CHAPITRE X
FASCINATION. — ÉTAT DE BASCHANIE, DE BREMAUD. .
La fascination serait, d'après M. le D' Brémaud, le premier degré de l'hypnose expérimentale vulgaire; elle ne se produirait que chez les hommes, et seulement pendant les premières séances; après, les hommes, comme les femmes d'emblée, brûleraient cette phase de fascination pour arriver d'emblée à des degrés plus avancés de l'état hypnotique. La description de M. Brémaud est citée partout, mais elle est tellement nette que nous croyons devoir la reproduire ici : M. Brémaud fixe un instant le sujet :
« L'effet est foudroyant... Le regard du sujet est dorénavant fixé sur mes yeux. Je recule, M. Z... me suit, sa démarche est singulière : la tête est prbjelée en avant, les épaules relevées, les bras pendant le long du corps. Dans la course à laquelle M. Z... se livre pour me suivre, ses bras restent immobiles; sa figure a pris une apparence particulière; toute expression a disparu; les yeux sont fixes, les traits figés; pas une fibre ne remue, pas une parole ne sort de ses lèvres immobiles; le masque est pétrifié. Il semble qu'il ne reste plus dans ce cerveau qu'une idée fixe, ne pas quitter le point lumineux de mon œil. Parlez-lui, il ne vous répondra pas; insultez-le, pas une fibre de son visage ne tressaillera; Trappez-Ie, il ne sentira pas la douleur, Tanalgésie est évidente; les pincements, les chatouillements ne produisent aucune modification de mouvements, et pourtant M. Z... a cons-
cicDce de son état; il a entendu ioul ce qui s'eti dil et, revenu k son état normal, il se rendra compte de tout ce qu'il aura épri)uvé. Pour le faire sortir de cet état de fascination, car c'est bien là, ce nie semble, l'état de Toiseau devant le serpent, un souffle sur l'œil va me sufQre. Je souffle, la scène change; la Hgure a repris instantanément sa mobilité, la congestion a disparu; les bras, les épaules ont repris la liberté d'action; la sensibilité cutanée est maintenant normale, et M*. Z... qui semble soulagé et étonné, va nous dire qu'il a eu conscience de toute cette scène, mais qu'il était incapable de manifester sa volonté et se sentait lié à mon regard par un lien plus fort que lui-même » (i).
Dans sa classification des états hypnotiques, M. Pitres (2) range la fascination parmi les états dérivés du somnambulisme; si nous avions à la classer quelque part, nous la placerions plutôt au début des états cataleptoïdes et si le nom de fascination, donné par M. Brémaud, ne la dépeignait pas si exactement, nous en ferions une catalepsie lucide, parallèle à la léthargie lucide.
Etat de Baschanie. — M. Brémaud propose de désigner sous le nom d'état de Baschanie (de pad^aivco étonner, fasciner), un état particulier qui serait Tébauche de tous les états psychiques pathologiques et naturels, comme la fascination est le premier degré des états hypnotiques provoqués; ce serait l'état, impossible au point de vue somatique à distinguer de la veille, dans lequel se trouveraient les gens qui éprouveraient inopinément une hallucination passagère, tantôt très courte, tantôt de plus longue durée. Ce sont ces hallucinations, ou plutôt ces illusions très fréquentes lorsqu'on veut se donner la peine de les rechercher, qui causent une grande partie de nos erreurs. A
(1) Brémaud. Conférence faite au cercle Saint*Simon.
(2) Op, ciL, p. 139.
qui n'est-il pas arrivé de dire : « Tiens, je croyais voir M. X.., ou : j'ai cru entendre une voiture », ou tel exemple que l'on voudra. Un fait qui nous est personnel et que nous avons constaté assez fréquent chez d'autres personnes, est l'illusion de voir bouger un portrait ou remuer les personnages d'un tableau et ce, non pas pendant l'état de rêverie, mais pendant la veille complète, en causant. Cela n'est souvent qu'un éclair, mais parfois l'illusion peut çtre assez durable pour laisser en nous l'étonnement de ne pas voir devant nous l'objet que nous y croyions; plus longue encore, le contrôle mental ne s'effectuera plus, il y aura une véritable hallucination dont l'esprit ne reconnaîtra même plus la fausseté.
M. Brémaud, dans un récent travail (1), en cite quelques exemples dont deux personnels : Etant à la Guadeloupe, revenant un matin de l'hôpital par une grande chaleur, incommodé par le soleil venant de face, il rencontra et salua quelques personnes qui montaient en voiture, il remarqua que l'une d'elles, M. G..., médecin en chef, ne lui répondit pas, ne l'ayant pas regardé. Le lendemain, il lui demanda des nouvelles de sa promenade, M. G... répondit qu'il n'était pas monté en voiture, c'était un lieutenant, M. M... qu'avait salué M. Brémaud et dont il n'avait pas été aperçu, et pourtant, dit M. Brémaud, je jurerais encore que c'était M. G... qui pourtant est gros et de taille moyenne, alors que M. M... est grand et mince et que leur uniforme est bien différent.
Erreur, dira-t-on, simple erreur, mais ces erreurs sont fréquentes et tout effet doit avoir une cause. Est-il naturel qu'un individu éveillé se trompe ainsi? Pour que l'illusion se produise, il faut qu'il y ait eu effacement d'une image mentale réelle, et superposition d'une image hallucinatoire. Ce fait seul
(1) Revue icienlifique ^ 5 septembre 1891.
doit, il nous semble, nous suffire pour comparer ce phénomène à celui des hallucinations visuelles suggérées.
M. Brémaud cite encore une observation personnelle et nous en avons recueilli une semblable d'un officier qui entend quelqu'un entrer, la nuit, dans sa chambre de bord, le voit venir à sa bibliothèque, prendre un livre, s'en retourner sans lui parler et disparaître ; l'officier se lève, étonné de l'aplomb du personnage, sort de sa chambre, le voit monter l'escalier, monte derrière lui, le voit tourner puis, arrivé au pon-t ne voit plus personne. Interrogeant alors l'officier de quart, il apprend que personne n'était monté avant lui par l'escalier, il redescend alors et constate que le livre n'avait pas bougé de sa bibliothèque. Il est à noter que cet officier venait de souffrir de coliques néphrétiques.
Nous n'insisterons pas; chacun, en fouillant sa mémoire, trouvera des illusions sinon aussi fortes, du moins ébauchées et nous relaterons seulement un exemple d'hallucination collective dont rétrangeté nous paraît mériter qu'on la cite; elle est due à M. JuUien (Félix) lieutenant de vaisseau, et date de 1846 (1).
« Le souvenir de celle nuil lerrible nous remet en mémoire quelques détails sur un phénomène météorologique (ou physiologique, o'imporle) que Ton nous pardonuera peut-être de rappeler ici. L^ouragan nous avait séparés de la corvette française « le Berceau » qui ne devait se trouver qu*& une petite distance de la route que nous avions suivie. Une mâture de fortune nous permit, au bout de quelques jours, d'atteindre le lieu de rendez-vous, fixé à rtle Sainte-Marie de Madagascar. Vainement nous interrogeâmes rhorizon, sondâmes les criques et explorâmes toutes les sinuosités du rivage. Nos recherches furent sans résultat ; rien oe put nous faire
(1) JuUien (Félix). Harmonies de la mer, courants et révolutions, p« 172.
retrouver la Irace de oos malheureux compagnons. Uu mois s'élail ainsi écoulé dans la plus cruelle anxiété, quand» tout à coup, du haut de la mâture, la vigie signale dans Touest un navire désemparé dérivant vers la terre. Ce n'était point un rêve. Le soleil était resplendissant, le ciel limpide et pur ; Tair échauffé vibrait à l'horizon. Toutes les longues vues braquées dans cette direction, ne firent que confirmer la réalité de cette première nouvelle. Mais Témotion devait bientôt devenir plus poignante; ce n*était plus un navire en détresse qui nous apparaissait, c'était un radeau chargé d'hommes, remorqué par des embarcations sur lesquelles flottaient des signaux de détresse. Les images, d'ailleurs, étaient nettes et arrêtées, les lignes se dessinaient parfaitement distinctes. A bord de la frégate « la Belle Poule yy, officiers, commandant, matelots, tous pendant plusieurs heures sous le coup d'une hallucination fiévreuse, purent suivre de leurs propres yeux les détails de cette indescriptible scène de mer. L'amiral Desfossés, commandant alors la station de l'Inde, fit appareiller à la hâte le premier steamer qui se trouvait en rade pour voler au secours de ces débris vivants que l'Océan semblait nous envoyer du fond de ses abîmes.
« Le jour commençait à baisser; la nuit, comme sous les tropiques, tombait déjà sans crépuscule^ quand VArchimède arriva au but de sa mission. 11 flotta au milieu des épaves flottantes et mit ses canots à la mer. Tout autour il continuait à voir des masses d'hommes s'agiter, tendre les mains au ciel; on entendait déjà le bruit sourd et confus d'un grand nombre de voix mêlé aux battements des avirons dans l'eau. Encore quelques secondes, et nous allons serrer dans nos bras des frères arrachés à une mort certaine.
Illusion des nuits, vous jouiez-vous de nous?
Nos canots s'enfoncèrent dans les épaisses branches de grands arbres arrachés à la côte voisine et entraînés avec tout leur feuillage par les contrecourants qui remontent au nord.
» Ainsi s'évanouit cette étrange vision, ainsi se dissipa la dernière espérance qu'un mirage trompeur avait, pour ainsi dire, évoquée du fond de
rOcéan.
sombra de nouveau, sous nos yeux, l'infortuné Berceau et les s viclimes englouties dans ses flancs »>.
avons reproduit intégralement cette observation, nous rocherons un passage du Traité des hallucinations, de re de Boismont (1).
sr raconte que 32 naufragés, après une longue insomnie, crurent des chaloupes, des pécheurs qui faisaient sécher leurs filets, des , des Hollandais de leur connaissance; ils distinguaient parfaite- *s habillements ».
de Boismoat. Des hallucinations, p. 441.