LA STABILISATION MONÉTAIRE SUPPOSE UN GOUVERNEMENT FORT
Union nationale, stabilité politique, gouvernement fort, telles ont été les conditions politiques des tentalives récentes de stabilisation monétaire: en ces trois termes paraît résider la technique de la confiance, indispensable au relèvement financier, et dont un ancien ministre des finances disait dernièrement: « Quand on aura rétabli ce courant vital de la confiance, — confiance de l'Etat dans la nation, et de la nation dans l'Etat, — on aura résolu le problème monétaire ». (1)
& 2. — Finances PuBLiQuEs & POLITIQUE MONÉTAIRE
C'est une vérité généralement admise que, dans un pays bien organisé, les finances publiques et la politique monétaire doivent être rigoureusement distinctes, la se- conde relevant d'un Institut d'émission pleinement indépendant vis-à-vis du pouvoir. Mais, dans le cadre de celle élude, où ne rentrent que des pays dont la monnaie a été avilie par l'inflation, ces deux facteurs primordiaux de redressement et de stabilisation monétaire sont étroitement liés ensemble; dans la presque totalité des cas examinés, la valeur de la monnaie est devenue tri-
(1) M. BokanowsKkI : Le problème financier et la technique de la confiance. L'Europe Nouvelle, 29 mai 1926.
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bulaire des finances publiques, et le change national varie selon que ces finances paraissent saines ou non. Avant la guerre, sous le régime du Gold standard ou du Gold Exchange standard, les Instituts d'émission de tous les grands Etats européens pouvaient avoir une politique monétaire propre. En France, par exemple, la circulation correspondait en 1914 pour les quatre cinquièmes, environ, à l'encaisse métallique (1), le surplus étant représenté par le portefeuille commercial et les avances sur litres, réalisables à court terme; la Banque pouvait ainsi, par l'intermédiaire du taux de l'escompte, agir directement sur le volume de la circulation et indirectement sur les prix. Aujourd’hui, tout est changé. Les Avances à l'Etat, sous toutes les formes, dépassent 40 milliards de francs sur une circulation inférieure à 60 milliards. Ce poste représente une créance immobilisée: l'équilibre n'existe plus et l’action automatique du taux de l'escompte ne peut jouer. Et ce n'est pas là un exemple isolé : c'était le cas de {ous les Etats européens victimes de l'inflation, avant qu'ils aient entrepris leur restauration monétaire. Dans tous ces Etats, les Banques nationales ont perdu leur rôle essentiel qui est de contrôler la circulation. Partout où l'on observe l'existence d'une dette flottante importante, ce contrôle est passé pour partie au Trésor, car les disponibilités, que seraient tentés de refuser les Instituts d'émission, le public irait les demander à l'Etat, par le remboursement de sa créance à court terme. Les prix se trouvent alors abandonnés à eux-mêmes : la discipline économique ne peut plus jouer en faveur de l’étalon.
(1) Le bilan de la Banque de France du 25 juin 1914 (J. O. p. 557) indiquait une encaisse de 4614 millions pour 5.852 millions de billets.
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Il semble done que la première lâche d’un gouvernement soucieux de rétablir la stabilité de sa devise soit de rendre à ceux dont c’est la fonction, les armes nécessaires au maintien de cette stabilité.
En l'espèce, le commencement de toute réforme doit être le remboursement aussi rapide que possible de la Dette publique envers l'Institut d'émission. Ce remboursement substitue à un poste inerte du bilan de la Banque un poste utile, et, par l'accroissement du gage, la circulation se revalorise progressivement. « Mieux vaudrait amortir un milliard dû à la Banque que dix dus au public » (1).
En même temps, l'Etat doit poursuivre l'amortissement énergique où la consolidation de sa dette flottante. Car ce poste subit en premier lieu le contre-coup des mesures précédentes. Au fur et à mesure que la Banque d'émission reprend le contrôle de la circulation, le public voit davantage, dans les bons à court terme, un moyen pour lui de parer à des mesures monétaires restrictives: ce placement lui sert d'assurance, en quelque sorte, et la moindre crise économique provoque les demandes de remboursement. Double inconvénient : la politique de la Banque s’en trouve contrecarrée, et la Trésorerie peut être mise en difficulté.
Ce souci d'amortissement et de consolidation de la dette flottante peut s’observer en Belgique, dans la tentative actuelle de redressement monétaire. Le baron Houtard présenta comme la pièce maîtresse de son projet
(1) En ce sens, on ne peut que déplorer, en France, la non mise en application de la loi fondamentale François-Marsal du 31 décembre 1920, par laquelle l'Etat s’engageait à rembourser annuellement ? milliards à la Banque,
financier, la création d'une caisse d'amortissement, devant servir à rembourser notamment les dernières avances de la Banque de Belgique à l'Etat; d'autre part, le ministre Francqui dut faire admettre la consolidation forcée des bons à court terme, dont le poids constituait pour la Trésorerie un péril permanent, et un facteur d'inflation. Mesure extrême, à laquelle le Gouvernement s'est vu acculé sans pouvoir envisager aucun procédé intermédiaire. En Angleterre, sans doute, le rétablissement de la livre au pair s'est fait malgré l'existence d’une dette flottante considérable. Mais ce pays jouit d’un prestige financier mondial, grâce à des traditions financières toujours en vigueur : la confiance en la devise britannique n’a jamais été déçue. L’Angleterre occupe, d'autre part, une position prépondérante, grâce à son « commerce prodigieux ». La remarque du duc de Gaëte est toujours d'actualité : « l'accumulation continuelle des capitaux lui offre (à l'Angleterre), dans ses besoins, des ressources abondantes que l’on se croit trop heureux de confier à son gouvernement ».
Ainsi, remboursement des Avances à l'Etat et amortissement de la dette à court terme, tels sont les deux premiers points de tout programme de redressement monétaire. Ce redressement, dans l'opinion de tous, doit aboutir tôt ou tard à la stabilisation, laquelle signifie convertibilité du billet en or à un taux fixé. Ce but peut
être plus ou moins lomtain : sans tenir compte des Etats dont la faillite monétaire totale a permis, comme en Allemagne ou en Autriche, par exemple, de faire table rase du passé et d'édifier une monnaie nouvelle, pour envisager le cas des pays dont les devises ne sont qu'amoindries, on peut viser soit à leur rétablissement au pair comme en Angleterre, soit à la consolidation au moins temporaire d'une parité nouvelle, comme en Belgique.
«Une masse monétaire, a fort bien écrit M. J. Dubois, peut, à lout moment, êlre sauvée, tant qu'elle reste VIvante. » C’est dans cette hypothèse que l'on peut opter entre deux solutions : stabilisation immédiate d’une devise monétaire, en période de chute, ou revalorisation préalable en vue de la stabilisation. Les partisans de l'un et l'autre procédés sont nombreux : la question se pose de savoir si, techniquement, les arguments des uns et des autres ont la même valeur.
La première école financière, qui préconise la stabilisation à tout prix d'une devise orientée généralement vers la baisse, invoque à l'appui de sa théorie des arguments et des exemples. On ne peut, dit-elle, réaliser la réforme financière sans une base solide, et cette base ne peut être qu'une monnäie stable. À son défaut, tous les calculs se trouvent faussés par les variations du change : les prévisions budgétaires comme l'équilibre de la balance des comptes. C'est ainsi que, dans le Giornale degli Economisti, un économiste italien, M. Bresciani-Jureni, exposait cette opinion:
« Les expériences faites en Allemagne dans ces dernières années ont montré à l'évidence l'erreur des économistes, des hommes politiques, et des représentants
de la grande industrie, qui ont longtemps soutenu que la stabilisation du mark serait la conséquence de l’assainissement économique, et que, par suite, il était oiseux de penser à une réforme monétaire avant qu'en fussent réalisées toutes les prémisses économiques !
«C'est en vain que l'Allemagne a attendu, pendant des années, la réalisation de ces prémisses. Dans l'intervalle, les déséquilibres produits dans l'économie allemande par l'instabilité monétaire s’aggravaient lous les jours.
« Les faits ont donné raison à ceux qui, au contraire, concevaient la stabilisation comme la condition nécessaire de l'assainissement économique et financier de l'Etat. La réforme monétaire de 1923 et de 1924, qui à rétabli la circulation sur la base-or, a fait entrer en jeu les forces réparatrices tendant au rétablissement de l'équilibre économique ».
Et, souscrivant à cette opinion, M. Charles Rist, exposant l'opinion des défenseurs de l'amélioration financière et économique préalable à la stabilisation, assimile leur langage à celui-ci: « Montrez-nous d’abord que vous pouvez faire tenir une pyramide en équilibre sur sa pointe. Ce jour-là, nous vous aiderons de toutes nos forces à la faire tenir sur sa base ». (1)
En faveur de la stabilisation immédiate, on a invoqué les exemples de l'Allemagne, de l'Autriche et de la Tchéco-Slovaquie. Dans ce dernier cas, pourtant, l'argument n'est pas fondé, car, la stabilisation n'est intervenue que pour parer à la crise économique, après plusieurs mois de hausse du change national. Pour ce qui
(1) L'Europe Nouvelle. Etudes sur le Franc. 29 Mai 16.
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est de l'Allemagne et de l'Autriche, il est exact que la stabilisation eut pour but d'arrêter la chute du change national. Mais il s’agit là de cas tout à fait exceptionnels, de monnaies se dépréciant avec une rapidité telle que l'usage en était rendu impossible dans toutes les prévisions. À Berlin comme à Vienne, on pouvait voir les prix varier d'heure en heure et dans de fortes proportions, aux étalages des commerçants. Il est indubitable que dans ces conditions, il n’est plus possible d’envisager aucune amélioration financière ou économique sans une réforme monétaire préalable. Mais ces réformes même, dans les deux pays envisagés, ne devront leur succès durable qu’à l'application, concordant avec la réforme monétaire, d'un plan général de redressement économique et financier. Et le shilling pas plus que le reichsmark n'auraient pu résister à une suite de balances des comptes déficitaires: le Jour où les réserves d'or auraient été absorbées par ces règlements, les changes allemands et autrichiens auraient à nouveau été abandonnés à eux-mêmes.
Il ne semble donc pas que l’on puisse, à l'aide de ces deux exemples tirés de pays à monnaies complètement avilies, justifier cette théorie que, dans un Etat dont la devise est dépréciée, on doit stabiliser le change avant d'entreprendre le redressement financier et économique. Il ne semble pas davantage que les arguments en faveur de cette thèse ne puissent être criliqués. Puisque leurs défenseurs ont pu reprocher leur « mépris enthousiaste des réalités », à ceux qui ne parlageaient pas-leurs Opinions, il convient, pour apprécier ces arguments, de se placer sur un terrain purement ob jectif.
Un système monétaire perd sa valeur nominale du jour où, le billet de banque recevant cours forcé, il en est fait des émissions anormales et sans relation avec les besoins du commerce. Si l’on peut remonter le courant, et retirer de la circulation le montant de ces émissions anormales, le cours de la monnaie doit théoriquement rejoindre le pair ancien. Ces variations de valeur sont, en fait, traduites par le cours du change avec les pays à étalon d'or. Le change est ainsi la résultante de divers facteurs, dont le principal est la balance des comptes, elle-même influencée par l'inflation. Pour reprndre une image courante, vouloir fixer le change à un taux donné, pour arrêter la baisse de la monnaie, c'est caler l'aiguille d'un baromètre pour éviter la pluie. Or, c'est ce à quoi aboutissent les défenseurs de la stabilisation à tout prix. À une époque donnée, disent-ils, le rapport de la masse de la circulation à l’encaisse métallique, dans un pays déterminé, donne pour chaque unité monétaire une certaine valeur-or; pour supprimer les variations du change, il n'y a qu’à stabiliser sur cette base, et l'on se trouvera ainsi armé pour entreprendre une réforme financière générale. Mais on ne voit pas pour quelle raison les choses iraient mieux, simplement parce qu'on aurait opéré cette médicalion purement monétaire. Sans doute, dans l'esprit de ses défenseurs, cette réforme ne doit que préparer celle, plus générale, des finances publiques et de l'économie nationale. Il y a à cela une objection: c'est que la stabilisation a des répercussions considérables dans tous les domaines de l'activité économique, la troublant profondément, et que la réforme générale envisagée peut fort bien s'en trou-
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ver compromise. On assistera alors à ceci, qu'on a pu observer en Belgique, au début de 1926: l'Institut d'émission s’épuise à soutenir la lutte du change, et, pour éviter la baisse qu’entraînerait normalement le déficit de la balance des comptes, jette sur le marché ses réserves métalliques: cela en pure perte, car la défense n'aura qu'un lemps, el cessera avec l'épuisement complet du stock d'or. C'est un exemple. Celui de la Reichsbank, s’eflorçant à plusieurs reprises, et en vain, d’arréter la chute du mark allemand, en est un autre. Et ces expériences n'ont d’autre résultat que de priver un pays de sa réserve suprême.
Puisque le change, et partant, la valeur réelle d’une monnaie fiduciaire, sont une résultante, pour les stabiliser, il est logique de remonter aux causes et de supprimer celles qui se révèlent nocives. Parmi ces causes de variation du change, on invoque couramment la spéculation. Cette raison dispense d'en trouver d'autres, mais n'est pas exacte. Un spéculateur, qu'il soit un particulier où un Etat, ne peut provoquer la hausse ou la baisse durable d'une devise: il joue l’une ou l’autre tendance, selon les circonstances, en exploitant les causes véritables de la hausse ou de la baisse. En cas de réussite, son bénéfice est le même dans les deux cas : l’orientation lui est indifférente.
Les véritables causes de variations du change sont dans la balance des comptes et l'évolution de la politique financière, politique d'où dépend le plus ou moins de confiance dans la promesse de payer que constitue le billet de banque. Si les déficits budgétaires ou les remboursements massifs de bons à court terme font craindre une inflation nouvelle, les détenteurs de billets se hâtent de
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les échanger contre des devises-or et le mouvement de Ja balance des comptes est défavorable. Et, même en l'absence, de toute inflation, si la politique gouvernementale ou internationale peut faire craindre une confiscation des capitaux, ceux-ci émigrent à l'étranger, et la baisse du change traduira également ce mouvement d'exportation. Dans l'hypothèse exactement inverse, on assistera au contraire à une hausse du change, traduisant la revalorisation de la monnaie nationale. De ces deux situations, la seconde seule peut, à un certain point de hausse, donner naissance à la stabilisation de fait. C'est cette stabilisation de fait, après revalorisation, que l'on doit provoquer par des mesures générales, dont l'aboutissement sera, lorsque l'heure en paraîtra arrivée, la réforme spécialement monétaire qui sanctionnera une amélioration déjà ancienne, et la renforcera. Telle est l'opinion que soutiennent les adversaires de la stabilisation immédiate. La tragique aventure du franc belge, en mars 1926, est venue illustrer cette vérité d’expérience, que la stabilisation monétaire ne se décrète pas, mais qu’elle se prépare par toute une série de réformes. Parlant de la situation financière de la France, M. Décamps disait, en mai 1926, que le ministre des finances « serait le premier à se réjouir si ceux qui le pressent de stabiliser la monnaie pouvaient lui donner l'assurance que les facteurs qui ont déterminé, hier, certains fléchissements de confiance, ont à jamais épuisé leur malfaisance. Le mal a poussé des racines profondes dans notre économie et dans certaines mentalités. Il est l'aboutissement logique d'une foule d'erreurs et de fautes qu'il nous faudra corriger, avant que de pouvoir pré-
{endre à une santé monétaire même relative... Je vous