‹ Des essais de stabilisation monétaire par le retour à la convertibilité-orChapitre 25 sur 35 · CHAPITRE VIT · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIT

Belgique

La Belgique se trouve, depuis janvier 1926, en pleine bataille pour son franc. La nouvelle tentative de stabilisation due au gouvernement de M. Jaspar, ne peut encore supporter un jugement d'ensemble, chaque jour apportant des décisions nouvelles. Mais l'essai tenté au cours du premier trimestre de cette année par M. Janssen nous offre un exemple précieux de ce que la France doit éviter pour sa restauration monétaire. L’échec subi par nos voisins constitue pour nous un avertissement gratuit dont nous ne devons pas négliger l’enseignement qu'il comporte pour nous comme pour eux.

A l’origine de la chute du franc belge, 1l faut placer l'inflation, provenant elle-même de l'échange, après l'armistice, des monnaies allemandes laissées par les troupes d'occupation. Cet échange, fait au pair, entraîna l'émission d'environ six milliards de francs belges, et le change ainsi que les prix intérieurs traduisirent bien vite la dépréciation du billet. La Banque de Belgique

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insisla vivement et à plusieurs reprises pour obtenir le remboursement de ses « Avances à l'Etat »; mais ce fut en vain, les budgets annuels se soldant régulièrement par un déficit, et les paiements allemands étant sans cesse retardés. Cependant, le franc belge accompagnait, dans sa chule continue, la devise française. Le gouvernement belge entreprit d'isoler le change de son pays, el, tout au moins, de le stabiliser, sans préjuger d'une revalorisation ultérieure possible.

Les négociations commencèrent, en 1925, pour le règlement de la dette extérieure. Une fois l'accord intervenu (1), le gouvernement, débarrassé à cette date du souci des Réparations, et ayant établi pour 1926 un budget théoriquement équilibré, estima venue l'heure de dresser un plan de stabilisation monétaire. Ce fut l'objet des projets financiers du ministre Janssen, déposés le 10 novembre 1925.

L'idée mère en était la dissociation du crédit de l'Etat d'avec celui du billet de banque. Pour cela, il fallait que l'Etat rembourse à la Banque la plus grande partie de ses avances. En octobre 1925, sur une circulation totale de F. b.: 7.600.000.000, les billets émis pour compte de l'Etat, sans autre garantie, atteignaient encore F. b.: 5.680.000.000, soit les trois quarts. f1 fut décidé que le gouvernement rembourserait 4 milliards, de suite. le solde en trente années. IT restait alors à supprimer un autre défaut essentiel du billet belge, à savoir le cours forcé. Pour pouvoir revenir à la convertibilité-or, le

(1) La dette extérieure, en mars 1926, représentait environ F. b. 5.740 millions. Par une mesure spéciale, la « Commission Américaine des Dettes » à ramené environ au quart le montant de la dette belge aux Etat-Unis,

£gouvernement emprunte 150 millions de dollars, qui, au taux de 100 F: b. la livre sterling, représentent environ 3 milliards de francs. D'autre part, la réévaluation de l’encaisse or de la Banque de Belgique (F. b. : 380 Millions) sur la même base (indice 4), procurait un supplément de 1 milliard, dont bénéficie l'Etat. Cette somme, Jointe au produit de l’'emprunt-dollars, représente les 4 milliards que le gouvernement remet à la Banque pour l’amortissement massif des trois quarts de sa dette envers l’Institut d'émission.

En somme, rien de changé dans le montant de la circulation, mais elle est rattachée d'emblée à l'or. Le gouvernement substitue à sa dette vis-à-vis de la Banque, ‘une dette vis-à-vis des financiers étrangers. C’est le très grave danger de la réforme. Ce fut un des motifs de son échec. Par ailleurs, la Banque de Belgique voyait son encaisse considérablement accrue, et représentant plus de la moilié de la circulation, proportion largement suffisante, en temps normal, pour soutenir le change.

Le projet fut approuvé à une très grosse majorité, et sans retouches importantes, par le Parlement. Le cours de conversion, fixé par décret, correspondait à la parité de 107 pour une livre sterling : depuis septembre 1925, le change était stabilisé aux environs de ce cours. La Banque de Belgique, selon le mécanisme des Caisses de conversion, achetait ou vendait libéralement des devises dès que le franc belge esquissait un mouvement de hausse ou de baisse.

Certains techniciens, cependant, formulaient des réservés sur la réussite finale. La réforme était accompagnée de la « promesse » d’un budget pour la première fois équilibré, et l'on pouvait craindre que la

stabilisation monétaire, avec ses répercussions inévitables, ne mette en danger cet équilibre. En outre de la menace constituée par plus de 5 milliards et demi de dette flottante, la-hausse future des prix était un grave écueil: si la consommation ne diminue proporuonnellement, l'inflation est inévitable. Ainsi, tout le problème financier devait être subordonné à attitude politique du Gouvernement. Cette attitude d’un ministère socialiste et démocrate-chrétien ne donna pas une confiance: absolue aux banquiers étrangers. Après avoir promis leur concours, et sans revenir formellement sur leurs promesses, ils déclarèrent vouloir réduire le montant de l'emprunt de stabilisation. Puis, sous prétexte de s’assurer des garanties, ils émirent en mars 1926 des prétentons telles (abandon par l'Etat des chemins de fer, des postes, télégraphes, téléphones), qu’elles correspondaient à la mise en tutelle du pays par la finance anglo-saxonne. M. Janssen ne put obtenir l'exécution pure et simple des promesses antérieures, et la chute de son ministère marqua l'échec de la réforme. La Banque de Belgique qui, depuis huit à neuf mois, soutenait le change national, donna alors des signes d'épuisement ; les reports sur le franc belge se tendirent de façon inquiétante vers le 20 mars, puis, devant la chute brutale, la Banque cessa ses interventions. Elle avait dépensé 400 millions en pure perte, dans cette lutte inégale.

Cet échec montre d'abord le danger de s'en remettre trop exclusivement aux crédits extérieurs, pour stabiliser une devise. Ces crédits, le plus souvent nécessaires, doivent servir d'appui à un effort surtout intérieur. Dans le cas contraire, un pays se place sous la tutelle de la finance étrangère, et loutes les considérations d’amour-propre

national devront s’incliner devant la nécessité de fournir des gages en compensation de dettes non remboursées à l'échéance. C’est ce que l’on a justement appelé depuis le « mécanisme de l’étranglement ».

Mais une autre leçon se dégage de l'expérience du ministre Janssen: c’est qu'une stabilisation monétaire ne se décrète pas : elle se prépare. Il faut préparer la Trésorerie, préparer le budget, préparer toute l'économie privée. L'erreur du gouvernement belge fut de spéculer trop audacieusement sur l'effet d'un plan technique, d’ailleurs remarquable. Mais, pour n'avoir pas été soutenu par toutes les forces économiques du pays, il échoua finalement, la balance des comptes étant déficitaire. « Il est sans exemple, dit M. Lucien Romier, que des formules de technique monétaire aient triomphé à elles seules des circonstances générales qui font qu'une monnaie se déprécie ». C'est à ces circonstances générales qu'il faut d'abord apporter un remède. Lorsque cette médication a produit ses effets, — et la preuve en est fournie par la tendance de la monnaie à la hausse, — alors seulement, on peut songer à la médication spécialement monétaire. En d’autres termes, ce n'est pas en période de chute que peut se faire la stabilisation: elle doit intervenir contre la hausse de la devise, et s'appuyer d'abord sur une économie nationale saine, avant d’avoir recours à l’aide étrangère. Telle doit être la conduite d'un Etat fort et indépendant, s'il ne veut subir tôt ou tard l’humiliation nationale d’un autre plan Dawes.

À la suite de cette tentative malheureuse, la Belgique a connu à nouveau les variations désordonnées du change, variations d’une amplitude considérable correspondant à une situation financière nouvellement amoin-

drie (1). Mais la situation politique offre des symptômes favorables. L'union nationale supprimant les luttes de partis, un nouveau ministère s’est constitué sous la présidence de M. Jaspar avec M. Francqui au ministère du Trésor. A la fin de juillet 1926, les pleins pouvoirs furent accordés au Roï, par le Parlement, dans le domaine financier. Les impôts furent considérablement renforcés (2) el l'on frappa la propriété immobilière d’une taxe exCeptionnelle. La poutre maîtresse du nouveau projet financier consiste en la création d'une Caisse d'amortissement, alimentée par l'impôt, et destinée à rembourser les dermères avances de la Banque Nationale, ainsi qu'une partie de la dette consolidée. A défaut de toute autre solution possible, M. Francqui décida de convertir la dette flottante en valeurs à long terme, gagées sur les chemins de fer. Enfin sont intervenues, et interviennent encore, des mesures restrictives de la consommation, pour rendre possible une légère déflation monétaire. Lorsque ces remèdes généraux auront agi efficacement, que la balance des Comptes sera active et le montant de la circulation en voie de diminution, on pourra songer à nouveau à une stabilisation légale, basée sur la stabilisation de fait que le change aura traduite préalablement.

(1) En juillet 1926, on a coté jusqu'à 250 francs belges pour une livre sterling,

(2) Pour la première fois fut imposée !à bière, soisson nationale par excellence,

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