CHAPITRE IX
ÉTATS FRUSTES. — PREMIERS DEGRÉS DE l'HYPNOSE DE BERNHEIM. ÉTAT DE DISTRACTION DE JANET.
V Premiers degrés de Bernheim. — A ce chapitre, nous Dourrions mettre comme épigraphe et résumé la citation suivante de M. North, professeur de physiologie à Fhôpital de Westminster, parlant de la période où il était influencé par la fixation du regard : « Je n'étais pas inconscient, mais il me semblait que j'existais en double. Je me figurais qu'un moi intérieur était tout à fait vivant pour tout ce qui se passait, mais ne s'appliquait pas à s'immiscer dans les actes du moi extérieur et à les contrôler. La répugnance ou l'incapacité du moi intérieur à diriger le moi extérieur semblait s'accroître à mesure que la situation se prolongeait davantage » (1).
Dans les premiers degrés de l'hypnose, M. Liébault d'abord, après lui M. Bernheim ont rangé un certain nombre d'états dont chacun présente certains phénomènes particuliers, somatiques ou psychiques, mais dont l'ensemble est caractérisé en somme par une impuissance consciente ou non de la volonté à diriger le moi extérieur, la persistance d'une conscience vague et de tout ou partie de la mémoire. Un mouvement est com-
(1) Hack Tuke« Journal of mental science, on the mental condition in hypnotism. Avril
mandé, le sujet l'exécute, mais la volonté n'a été pour rien dans son effort, elle est en proie à une sorte de paresse, elle pourrait, il le semble à la conscience, empêcher l'acte de s'accomplir, mais elle ne daigne pas le faire. C'est ce que montrent bien les hypnotisés de Bernheim qui répondent d'abord ; « J'ai obéi parce que j'ai bien voulu »; puis, ensuite, si on les presse, si on les défie, finissent par avouer leur impuissance.
Comme nous l'avons fait remarquer dans les cas de suggestion à l'état de veille, la peau, d'après M. Bernheim, est plus ou moins anesthésique, comme si la sensibilité était engourdie à régal de la motricité; du côté psychique, au réveil, on constate tantôt la présence du souvenir complet, tantôt son absence relative. Cet état intermédiaire, en somme assez vague, mais que nous sommes forcé de décrire parce qu'il relie entre eux différents états mieux tranchés, est obtenu assez facilement, d'après M. Bernheim et les auteurs de l'école de Nancy. Il nous est arrivé quelquefois de l'observer, mais nous nous sommes plus souvent trouvé en face du somnambulisme, de la catalepsie ou d'un de leurs modes décrits et classés par M. Pitres; nous devons sans doute nous en prendre à notre inexpérience, ayant plus souvent eu occasion d'étudier des hystériques, les considérant comme plus intéressants pour l'étude que nous voulions entreprendre; nous avons observé et non essayé à outrance d'hypnotiser dans un but thérapeutique des sujets souvent réfractaires, aussi notre éducation n'est-elle pas complète sur la matière; suivant l'expression de M. Bernheim : « On n'est pas hypnotiseur quand on a hypnotise deux ou trois sujets qui s'hypnotisent tout seuls. On l'est quand, dans un service d'hôpital où l'on a de l'autorité sur les malndes, on influence huit ou neuf sujets sur dix. Tant que ce résultat n'est pas obtenu, on doit être réservé dans ses
appréciations et se dire que son éducation sur le sujet n'est pas achevée » .
^ Tel n'a pas été notre but; autant nous pensons que l'hypnotliérapie peut rendre de services dans des cas particuliers, autant nous pensons aussi, avec plusieurs de nos maîtres, qu'elle ne doit pas être une méthode générale de traitement et nous jugeons inutile de tenter de l'appliquer en dehors de l'hystérie et des affections psychiques. C'est pour cette raison que nous n'insisterons pas davantage sur ces états curieux d'hypnose incomplète, regrettant presque, étant donné leur intérêt, de ne pas les avoir étudiés davantage.
2'' Etat de distraction de Janet. — Cet état de distraction, entité créée par M. P. Janet, ne s'observe, lui, que chez les hystériques invétérés; nous l'avons également peu rencontré, du moins dans ses manifestations les plus complètes; mais nous avons longuement étudié la distraction normale de l'hystérique et son mécanisme, comme nous en avons rendu compte dans une brochure parue dans les Archives cliniques de Bordeaux, il y a deux mois. Nous décrivons donc l'état de distraction d'après M. P. Janet.
« f.a même distraction produira des ancslliésies particulières de Touï^s au moins pour mes propres paroles. Léonie, avec cette distraction facile qui est, comme nous Pavons vu, le propre des hystériques, écoutera les autres personnes qui lui parlent, mais ne m^écoutera plus et oe m'entendra pas même si je lui commande à ce moment quelque chose. Cette femme ne présente pas comme d'autres sujets une véritable suggestibilité à l'état de veille. Si je m'adresse directement à elle et lui commande un mouvement, elle s'étonne, discute et n'obéit pas. Mais quand elle parle à d'autres personnes, je puis réussir à parler bas derrière elle sans qu'elle se retourne. Elle ne m'entend plus, et c'est alors qu'elle exécute bien les commandements, mais sans le savoir. Je lui dis tout bas de tirer sa montre, et les mains le font
doucement; je la fais marcher, je lui fais mettre ses gants et les retirer, etc., toutes choses qu'elle n'exécuterait pas si je les lui commandais directement quand elle m'entend. Il en est de même dans d'autres états. Dans son premier somnambulisme, état de Léonie 2, elle est si peu suggestîble qu'elle paraît toujours agir avec indépendance et qu'elle s'en vante. En fait, il faut crier très fort et répéter longtemps la môme phrase, quand on veutlui faire directement une suggestion. Mais on peut procéder autrement, la laisser causer avec une autre personne, ce qui la distrait beaucoup plus encore qu'à l'état de veille, puis lui parler tout doucement, et les commandements que l'on fait ainsi sont immédiatement exécutés sans qu'elle s'en aperçoive. Un jour, Léonie 2, tout affairée, causait avec des personnes présentes et m'avait complètement oublié; je lui commandai tout bas de faire des bouquets de fleurs pour les offrir aux personnes qui l'entouraient. Rien n'était curieux comme de voir sa main droite ramasser une k une des fleurs imaginaires, les déposer dans la main gauche, les lier avec une flcelle aussi réelle et les offrir gravement, le tout sans que Léonie â s'en fût doutée ou eût interrompu sa conversation. Ces mêmes effets n'existent pas dans le deuxième somnambulisme, en l'état de Léonie 3, car, ainsi que nous l'étudierons plus loin, elle n'entend plus que moi et ne peut plus être distraite » (1).
Cet état ne se rencontre pas seulement chez les hystériques hypnotisables, comme le prouve l'observation suivante de M. Janet parlant d'un alcoolique entré à l'hôpital pour délire alcoolique subaigu et rendu à la fin de son affection :
(( Pendant que le médecin lui parlait et lui faisait expliquer certains détails de sa profession, je me mis derrière lui et lui commandai de lever les bras; la première fois il me fallut toucher le bras pour provoquer l'acte, l'obéissance inconsciente eut lieu ensuite sans difliculté; je le fis marcher,
(1) P. Janet. L'automatisme psychologique, p. 238.
Googl
6*as6coir, s'agenouiller, le loul sans qu'il le sût. Je lui dis même de se coucher à plat veolre sur le sol, et il tomba immédiatement, mais sa tête se relevait encore pour répondre aux questions du docteur. Celui-ci lui dit : c< Comment vous tenez-vous donc, quand je vous parle? —Mais je suis debout près de mon lit, je ne bouge pas. — Vous ne voyez donc pas comme vous êtes devenu petit? — Oh! j*ai toujours été plus petit que vous, mais je ne le suis pas plus qu'à l'ordinaire ». Je ne pouvais croire qu'un homme dans son bon sens, car il ne délirait pas, et bien éveillé pût croire être debout quand il était couché par terre sur le ventre. En réalité, il y avait une sorte d'hallucination qui venait se joindre à l'inconscience pour produire ce résultat singulier. Le lendemain, quand je voulus recommencer l'étude, celte disposition du malade avait beaucoup diminué; doux jours après tout avait disparu. Le délire alcoolique avait cessé et, avec lui, ces phénomènes d'inconscience ».
Nous aurons, plus tard, occasion de revenir sur les phénomènes de distraction qui, chez l'hystérique et même chez Tindividu sain, existent perpétuellement. Remarquons, peur le moment, que M. Janet a observé un état particulier de distraction pendant l'accomplissement des suggestions post-hypnotiques. Si l'on a commandé à une distraite d'accomplir tel acte après son réveil, elle le fait exactement comme si on venait de lui en donner la suggestion par distraction, inconsciemment, sans cesser de parler, par exemple, à une tierce personne. M. Janet a pu, pendant cet état, vérifier l'assertion de M. Gurney,que le sujet reprend, pendant l'accomplissement de la suggestion, l'état somatique qu'il a ordinairement pendant le somnambulisme, c'est-à-dire que, s'il est anesthésique à l'état de veille et sensible en somnambulisme et si, pendant l'accomplissement de la suggestion, on le pince, il poussera un cri. Pendant l'accomplissement d'une suggestion assez longue, M. Janet a amené devant le tableau de Wecker une hystérique
dont l'acuité visuelle normale, à droite, était de 1/8 (elle était aveugle de l'œil gauche); or, à ce moment, son acuité visuelle était de 1/3, comme pendant le somnambulisme; quelques instants après, son acuité était redevenue 1/8 (1).
M. Gurney, M. Janet sont donc arrivés à conclure, comme nous dans un chapitre précédent, que l'état du sujet qui exécute une suggestion post- hypnotique est un véritable état second; nous avons rarement observé, à ce moment, la distraction, du moins comme l'entend M. Janet, mais bien plutôt un véritable retour du somnambulisme, le sujet oubliant tout ce qui l'entourait pour ne plus penser qu'à l'accomplissement de l'acte suggéré.
Une dernière remarque sur l'état de suggestion est que le sujet, inconscient pendant la veille de l'acte qu'il a accompli, s'en souviendra parfaitement pendant un somnambulisme futur, en expliquera les raisons et rappellera les ordres donnés; c'est ce que nous ferons remarquer à propos des actions subites et inconscientes des hystériques, dont elles donnent souvent l'explication pendant l'hypnose.
C'est encore à la distraction qu'il faut attribuer les phénomènes d'écriture automatique, dont le plus bel exemple peutêtre est cité par M. Taine dans la préface de son livre : de V Intelligence.
« Plus UQ fait est bizarre, plus il esl inslructif. A cet égard, les manifeslaUons spirltes elles-mêmes nous meUeol sur la voie de ces découvertes en nous montrant la coexistence au môme instant, dans le même individu, de deux pensées, de deux volontés, de deux actions distinctes : Tune dont il a conscience, Tautrc dont il n*a pas conscience et qu'il attribue à des êtres invisibles. J*ai vu une personne qui, en chantant, en causant, écrit sans
(1) P. Janet, o/i. cit., p. 252.
regarder son papier des phrases suivies el môme des pages entières, sans avoir coascience de ce qu'elle écrit. A mes yeux, sa sincérité est parfaite; or, elle déclare qu'au bout de sa page elle n'a aucune idée de ce qu'elle a tracé sur le papier; quand elle les lit elle en est étonnée, parfois alarmée. I/écriture est autre que son écriture ordinaire. Le mouvement des doigts et du crayon est raide et comme automatique. L'écrit finit toujours par une signature, celle d'une personne morte, et porte l'empreinte de pensées intimes, d'un arrière-fond mental que l'auteur ne voudrait pas divulguer »
Certainement, on constate ici un dédoublement du moi, la présence simultanée de deux séries parallèles et indépendantes, de deux centres d'action ou, si Ton veut, de deux personnes morales juxtaposées dans le même cerveau; chacune a son rôle et un rôle différent : Tune sur la scène et l'autre dans la coulisse.
Par la distraction, nous pourrions expliquer tous les phénomènes de dédoublement de la personnalité à l'état de veille, ceux en particulier décrits par M. J. Janet; nous préférons en faire un chapitre à part et terminer, d'abord, l'exposé des états frustes par les deux états créés par M. Brémaud : la fascination et l'état de Baschanie.