Ibid
On le voit, il ne s’agit plus ici de la pensée insaisissable de Kant, de l’idéalisme de Fichte, de l’identification du subjectif et de V objectif de Schelling, il ne s’agit même plus du triple monde de Hégel et des trois évolutions de sa pensée. « De ce vaste et fort système qui avait fait espérer un moment la découverte d’une nouvelle raison humaine, il ne reste plus, nous disait tout dernièrement un de ses plus grands admirateurs, que deux ou trois idées... Mais, ajoutait-il, l’humanité se les est appropriées, et certes elles doivent suffire à la gloire d’un philosophe comme à celle du pays et du siècle qui l’ont vu naître^. »
On va pouvoir juger de la facilité de nos enthousiasmes pour l’Allemagne.
"Voici quelles étaient ces idées.
« Une assertion n’est pas plus vraie que l’assertion contraire. C’est la loi de contradiction qui mène à la conciliation. »
« Tout se résume dans la mort de l’absolu et dans la tolérance. »
« Rien n’existe ; l’existence n’est qu’un simple devenir. »
« La chose et le fait sont des réalités qui ne consistent que dans leur disparition. »
« Le vrai n’est pas vrai en soi, etc., etc. »
■ Oui, du plus célèbre de tous les libres penseurs de l’Allemagne, voilà tout ce qui nous reste. « Mais, dit bien naïvement M. Scherer, c’est assez poüb sa gloire... »
« Sans doute , ajoute-t-il encore , il y a quelque chose d’étrange et de paradoxal en tout cela; on croit être le sujet d’une mystification et l’on se demandes! l’on a bien compris... La langue de l’auteur n’étant pas la nôtre, sans doute il y a là-dessous quelque secret... Il a parlé en prophète, il est vrai... Mais nous savons aujourd’hui y démêler une idée supérieure. » — Vraiment! Oh! dites-nous-le bien vite. — Ré-
1 . Article de M. Scherer^ Revue des Deux Mondes, \ S février \ 861 .
IMPORTANCE HISTORIQUE, ETC
ponse. « ... Et si nous ne l’apercevons pas encore... nous avons l’assurance qu’elle finira par se manifester^. »
Voici la dernière oraison funèbre prononcée à l’honneur de celui qu’on appelait hier un demi-dieu. Encore deux ou trois apothéoses dans le genre de celle-ci, et si les trois idées qu’on divinise peuvent suffire à la gloire d’un grand homme et de son siècle, on peut affirmer aussi que la vieille gloire de la Revue des Deux Mondes ne résisterait pas à trois glorifications semblables, et, qu’au lieu de marcher vers le devenir, elle courrait grand risque de rentrer dans le passé.
Ainsi donc, depuis longtemps déjà Hégel était bien mort, mais gardons-nous de croire que le panthéisme devait monter sur le bûcher de son prophète. Il ne s’agissait pour lui que d’une transformation et de changer sa forme idéaliste contre celle du plus grossier réalisme. Ce fut l’affaire d’un tour de main; du mysticisme le plus raffiné, l’Allemagne s’élança d’un seul bond au fond de V humanisme, qui, sans le paraître, en était la conséquence.
Sous cette dernière forme il n’y a plus d’autre dieu que l’esprit humain, d’autre sujet que la matière, d’autre instrument que les organes.
Tel est le système de Feuerbach et de Max Stirner.
M. Feuerbach, ditM. Renan, et tous les philosophes de cette école, déclarent sans hésiter que le théisme, la religion naturelle, tout système, en un mot, qui admet quelque chose de transcendant, doit être mis sur le même pied que le supernaturalisme. Croire à Dieu et à l’immortalité de l’âme est à ses yeux tout aussi superstitieux que de croire à la trinité et aux miracles. Toute considération du monde supérieur, tout regard jeté par l’homme au delà de lui-même et du réel, tout sentiment religieux, sous quelque forme qu’il se manifeste, n’est qu’une illusion ^ . »
1. Article de M. Scherer, Revue des Deux Mondes, 15 février 1861.