bonne foi, que « le bon jésuite l’avait converti au diable. » Mais en dehors du mémoire académique où il se 460uve consigné, qui donc répéta ce propos? Personne. Qui lut le chef-d’œuvre de Baltus? Fort peu de monde, et il en est toujours ainsi. Dans ce grand duel enti*e le faux et le vrai, la partie ne pourra jamais être égale.

L’homme est de glace aux vérités,

I! est de feu pour le mensonge.

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L’aveu de Fontenelle fut enseveli dans le silence, et le livre « des oracles » continua de triompher malgré sa défaite éclatante et la confession de son auteur.

Toutefois, depuis ce précurseur de Voltaire, l’érudition avait marché ; il était devenu par trop difficile de poser en principe et surtout de démontrer que toutes les religions antiques n’avaient pu régner sur la terre qu’à grand renfort de trépieds à ressorts, de trappes à secrets, de sourdes et longues trompettes, en un mot, de ces mille et un tours de gibecière, qui n’auraient pas trompé pendant quarante-huit heures une jeune fille de douze ans.

De là, nécessité de se retourner encore une fois, et cela ne fit pas un pli. Fréret, Bailly et, qui le croirait t* Boulanger, jetèrent les premiers un cri d’alarme qui retentit sur tous les points de la science, 'soit dans V Encyclopédie, soit à l’Académie des Inscriptions ; leurs voix et plusieurs autres protestèrent contre cette ignominie infligée à l’espèce humaine et demandèrent qu’à cette jonglerie impossible on voulût bien substituer pour un moment I’illusion.

Protestations inutiles, modifications inefficaces, tant que le surhumain continuerait à rester dans l’exil ! Pour se convaincre de cette impuissance absolue, il suffirait de parcourir quelques articles de l’époque, et de voir comme déjà, sur la simple question de certitude, on se consutnait en infructueux efforts.

S. — La certitude à Vlnstitut,

Plus on sentait la nécessité de refaire les conditions de la certitude humaine, et plus on les défaisait.

Donnons-en un exemple bien frappant.

Un certain jour, à l’Académie des Inscriptions et Belles- Lettres, un membre croit devoir poser ces deux principes ou plutôt ces deux énormités philosophiques :

l" énormité : « Un fait, pour mériter notre créance, qu’il soit attesté par l’histoire ou par la tradition, ne doit jamais

être contraire à ce que nos observations nous apprennent. » 2' énormité : « Nous devons nous en tenir à notre propre expérience plutôt qu’à celle d’autrui. »

A. cet académicien téméraire, la section d’histoire, nous le disons à sa louange, répond d’abord par des murmures, et M. Sallier, prenant en main le respect des traditions, énumère toutes leurs sources et prouve ou se flatte de prouver l’impossibilité absolue de leur altération.

Tout va pour le mieux tant que l’on marche sur la voie des événements ordinaires; mais voici venir la grande objection des événements merveilleux , de ces faits embarrassants qui remplissent à eux seuls les deux tiers de l’histoire. Alors voilà ce M. Sallier qui perd la tête comme les autres, et qui, se jetant dans la théorie des lois d’exception, prétend que ces faits, n’étant qu’une exposition pompeuse et poétique, etc., doivent être soigneusement détachés du fond.

Alors survient Fréret : « Et de quel droit, s’écrie-t-il, admettez-vous ou rejetez-vous le témoignage d’un auteur selon que ce témoignage vous accommode ou vous embarrasse? De quel droit en recevez-vous une partie pendant que vous vous permettez d’en rejeter l’autre? Ces deux parties différentes, ayant la même autorité, ne peuvent être séparées sans violer la première règle de la critique, qui veut que les témoignages restent INDIVISIBLES... au moins sur le gros des choses... » Interpellé à son tour sur ce mot gros, qui devfent tout de suite pour lui une grosse affaire : « J’entends par ce mot..., dit Fréret en balbutiant, tout ce que nous rencontrons de raisonnable. — Mais vous rejetez donc le reste?. — Ouil — Mais qu’ entendez-vous par le reste? — J’entends... j’entends tout ce que les traditions et l’histoire contiennent de merveilleux, d’incroyable et d’absurde. »

« Mais, reprennent tous les autres, voilà précisément ce que nous faisions tout à l’heure, quand vous avez trouvé bon de nous gronder. Nous divisions les témoignages et nous ne gardions que le gros des faits.

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« Ainsi (disait-on toujours à Fréret), ce Clésias que vous défendez, en nous le présentant comme beaucoup plus instruit et beaucoup plus croyable qu’Hérodote, puisqu’il ne rapporte, dites-vous, que ce qu’il a étudié pendant dix-sept ans à la cour du roi de Perse, dont il était le médecin, Clésias, dont vous prétendez « qu’aucun des anciens n’a jamais osé révo- « quer le témoignage, » n’en est pas moins rempli de faits inacceptables qui font si bien le gros de son histoire que, lorsqu’on veut diviser son témoignage, il ne reste plus qu’un auteur, si mince, si mince, qu’il ne vaut plus la peine qu’on en parle. »

Et Fréret de répéter, sans s’apercevoir qu’il va se contredire à. chaque mot : « Prenez-y garde, si vous rejetez les traditions en raison de toutes ces précautions, ces mêmes raisons vous obligeront aussi à rejeter absolument TOUTE l’histoire. »

Ainsi donc, avec le merveilleux, il n’y avait pas .d’historiens, et après sa suppression il n’y avait plus d’histoire.

Selon les uns, il fallait enlever ce merveilleux comme on enlève une tache dans un tissu ; selon les autres, c’était absolument impossible, sans enlever tout le vêtement. .

Personne ne s’apercevait que tout le vice du débat résidait dans la fausse application du mot tache aux dessins constitxitifs de l’étoffe, et dans la confusion de ce mot et de ces dessms avec les mots défaut, erreur, dégradation, qu’il fallait réserver pour les accidents extrêmement rares de la fabrication.

Ranger parmi les taches un merveilleux qui faisait le gros du récit était le premier signal (qu’on nous pardonne le mot) de tout le fatras historique dans lequel nous nous débattons encore aujourd’hui, et nous le prouverons tout à l’heure.

Ce fut alors que les mathématiciens, imaginant que seuls ils pourraient sortir de ce mauvais pas par leurs procédés algébriques, s’avisèrent de présenter au monde embarrassé cette fameuse loi des probabilités qui se résumait ainsi : « Si deux personnes rapportent un fait et lui donnent chacune en particulier de certitude, le fait aura alors H- de certitude, c’est-à-

dire que sa probabilité sera à sa non-probabilité dans le rapport de 35 à 1. Si trois témoignages se réunissent, la certitude sera de Le concours de dix personnes qui donnent chacune de certitude produira etc., etc.

Mais laissons là ces rêveries, toutes favorables qu’elles paraissent à l’autorité du témoignage, et disons encore avec Fréret que « notre scepticisme historique étant le résultat de l’étude presque exclusive des mathématiques... qui deviennent fatales lorsqu’on les veut appliquer aux matières qui n’y sont pas assujetties, cette loi ne pouvait qu’embrouiller la question i. »

L’algèbre appliquée à l’histoire ayant partout révolté le bon sens public, et la certitude échappant à tout le monde, on dut reprendre encore une fois la question de la probabilité historique, dernier refuge laissé à la vérité sur la terre.

M. de Pouilly, qui avait commencé par poser en principe « que nous devions rejeter tout ce qui était contraire à nos propres observations 2,» sentit apparemment qu’il avait été trop loin, et retournant en arrière formula cet amendement : « Pour qu’un fait soit probable^, il suffit que nous connaissions des causes capables de le produire. »

Évidemment, c’était se rapprocher; mais on lui répondait aussitôt : « C’est précisément parce que nous ne connaissons PAS DE CAUSES SEMBLABLES que nous rejetons presque tous les faits merveilleux de l’histoire romaine ; » et comme M. de Pouilly manquait soit de lumières, soit du courage nécessaire pour répondre : « J’en connais, et tous les grands philosophes en ont connu avec moi, » il se contenta de balbutier : « Nous n’en connaissons pas, il est vrai, mais nous ne sommes pas assurés qu’il n'en existe pas ; par conséquent, contentons-nous

\ . Voir, pour ces citations, les articles consécutifs de MM. Sallier, Anselme, de Pouilly, Couture et Fréret, « sur l’étude des anciennes histoires, et le degré de certitude de leurs preuves », insérés dans le tome IV de X Académie des Inscriptions et Belles-Lettres,

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