ÉTAT DE VEILLE SOMNAMBULIQUE
Sous ce nom, M. Beaunis a décrit un état particulier qui n'est ni la veille ni le somnambulisme, où le sujet a les yeux ouverts et toutes les apparences de l'état normal au lieu de la raideur habituelle du somnambule, où il accomplit diverses actions, au lieu de rester dans la passivité ordinaire des individus soumis à l'hypnose; ce qui caractérise enfin cet état, c'est la possibilité d'endormir les gens qui s'y trouvent plongés. C'est un état ressemblant à celui que nous avons vu se produire pendant les accès d'automatisme ambulatoire ou pendant les périodes d'état second de Félida ou de Louis V... ; c'est, en un mot, une sorte d'état second que M, Beaunis veut diflFérencier du somnambulisme.
Ces affirmations méritent discussion ; la possibilité de l'hypnose n'a rien qui doive nous étonner. M. Azam l'a déjà signalée chez Félida, et nous pouvons facilement comprendre que l'on puisse modifier un état second en un autre, léthargie ou catalepsie. Quant aux différences psychiques, raideur plus grande, nous avons souvent eu occasion de parler des sujets chez qui, pendant le somnambuhsme, la conversation était aussi sensée qu'à l'état de veille. Cet état ressort-il d'abord du somnambulisme, quant à ses caractères somatiques? Il nous semble, du moins, qu'au point de vue psychique il se rapproche
beaucoup de celui que M. Pitres (1) a décrit sous le nom d'état cataleptoïde les yeux ouverts, où les sujets, à part un peu de fixité du regard, ont tout à fait Taspect de Tétat de veille. M. Pitres rapporte ainsi l'observation d'une de ses malades, Jeanne M...
« Lorsqu'elle est en Télat cataleptoïde les yeux ouverts, Jeanne a toutes les allures extérieures d'une personne éveillée. Elle va et vient, elle travaille absolument comme si elle n'était pas en état de sommeil hypnotique. Quand elle allait à son atelier, avant d'entrer à l'hôpital, il lui arrivait souvent de s'endormir sur son ouvrage; elle conUnuait son travail comme elle l'aurait fait à l'état de veille. Parfois elle se promenait dans la ville en état cataleptoïde les yeux ouverts. Une nuit de bal, un étudiant s'aperçut qu'elle était dans cet état; depuis plusieurs heures, elle dansait et s'amusait au milieu de la foule sans que personne eût encore remarqué qu'elle n'était pas dans son état normal ».
M. Beaunis n'eût-il pas classé cette observation parmi celles de veille somnambulique?
Nous rapprocherons également de ces états deux autres formes de l'hypnose, celles sous lesquelles se présentent le sujet qui exécute pendant la veille un ordre reçu pendant le sommeil hypnotique, et celui qui accepte, à l'état de veille, une suggestion impérative.
Le 9' état de la classification de M. Bernheim est caractérisé par la possibilité des suggestions post-hypnotiques, c'est-à-dire par ce que les sujets peuvent accomplir, après le réveil, des actes suggérés pendant le sommeil et dont le souvenir n'a pourtant pas persisté; cet état, le plus complet, ne se manifeste en général que chez les hystériques chez qui la person-
(1) Pitres. Op. cil., t. H, p. 436.
nalité seconde est toujours mieux organisée. Souvent nous avons examiné le faciès d'un sujet sur lequel nous faisions l'expérience suivante ou quelque autre analogue. On lui ordonne de voir, cinq minutes après son réveil, un portrait sur une feuille blanche; il paraît quelques instants complètement réveillé, puis, indifféremment, en quelque sorte, prend le papier, joue avec, tout à coup le fixe et paraissant très étonné, dit : « Tiens, mais c'est le portrait de M. X..., qui est dessiné sur cette feuille; c'est très drôle, je ne l'avais pas encore vu ». Les yeux sont alors fixes le sujet ne fait attention qu'à son portrait, inconscient, en apparence, de tout ce qui l'entoure. Interrogeons-le quelques instants après : ou la suggestion persiste, il reprend le papier et revoit le portrait, ou tout est oublié, le sujet ne se souvient même plus d'avoir vu un portrait. Parlant des suggestions post-hypnotiques, M. Pitres fait les deux expériences suivantes : il amène un premier sujet qui a reçu la suggestion de venir au cours et d'aller devant la chaire faire trois révérences avant de s'asseoir; tout s'accomplit, et, quelques instants après M. Pitres lui demande : Pourquoi êtes-vous venu me saluer tout à l'heure? » il répond : « Moi, mais je suis allé m'asseoir tout droit en entrant ». Une seconde, à qui l'on a suggéré de voir en entrant dans la salle des oiseaux qui s'envolent par les fenêtres, s'écrie : « Oh ! les jolis oiseaux, retenez-les donc, comme ils sont jolis ! Trop tard, ils s'envolent! * Un instant après, on lui demande comment étaient les oiseaux qu'elle a vus, elle répond : « Quels oiseaux? Je n'ai pas vu d'oiseaux aujourd'hui » (1).
liC fait est encore plus net lorsque la suggestion est de venir, à telle heure, à tel endroit donné; à l'heure fixée, le sujet se
(1) Pitres. Leçons cliniques.
lève, quitte tout et, semblant indifférent, i*air hagard, pris souvent pour un individu ivre, vient au lieu fixé. N'est-ce point là de l'automatisme ambulatoire hystérique expérimental? Et Ton sait que nous avons rangé cet état parmi les somnambulismes. Pouvons-nous croire encore à l'état de veille complet les sujets qui accomplissent une suggestion post-hypnotique?
Parlons maintenant de la suggestion à l'état de veille qui, chez quelques sujets, réussit aussi bien que la suggestion hypnotique: faisons encore voir au sujet un portrait sur une feuille blanche ou, ce qui est une expérience très facile, faisons-lui regarder une pendule ou une montre en lui suggérant d*y voir une autre heure que celle qui s'y trouve en réalité. Nous avons vu, en faisant l'expérience, deux cas se présenter : ou la suggestion a son maximum d'effet et le sujet voit nettement l'heure qu'il a l'ordre de voir, puis, quelques minutes après, l'hallucination est complètement oubliée, de la même façon que précédemment, ou la suggestion, chez des sujets moins impressionnables, n'a qu'un demi-effet et le sujet voit trouble et le fait remarquer avec une sorte de persistance de la conscience luttant contre la suggestion, et dans ce cas le souvenir persiste; une heure après avoir fait l'expérience, nous demandons l'heure à un sujet, il nous la dit exactement en faisant la remarque suivante : « Les aiguilles ne sont plus troublées maintenant, pourquoi est-ce que tout à l'heure je les voyais troubles? » C'est bien là la preuve expérimentale qu'il y avait eu superposition des images et demi-conscience, non, comme chez les meilleurs sujets, inhibition complète. Si d'ailleurs nous examinons pendant Thallucination le faciès du sujet, nous le trouvons absolument semblable à celui de l'individu chez qui nous avons étudié les effets de la suggestion post- hypnotique; nous avons même pu remarquer que, chez une hystérique n'offrant pas, pendant la veille, d'anesthésies, on pouvait, pendant la
durée de rhallucination/pincer et piquer le tégument sans qu'elle s'en aperçût.
M. Janet a remarqué que chez quelques sujets chez qui il étudiait l'état de distraction, au bout d'un certain temps d'expériences, le sommeil hypnotique, le somnambulisme survenait; nous avons pu constater le même fait dans nos expériences de suggestion à l'état de veille, chez certains sujets facilement hypnotisables ; il n'y a du reste que chez eux que Ton puisse produire les hallucinations; si Ton prolonge trop l'hallucination, celle des aiguilles de la montre par exemple, tout à coup les yeux se ferment et la catalepsie ou le somnambulisme surviennent, prouvant bien qu'il y avait là un état intermédiaire que nous devons rattacher à la série des états seconds.