CHAPITRE IV
Tchéco-Slovaquie
‘« Pour l’économiste, le cas de la Tchéco-Silovaque est du plus haut intérêt. Il montre que l'inflation, avec toutes les conséquences qu'elle engendre, est due non pas à l'augmentation de la circulation prise en ellemême, mais bien à l'accroissement exagéré du revenu d'une grande partie de la population. Si la thèse mécanique, dite quantitative, élait exacte, le cours du mark et de la couronne autrichienne aurait dû baisser puisqu'en Allemagne, comme en Autriche, la circulation fiduciaire avait augmenté ; mais il n'y aurait eu aucune raison, en revanche, pour que la couronne tchéco-slovaque subit le même sort, puisque la circulation, en Tchéco-Slovaquie n'avait marqué aucun accroissement. — Or, la monnaie tchéco-slovaque subit une dépréciation parallèle à celle du mark et de la couronne autrichienne » (1). C'est ainsi que M. Rasin, qui fut à deux reprises ministre des Finances de Tchéco-Slovaquie, résumait
(1) M. Rasi « Les Finances de la Tchéco Slovaquie jusqu'à l4 fin de 1921 ». Trad. française par À. FISCHELLE. Paris 1923, p 120.
ce qui fait l'intérêt universel de l'expérience monétaire de son pays, intérêt accru du fait que cette expérience fut conduite par un gouvernement d'intellectuels : plus que d'autres, ils s'efforcèrent d'appliquer rigoureusement des principes traditionnels qu'ils durent ensuite assouplir pour les adapter au cas particulier de leur pays. Preuve nouvelle qu’en la matière, il n'y a pas de solution une, mais, pour chaque hypothèse, une méthode particulière, s'inspirant de lois générales. Il n'en faut pas conclure que ces lois sont périmées : la difficulté de leur mise en application n’enlève rien à leur efficacité.
Né du démembrement de l'empire austro-hongrois, le : nouvel Etat Tchéco-Slovaque se trouva dès 1918 aux prises avec de graves difficultés. Une des premières préoccupalions de son ministre des Finances, M. Rasin, fut alors de créer une monnaie autonome, afin d'éviter à son pays les troubles économiques qu'engendraient les émissions désordonnées de la Banque d’Autriche-Hongric. L'opération ne put être pratiquée qu'entre le 26 - Février et le 9 Mars 1919. Les émissions multiples, tant de la période de guerre que de l’année 1918, avaient avili le cours de la couronne tchéco-slovaque, quoique dans une proportion un peu moindre que celle de la couronne autrichienne. À Zurich, où les deux monnaies furent cotées séparément dès le 28 octobre 1918, Prague ” faisait” 30 francs les 100 couronnes, contre 26 pour Vienne. Pour enrayer la chute de la devise nalionale, = M. Rasin établit un plan sévère s'inspirant des principes traditionnels de la théorie quantitative. Il décida, à l'occasion de l’estampillage des billets autrichiens, de
: réduire la circulation de moitié (1). En fait, par suite -de diverses exemptions (sommes inférieures à 300 couronnes, billets des caisses de l'Etat, quart des trai- - tements et salaires), la réduction ne fut que de 28,69 %. - C'était encore considérable. Dans la quinzaine, le mon- -tant- des billets fut ramené de Kr: 9.420.000.000 à :Kr : 6.638.500.000. Ce dernier montant représentait le chiffre maximum d'émission désormais autorisée pour compte de l'Etat ; par ailleurs, l'émission commerciale restait libre.
Dans la pensée du ministre Rasin, celle amputation devait provoquer simultanément hausse du change et baisse des prix intérieurs. C'était conforme aux principes très généraux de la théorie quantitative. Oveon - n'observa rien. de tel. Après une légère revalorisation, résultat de l'effet moral produit, la couronne, à partir de Juillet 1919, suivit à nouveau, mais de loin, dans leur course erratique, les variations de valeur des - devises autrichiennes et allemandes. En octobre 1921, ‘Je dollar valait à Prague Kr : 103,75 contre Kr : 19,50 en février 1919.
Quant aux prix intérieurs, les documents officiels signalent leur élévation continue jusqu’à l'automne de 1921. La dépréciation intérieure de la monnaie COITrespondait ainsi à la dépréciation extérieure. Le gonflement des prix entrainail nécessairement celui de la circulation,
(1) Cet estampillage avait pour but de différencier définiti- vement les billets tchéco-slovaques du restant de la circulation de la Banque d’Autriche-Hongrie. Les paiements en billets non estampillés furent rigoureusement interdits. L'estampillage fût tenu secret jusqu’à la dernière minute et pendant
toute sa durée (une quinzaine de jours), la frontière resta fermée et toutes les communications avec l'étranger sus-
pendues,