‹ Des états seconds; variations pathologiques du champ de la conscienceChapitre 11 sur 35 · LE SOMMEIL NATUREL ET LE REVE · texte numérisé non relu

LE SOMMEIL NATUREL ET LE REVE

A mesure que nous avançons, les manifestations de Tétat second deviennent de moins en moins nettes, pendant qu'elles se généralisent ; montrer l'analogie du rêve et des états que nous avons précédemment étudiés, ce serait faire voir que cette production d'une activité cérébrale inconsciente n'est que l'exagération pathologique d'un fait physiologique; nous donnerons d'abord les théories des divers auteurs que nous avons pu consulter.

Le sommeil, d'après tous les physiologistes, comprend trois périodes : la première, plus ou moins longue, de rêvasserie (période des hallucinations hypnagogiques de Maury); une deuxième, comprenant les premières heures de la nuit, de sommeil complet, sans rêve; et une troisième où le cerveau, défatigué, s'éveille peu à peu en quelques-uns de ses points, particulièrement dans les centres de la mémoire et de l'association des idées, beaucoup moins dans ceux correspondant à la raison et au jugement. La durée de ces trois périodes est variable selon les individus et selon la disposition du moment; les uns rêvent beaucoup et dorment à peine; chez les autres, comme Maury, comme nous-même, la période hypnagogique s'allonge beaucoup; d'autres encore rêvent le matin; d'autres enfin dorment toute la nuit d'un profond sommeil. La disposi-

tion du moment n'est pas moins importante; la fatigue modérée donne un sommeil calme, la fatigue extrême, aussi bien que rinaction, un sommeil agité. Quant à la matière même de rhallucination hypnagogique ou du rêve, après tous les travaux qui ont été faits sur la question et particulièrement ceux de Macario et de Maury, il nous semble que l'opinion la plus plausible est celle donnée par M. Y. Delage et si bien étudiée par lui dans la Revue scientifique; nous l'accepterons donc, tout en l'interprétant à notre façon : Le rêve aurait comme sujet les impressions fugitives de la journée, celles qui, ayant rapidement passé, n'ont pas pu dépenser d'énergie, empêchées qu'elles en ont été par d'autres plus intenses, et qui ont conservé toutes leurs forces pour le moment où le sensorium ne recevra plus d'impressions nouvelles pouvant venir les inhiber. Le rêve, dans ces conditions, n'aurait que rarement pour sujet des faits ayant préoccupé l'esprit pendant la journée et dans le cas seulement où l'énergie de la préoccupation aurait été supérieure à la dépense.

Rappelons à ce propos, pour prendre l'exemple ailleurs que chez M. Delage, Maury rêvant d'une promenade dans les rues de New- York, se demandant ce qui avait bien pu lui fournir le thème de son rêve et apercevant sur son chemin une vue de New- York qui avait dû, inconsciemment, lui passer sous les yeux la veille; nous n'aurions qu'à puiser dans cette monographie (1) pour y rencontrer des exemples de rêves portant sur des faits qui avaient paru insignifiants pendant la veille. A l'origine du rêve donnée par M. Delage nous ajouterons, avec Maury et M. Ribot, les impressions actuelles modifiées par l'imagination : une piqûre de puce fait rêver Descartes à un coup d'épée (Chambard) ; une boule d'eau chaude aux

(I) Maury. Le sommeil et les rêves.

pieds fait rêver à celui-ci qu'il est debout sur l'Etna; un vésicatoire à la nuque à cet autre, qu'il est pris par des Indiens et scalpé; enfin, et cela nous montrera en même temps la rapidité de l'association des idées dans le rêve, la chute d'une tringle de lit sur le cou fait rêver à Maury qu'il est sous la Révolution, décrété d'accusation, jugé par Robespierre, Marat, Fouquier-Tinville, condamné à mort, conduit en charrette sur la place de la Révolution au milieu du peuple, lié à la planche, exécuté; quelques secondes avaient suffi pour voir défiler tous ces tableaux (1).

Les sensations externes ne sont pas les seules qui puissent donner le thème d'un rêve, les sensations organiques peuvent aussi lui donner naissance, les idées de poids, d'étouflfement, sont produites par une gêne des organes de la digestion ou de la respiration ; celles de lutte et de combat par une gêne de la circulation cardiaque, etc. Une idée, un thème étant donné de cette façon, les variations peuvent se produire à l'infini, les centres de l'association des idées agissant sans contrôle, celles-" ci surgissent, amenées par des consonnances, des associations qui, à l'état de veille ne fourniraient pas même matière à un mauvais calembour et qui paraissent toutes naturelles, ressemblant étonnamment à celles du maniaque , surtout dans la manie subaigue.

11 nous serait bien diflScile de donner actuellement une théorie complète du sommeil basée sur l'inconscient, nous voulons d'ailleurs, dans cette première partie, nous borner aux faits cliniques, réservant pour plus tard les théories; nous exposerons donc les faits qui nous semblent militer en faveur de l'assimilation du rêve et des états seconds précédemment étudiés.

(1) Maury, op. cit., p. 134 et suiv.

D'abord l'analogie de l'état du rêveur et de la personne en somnambulisme naturel ou provoqué. Nous pouvons trouver tous les degrés de l'un à l'autre, depuis le lourd sommeil du paysan fatigué, celui souvent inquiet de l'homme d'affaires, interrompu de la femme nerveuse jusqu'à celui de l'hystérique qui se lève toutes les nuits en somnambulisme, en passant par celui des gens qui s'agitent et rêvent tout haut pendant leur sommeil : «En dehors des phénomènes de vertige épileptique, dit M. Luys, on rencontre souvent des individus qui pendant leur sommeil répondent aux questions qu'on leur adresse et qui, une fois réveillés, ne gardent aucun souvenir de ce qu'on leur a dit, ni de ce qu'ils ont répondu.

» Dans le sommeil naturel, il arrive assez souvent qu'on parle, qu'on réponde à des questions qui vous sont adressées, sans que la conscience soit le moins du monde participante à ce phénomène » (1).

« Il est à remarquer que ces faits, ce demi-somnambulisme se trouvent surtout chez les enfants au début du sommeil », dit M. Despine après avoir émis une opinion presque semblable.

Comme exemple de rêve en action, nous citerons le cas rapporté par M. Ribot (2), d'un peintre ayant un corps étranger de la cornée, allant chez un de ses amis oculiste; celui-ci dort, le peintre veut le réveiller, il répond quelques paroles incohérentes; le peintre lui dit alors à l'oreille : « J'ai un corps étranger de l'œil » . L'oculiste se lève, l'entraîne à la fenêtre, enlève le corps étranger et se recouche, semblant profondément endormi, pendant que son ami se demande si vraiment il l'avait réveillé. Le lendemain, l'oculiste ne se souvenait plus de rien.

On voit bien là la transition du rêve au somnambulisme.

(1) Luys. Aclivilé réflexe cérébrale.

(2 Ribot. Maladies de la personnalité.

différence de degré, de perfection dans l'organisation de la personnalité inconsciente, dirons-nous plus tard. II est aussi facile de prouver la ressemblance du rêve avec le somnambulisme provoqué. Et d'abord qui s'est quelque peu occupé d'hypnose, sait combien il est facile de faire passer du sommeil à Thypnose les sujets sur lesquels on a déjà expérimenté, et l'on peut même agir ainsi sur des personnes qui ont pourtant résisté à l'état de veille en les surprenant pendant leur sommeil et en leur disant : « Ne vous réveillez pas, ne bougez pas, continuez à dormir » (Bernheim). Il suffit d'exciter suffisamment et assez doucement le sujet pour que sa personnalité seconde seule s'éveille; il y a là une question de tact, de mesure qui varie selon chaque individu, en général de la même façon que sa susceptibilité hypnotique, à Tétat de veille.

Traitant de cette question et parlant des individus qu'il hypnotise pendant leur sommeil, M. Bernheim compare le rêve à un véritable état second :

« Le sommeil, qu'il soil artificiel ou sponlané, n*esl pas, je le répète, l'abolition des facultés intellectuelles ; c'est un autre état que celui de la veille, état difficile à définir, dont l'étude reste encore à faire aux psychologues.. . . . Des rêves multiples se succèden t chez les dormeurs, des suggestions multiples et diverses sont communiquées aux somnambules qui les réalisent

instantanément Contentons-nous de savoir que, pendant notre sommeil

le cerveau peut continuer à penser, à travailler; il ne travaille pas à notre insu, nous en avons conscience, comme le somnambule a conscience de ce qu'il fait, seulement c'est un autre état de conscience, parce que l'activité nerveuse est autrement répartie qu'à l'état de veille, elle est concentrée sur une idée Cixe ou sur les centres d'imagination et, au réveil, le souvenir s'est évaporé, comme s'est évaporé le souvenir des faits accomplis dans le sommeil provoqué chez quelques-uns même, ce travail pendant le

sommeil s'accomplit d'une façon visible, ce sont les dormeurs actifs ou somnambules » (1).

C'est ainsi que M. Bernheim réfute les théories de Chambard et de Despine sur Fautomatisine pendant le rêve; il y voit, et nous avec lui, la première ébauche du somnambulisme.

D'autres faits viennent encore militer en faveur du rêve état second, et, en premier lieu, la mémoire; on sait le rôle que celle-ci a joué pour nous permettre d'identifier les états précédents, elle nous rendra ici le même service. Interrogeons une personne qui nous raconte que pendant la nuit elle a eu un rêve qui l'a beaucoup impressionnée et dont elle ne se souvient pourtant que vaguement, car le souvenir net, s'il peut exister, est bien rare, en général quelques points saillants surnagent seuls. Nous aurons beau insister, la précision des souvenirs ne sera jamais bien grande; mais si le sujet est hypnotisable, endormons-le et demandons-lui de raconter son rêve. Il est impossible d'avoir tenté une seule fois l'expérience sans avoir été frappé de la clarté réellement merveilleuse avec laquelle les sujets racontent, avec les moindres détails, leurs hallucinations de la nuit, passant par toutes les émotions qu'ils ont éprouvées et les dépeignant avec les expressions les plus imagées; tant toutes les facultés d'imagination sont surexcitées. Il nous est arrivé bien des fois, par plaisir, de répéter l'expérience sur les sujets que nous avions à notre disposition, tant les tableaux décrits étaient nets, et nous n'avons jamais vu de différence entre l'intensité du récit d'un rêve et celle du récit d'une hallucination provoquée par nous ou par une tierce personne.

Deux des observations que nous avons rapportées plus haut,

(1) Beraheim. De la suggestion appliquée à la thérapeutique.

au chapitre du chloroforme prouvent, la première que le souvenir des faits accomplis pendant le sommeil chloroformique incomplet peut revenir pendant le rêve, la troisième que, dans les mêmes conditions on peut voir revivre le souvenir des faits accomplis pendant le sommeil hypnotique. Cette dernière observation a du reste été depuis longtemps faite par M. Bernheim dans son étude de la mémoire inconsciente dans les suggestions à longue échéance. M. Ch. Richet se demande comment une idée peut « dormir inconsciemment dans la mémoire d'un sujet et se réveiller à un moment donné sans que, dans l'intervalle, aucune excitation, aucune allusion à cette idée ne puisse la réveiller chez ce sujet ». L'explication s'en trouve dans cette observation de M. Bernheim, qu'étant donnée une suggestion à longue échéance, il est toujours facile, en hypnotisant le sujet, d'en réveiller le souvenir, et aussi que, si on lui demande s'il n'a jamais songé à l'action à accomplir depuis le jour de la suggestion, il répond qu'il y a songé plusieurs fois, la nuit, c'est-à-dire en rêve. Ce fait est, pour nous, gros de conséquences, il nous montre qu'une sous-conscience, qu'une personnalité distincte de la personnalité consciente a toujours présente à l'esprit l'idée suggérée et que, au moment de l'exécution, reconnaissant, « par des points de repère pris d'avance » (Pitres) que l'heure est venue, elle passe devant la première pour accomplir l'action suggérée. La suggestion n'a pas été confiée à la conscience, du moins à la conscience dont nous avons conscience, s'il nous est permis d'employer ce pléonasme, quoi d'étonnant à ce que celle-ci ne s'en souvienne pas? Le réveil à une heure fixée par le sujet lui-même, s'explique de la même façon par auto-suggestion, c'est la subconscience qui s'en souvient et qui provoque le réveil, et ce qui le prouve bien, c'est l'impossibilité du réveil au moment du sommeil profond, du sommeil de tout le cerveau sans exception.

Tous les auteurs ont signalé la suite des idées dans les divers accès de somnambulisme; les sujets accomplissent souvent les mêmes actes, reprennent un travail au point où ils Font laissé, mais ce souvenir a été peu étudié dans le rêve, si bien que M. Ribot a pu écrire : « J'ai souvent remarqué qu'au moment de m'endormir, un rêve de la nuit précédente, jusque-là totalement oublié, me revient en mémoire, très complet et très net. Quoique je n'aie vu ce fait mentionné dans aucun travail sur les rêves, je doute qu'il me soit particulier » (1).*M. Ribot attribue ce phénomène à ce que la même situation physique a une tendance à ramener la même situation mentale. Dans l'ouvrage de Maury, nous trouvons pourtant la même observation que celle faite par M. Ribot. 11 s'exprime ainsi :

« Il y a même, comme je Tai déjà remarqué, certaines facultés que, loin d^afifaiblir, le sommeil développe; telle est la mémoire; que nos souvenirs se dessinent avec plus de vivacité pendant nos songes que dans Tétat de veille, cela a été observé par tout le monde. Ce que je viens de rapporter d'un de mes rêves et ce que j'ai noté dans mes précédents chapitres, montre qu'il nous revient en songe des faits que nous avions oubliés pendant la veille. Mais ce qui est plus extraordinaire et ce que j'ai plusieurs fois constaté par moi-même, c'est la connexion de souvenirs qui peut s'établir d'un rêve à l'autre. J'ai repris bien souvent, à l'état de rêve, le fil d'un rêve antérieur que j'avais oublié durant la veille, et que j'ai eu parfaitement la conscience d'avoir fait, une fois que ce nouveau rêve m'en a rappelé le souvenir

» Le rappel des souvenirs se rapportant à un songe antérieur et se produisant dans un songe subséquent, bien qu'ils parussent effacés dans l'état de veille intermédiaire, semble môme pouvoir remonter jusqu'à des rêves fort anciens » (2).

(1) Ribot. Maladies de la personnalité, p. 129.

(2) Maury, op. cit., p. 98.

Le fait est donc bien prouvé, la mémoire d'un rêve antérieur peut revenir dans un autre rêve, ce qui prouve qu'une conscience quelconque préside à Téclosion des idées du rêve et à leur conservation, comme à celles des états seconds.

L'étendue de la mémoire du rêveur est donc beaucoup plus grande que celle de l'homme éveillé, puisqu'il peut se souvenir de toutes les impressions conscientes et inconscientes de l'état de veille, aussi bien que des faits accomplis pendant le somnambulisme et les autres états seconds, s'il les a jamais présentés. L'intensité de la mémoire est aussi de beaucoup augmentée, comme dans tous les états seconds ; sa modalité peut même changer; c'est ainsi qu'un individu nullement auditif, comme Maury, signale qu'en rêve il a entendu des morceaux entiers de piano, joués devant lui, la veille, par M. Ambroise Thomas. Cette augmentation de la mémoire amène un fait curieux que Wigan, dans son livre : Duality of mind^ cite comme un fait prouvant la dualité cérébrale; c'est l'objectivation de cette mémoire, le fait, pour mieux dire, qu'au lieu de nous souvenir simplement, nous mettons dans la bouche d'un interloculeur imaginaire ce qui n'est qu'un eflFet de mémoire- C'est ainsi que Maury, en rêve, voulant dire à quelqu'un : « Je suis venu vous voir hier. — I called for you yesterday » , entendit son interlocuteur lui répondre : « Vous vous trompez, on dit : I called on you yesterday », et put vérifier, dans une grammaire, que son interlocuteur avait raison.

L'origine de ce fait est probablement non la dualité cérébrale soutenue par Wigan, mais bien ceci : les fonctions du raisonnement ne sont pas absolument abolies pendant le rêve, mais seulement très vagues et le mécanisme sera le même que celui qui se produit chez les aliénés qui entendent des voix et les objectivent; l'esprit, à demi éveillé, ne peut comprendre cet éveil complet de la mémoire et l'objectivation se produit.

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On peut complètement assimiler ce rêve non seulement aux hallucinations du somnambulisme naturel, mais à celles de rhypnose provoquée. Rien de plus facile que de créer une hallucination chez un sujet endormi, sinon de provoquer un rêve en lui disant : « La nuit prochaine, vous rêverez à telle personne ou à telle chose ». Ce rêve provoqué n'est autre chose qu'une hallucination suggérée à longue échéance, se produisant pendant le sommeil, et ne diflfère en rien, ni dans son essence ni dans sa forme, du rêve naturel. L'analogie sera plus grande encore si Ton compare au rêve spontané les suggestions indéterminées dans lesquelles on laisse au sujet le libre choix des détails, lui donnant le thème et lui laissant exécuter les variations. Dans le rêve, ce thème peut être donné, comme nous l'avons dit plus haut, par les sensations externes ou internes : poids, chaleur, froid, gêne quelconque causée par les couvertures, piqûres, gêne des organes digestifs ou respiratoires, etc. ; pendant le somnambulisme provoqué, il peut en être de même et souvent quand le sujet n'est pas soumis à une suggestion qui annihile les impressions extérieures nous voyons son délire se modifier, comme celui du maniaque, sous l'influence de mille petites excitations qu'il n'aurait peut-être pas perçues à l'état de veille et qui, grossies par son état mental, sont interprétées d'une façon la plupart du temps inexacte, comme cela se produit dans le rêve ; il n'y a là aucune différence.

La suggestion extérieure n'existe pas pendant le rêve, mais l'auto-suggestion est toujours là, et si nous avons vu, avec M. Delage, le rêve avoir très souvent comme sujet les impressions extérieures qui, pendant la journée, ont passé presque inaperçues, il nous est arrivé bien souvent, en causant avec des individus endormis et non soumis à l'influence de la suggestion, de les voir revenir sur des faits accomplis précédem-

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ment et qui les avaient très peu frappés, de les voir se demander Texplication de la conduite d'une personne ou appeler l'attention sur un détail quelconque, faisant parfois des réflexions très fines et très pénétrantes sur des faits qui paraissaient leur avoir complètement échappé. Nous en appelons au témoignage de tous ceux qui dans une salle où se trouvaient quelques hystériques, les ont vues en somnambulisme, devenues gaies, railleuses, se moquant des médecins, des étudiants et de leurs compagnes, et non seulement parlant des faiis actuels, mais de ceux qui s'étaient passés avant leur crise de somnambulisme.

M. Pitres, M. P. Richer, ont remarqué que, lorsqu'on provoque une hallucination chez une somnambule et qu'on la réveille brusquement au moyen d'une zone hypnofrénatrice, par exemple, on la voit, si on lui a suggéré de voir des oiseaux, regarder encore un instant en l'air, les suivant des yeux, puis, quelques secondes après tout est effacé, aucun souvenir ne persiste. Nous avons fait deux fois une expérience analogue sur une hystérique hypnotisable en la réveillant, pendant qu'elle chantait, au moyen d'une zone hypnofrénatrice : elle ouvrit les yeux, resta un instant l'air étonné, puis dit : « Tiens, c'est drôle, il me semblait que je chantais ; qu'est-ce que je chantais »? Une minute après, à la question : « Eh bien, vous rappelez-vous ce que vous chantiez? » elle répondit : «Moi, mais je ne chantais pas ! » . A la seconde expérience, faite dans les mêmes conditions, elle resta encore étonnée mais sans rien dire, alors nous continuâmes l'air et immédiatement elle le reprit à son tour, puis s'arrêta pour nous dire : « Pourquoi est-ce que je commence au milieu? Il me semble que je viens de chanter le commencement ». M. P. Janet a fait la même observation : « Pendant le somnambulisme, je fais croire à Lucie que sa robe brûle, et elle presse l'étoffe pour arrêter la

flamme. Réveillée brusquement, elle murmure ; « Tiens, j'étais assez bête pour croire que ma robe brûlait » .

Ce fait n'est-il pas absolument semblable à ce qui se passe au moment du réveil, chez le simple rêveur; à qui n'est-il pas arrivé de se réveiller en sursaut, au milieu d'un cauchemar et de rester un instant hésitant, cherchant autour de lui les figures des personnages qui peuplaient son rêve, voyant nettement la suite des événements qui venaient de se passer? Puis, quelques minutes après tout est effacé, nous ne pourrions même dire à quoi nous avons rêvé, à moins que quelque circonstance particulière, le fait par exemple de raconter immédiatement notre cauchemar ou même encore la volonté ferme de nous en souvenir, ne nous le fasse rester en mémoire; et encore ces souvenirs n'ont -ils jamais la durée et la fixité des souvenirs ordinaires. C'est dans cette catégorie de souvenirs que nous pourrions ranger, aussi bien que dans le somnambuhsme, le curieux fait de mémoire à qui nous devons le fragment poétique de Kubla Khan, de Coledridge.

« Dans le rêve, dit M. Y. Delage, le sens critique étant tout à fait endormi, les choses les plus extravagantes nous semblent naturelles; depuis que j'ai fait cette remarque, je cherche en vain une personne ayant rêvé qu'elle était étonnée » (1). Qui n'a fait, pour les hypnotisés, la même constatation, et la facilité avec laquelle ils acceptent les suggestions les plus absurdes n'est-elle pas à rapprocher de la remarque de M. Delage? Son opinion est pourtant, à notre avis, trop exclusive et parfois le sens critique paraît, quoique très affaibli. N'est-ce pas lui qui, chez le somnambule, fait répondre à l'ordre « quand vous vous réveillerez » : « Mais je ne dors pas! » Le sens critique est bien endormi par rapport aux suggestions, mais non par rapport

(1) Delage. Revue scientifique, 1891.

IX faits quand on cause avec le sujet d'événements accomplis, 'est-ce pas lui encore qui fait que, dans les rêves il y a « une mscience vague, parce qu'elle n'est pas prolongée, du défaut ^ réalité de ce que nous voyons? Il n'est personne qui n'ait eu ) ces rêves dans lesquels existe une sorte de sentiment mal iflni qu'on n'est pas dans la vie réelle » (1). De tous ces rapprochements, ces similitudes, naît pour nous conviction que le rêve est un véritable état second, analogue ceux que nous avons précédemment étudiés, plus général et en difiërant qu'en perfection, la personnalité seconde étant oins bien organisée, comme nous le verrons plus tard, et le ive passant par tous les degrés, depuis le cauchemar acciden- 1 de l'individu sain jusqu'au somnambulisme de l'hystérique.

1) Maury. Op, cit., p. 114.

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