Un spécimen de critique désespérée
En matière historique, le respect pour les détails doit être aussi sacré que pour le fond.
Polybe, le plus sérieux peut-être de tous les historiens anciens, Polybe disait avec raison : « Si de l’histoire on ôte une petite partie de la vérité, elle n’est plus bonne à rien^. )>
Jugez de ce qu’elle devient, quand on enlève la plus forte.
Nous avons pu nous assurer plus haut de toutes les tribulations du XVIII® siècle, à propos de la certitude historique. Nous avons vu des critiques peu suspects, comme Bailly, Boulanger et Fréret, protester énergiquement contre a ces ignominies infligées par leur siècle à l’espèce humaine, » et cependant ne pouvoir à leur tour s’accorder sur le parti à prendre à l’égard de ces faits merveilleux qui, partout, encombrent les origines historiques. Selon les uns, il fallait les traiter comme des poëmes et les isoler du gros des choses ; selon les autres, ils étaient au contraire indivisibles; selon les premiers, c’étaient des taches; selon les seconds, la substance même de Y étoffe; selon M. Sal- • lier, on devait rejeter tout ce qui nécessitait l’admission de certaines causes impossibles; suivant M. de Pouilly, on n’était pas bien certain qu’elles le fussent, « quoiqu’on n’en connût pas ; )> selon tous enfin, en conservant le merveilleux, il n’y avait plus d’historiens accep-
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labiés, comme en le répudiant il ne subsistait plus du tout d’histoire.
Nous en étions resté là; mais lorsque dans les séances subséquentes on voit tous ces théoriciens désarçonnés passer à l’application de toutes ces impossibilités théoriques, et^choisir comme exemple , non plus comme aujourd’hui l’histoire des Hébreux, qui n’est qu’un long et grand miracle, mais simplement l’histoire romaine avec laquelle on est moins tenu de se gêner, c’est alors que la tribulation se change en désolation générale. On ne s’entend plus sur rien, et tout aussitôt la plus connue de toutes les histoires profanes, étudiée non-seulement à son berceau, mais encore aux heures relativement toutes récentes qui se confondent avec les nôtres, prend tout à fait l’aspect du plus indéchiffrable roman.
Ainsi, ce même M. de Pouilly, qui cherchait en vain a des causes à tous ces faits merveilleux \ » nous le voyons, après avoir établi que (( les premiers historiens sérieux ne datent que du v® siècle et qu’ils méritent autant de confiance que les autres méritent de dédain » nous le voyons, disons-nous, s’arrêter tout à coup et se poser cette question toute nouvelle : « Mais comment donc ces historiens plus récents du V® siècle seraient-ils plus croyables que les anciens, puisque les uns et les autres n’ont jamais pu puiser que dans les traditions , les monuments publics , les registres des prêtres, les livres des magistrats , les livres sibyllins et les histoires étrangères? Tous ces actes, en effet, étaient aussi anciens que les faits mêmes, et les mémoires du sénat, si bien tenus dans les siècles postérieurs à Pyrrhus n’étaient que la continuation des usages précédents^. »
Quant à M. Sallier, l’adversaire de M. de Pouilly, nous le voyons renchérir encore sur la grande autorité de ces bases qu’il avait d’abord voulu mutiler: « les annales, dit-il à son tour, toujours conformes aux inscriptions et aux colonnes,... ne rapportaient que les faits dont avaient ÉTÉ TEMOINS CEUX QUI LES RÉDIGEAIENT... Car nous ne devoiis pas l’oublier, pour que le peuple fût le premier juge de la fidélité de ces relations, on les affichait immédiatement sur la place ; ut potestas esset populo cognoscendi, a dit Cicéron ; on les reportait ensuite dans les temples, où leur style simple et net les sauvait des altérations. »