CHAPITRE PREMIER
CAS TYPES d'altérations DE LA PERSONNALITÉ
Prouver qu'il existe des altérations de la personnalité n'étant pas notre but, nous nous contenterons de résumer, parmi les nombreux cas publiés, les observations les plus nettes et les plus probantes, celles de MM. Azam, Macnish, Bellanger, Camuset, J. Voisin, Bourru et Burot, Leuret, Dufay, etc.
1** Observation de M. le professeur Azam (1). — La plus ancienne en date, citée dans tous les ouvrages qui ont parlé des altérations de la personnalité, Tobservation de M. le professeur Azam reste peut-être encore aujourd'hui la plus caractéristique et la mieux étudiée, nous la résumerons rapidement :
Une jeune fille de 14 ans, hystérique à grandes attaques, Félida X..., éprouve, à cet âge, les symptômes suivants : prise brusquement de violentes douleurs aux tempes, elle s'endort pendant dix minutes environ, puis se réveille, ne se plaignant plus des mille malaises, apanage de l'hystérique, qui la faisaient souffrir quelques instants auparavant; son caractère
(1) ÂKam. Hypnotisme, double conscience, altérations de la personnalité.
est complètement changé : de triste, elle est devenue gaie, turbulente; d'indifférente, sensible à l'excès; ses facultés morales et intellectuelles sont entières, dans ce deuxième état, dans cette condition seconde, elles paraissent même plus développées et plus complètes. Cette deuxième vie, où la douleur physique ne se fait plus sentir, est de beaucoup supérieure à l'autre, surtout en ce que, dans ce nouvel état, elle se souvient de toute sa vie antérieure, aussi bien des périodes analogues à l'accès actuel que de l'état normal.
Puis, tout à coup, elle se rendort à nouveau, quelques minutes se passent encore et elle se réveille en condition première, continuant, comme elle le peut, l'ouvrage commencé en condition seconde, souff*rant de partout, gémissant sur sa situation et ayant complètement oublié tout ce qui vient de se passer pendant la période de condition seconde, si bien qu'étant devenue enceinte en état second, elle ignorait sa position pendant la veille.
Ces accès qui, au début, ne duraient que quelques heures et ne se représentaient que rarement devinrent de plus en plus longs et fréquents; quinze ans plus tard, la durée de la vie seconde égalait celle de la vie normale, bientôt même elle la dépassa, si bien que la malade, caractérisant l'état premier par la perte de la mémoire et les souffrances qu'elle y éprouvait, l'appelait « sa crise » . Ces périodes sont les plus douloureuses de son existence; elle est hautaine, dure, exigeante, peu affective, elle y souffre moralement et physiquement, ne reconnaît plus ses amis, ne se souvient plus de ses affaires, c'est, dit Azam, « comme un roman dont on aurait arraché la plupart des feuillets heureusement ces périodes deviennent-elles de plus en plus courtes et la persistance de l'état second semble-t-il devoir être la guérison » .
En état second, en effet, plus intelligente, ayant toute sa
mémoire, moins torturée par la souffrance physique, elle est, en réalité, supérieure à elle-même. « Dans Tun comme dans l'autre état, fait encore remarquer M. Azam, elle est hypnotisable, ce qui constitue un troisième état sur le compte duquel nous aurons à revenir.
2^ Observation de Macnish (1). — Nous citerons textuellement un fragment de cette observation, connue sous le nom de la Dame Américaine de Macnish ; nous l'empruntons à M. G. de la Tourette.
« Une jeune dame bien éleve'e et d'une bonne constitution, fut prise tout à » coup, sans avertissement préalable, d'un sommeil profond qui se prolongea » plusieurs heures au delà du temps ordinaire. — A son réveil, elle avait » oublié tout ce qu'elle savait et n'avait conservé aucune noUon des mots » ni des choses ; il faUut tout lui enseigner à nouveau ; ainsi, elle dut appren- » dre à lire, à écrire, à compter; peu à peu, elle se familiarisa avec les » personnes et les objets de son entourage qui étaient pour elle comme si » elle les voyait pour la première fois ».
Puis, comme Félida, elle revient à son état premier, reprend toutes ses connaissances antérieures, oublie tout ce qui s'est passé pendant Tétat second; l'accès avait duré six mois; six autres mois après, nouvelle période seconde de même durée; et les deux personnalités continuent à alterner pendant une longue série d'années.
(( En somme, dans un état ou dans l'autre, elle n'a pas plus souvenance » de son double caractère que deux personnes distinctes n'ont de leurs » natures respectives... Dans son état ancien, elle a une très belle écriture, » dans son état nouveau, l'écriture est mauvaise, gauche, comme enfan- » tine, c'est qu'elle n'a eu ni le temps, ni les moyens de la perfectionner »
(i) Macnish. Phylosophy of sleep.
3^ Observation de Bellanger (1). — Nous ne pouvons encore que résumer cette longue étude, dont nous aurons souvent à parler à propos de l'analogie de Thypnose provoquée, du somnambulisme naturel et des dédoublements de la personnalité.
Il s'agit d'une hystérique, Madame de B..., qu'un médecin hypnotisa pour tenter de combattre de longues et pénibles crises, essayant ainsi de remplacer la grande attaque par un équivalent. L'hystérie s'accentuant de plus en plus et le traitement continuant, Madame de B.... en vint à vivre deux vies . alternantes de quelques heures chacune. Comme chez les sujets des observations précédentes, le caractère était très différent dans les deux états : « On était étonné, dit Bellanger, de trouver pendant la vie somnambulique, chez cette femme ordinairement si réservée, un excès d'amour-propre et de présomption » .
Semblable en cela à Félida, en état second, la mémoire embrasse chez elle toute la vie ; en état premier, seulement la série des états similaires, si bien que, comme elle encore devenue enceinte en état second, elle ne sait, pendant la période normale, à quoi attribuer cette maladie qui la fait grossir ainsi, et que, le cerveau détraqué par ces inquiétudes, elle devint folle; Bellanger conclut : « Madame de B... fut » toujours innocente, la somnambule seule, en elle, fut coupa-
» ble Madame de B... dut souffrir véritablement pour une
» autre et porter la peine d'un crime qu'elle ne pouvait même » pas comprendre » .
4* Observation de Gamuset, J. Voisin ^ Bourru et Burot (2), — Un hystérique mâle, voleur et vagabond, enfermé dans une maison de correction, fut pris, en touchant inopinément une vipère, d'une grande attaque; au réveil, il était hémiplégique
(1) Bellanger in 6. de la Tourette, hypnotisme, états analogues.
(2) Bourru et Burot. Variations de la personnalité.
et hémianestliésique, mais son caractère avait complètement changé, il était devenu doux et serviable. Transporté dans un autre hospice, ce changement se soutint jusqu'au jour où, à la suite d'une autre grande attaque, il se réveilla en état premier, se croyant encore au jour où il avait touché la vipère. Redevenu voleur et ivrogne, il avait oublié le métier de tailleur qu'on lui avait appris pendant cette année et se moquait des gens qui lui en parlaient. Plus tard il quitta l'asile, ayant une lacune d'un an dans son existence.
Retrouvé quelque temps après par M. J. Voisin, le malade offrit les mêmes phénomènes et cette fois on remarqua qu'en état premier il était facilement hypnotisable et que les manœuvres le plongeaient toujours dans le même état second; la mémoire se continuait dans la suite des états semblables, sans passer de Tun à l'autre, comme chez la dame américaine de Macnhs.
Il vint enfin s'engager à Rochefort, au 3* d'infanterie de Marine et là, à propos de quelques délits commis et de l'irresponsabilité plaidée, il fut soumis à l'examen de MM. Bourru et Burot qui, l'étudiant à fond, firent naître chez lui, par divers moyens physiques, six personnalités successives :
i*' Hémiplégie el aoesthésie à droite (état ordinaire), il est violent, bavard, doué d'une grande mémoire pour les choses récentes, mais des choses passées il ne se souvient que de son séjour à Rochefort et de la fin de son traitement à Bicétre ; aucun souvenir de son enfance, il sait lire, mais la prononciation est défectueuse et le rend inintelligible.
2"* Hémiplégie et anesthésie à gauche, par application de Tacier sur le bras droit; il est doux, correct, lit et prononce très bien, ae se rappelle que de son séjour à Sainte-Anne et du début de son séjour à Bicêtre, il croit y ôlre encore, le reste de sa vie est effacé ; il ne se rappelle rien de 1884 à
3^ Hémiplégie gauche ol aneslh^ie générale, par application de l'aimant sur le bras droit. — Il se réveille à l'asile de Saint-Georges du Bourg, à i9 ans, le caractère est assez semblable à celui du deuxième état, mais la mémoire est bornée à quelques mois avant Tépoque à laquelle il se trouve, ioai le reste est effacé.
4° Paraplégie par application de Taimant sur la nuque. — Poli, timide et triste, ne sait ni lire, ni écrire, épèle les grosses lettres; intelligence obtuse, il se croit à Tasile de Bonneval, exerce le métier de tailleur et sa mémoire n'embrasse que les quelques mois écoulés depuis l'accident de la vipère.
5<* r^i paralysie, ni anesthésie, par application de l'aimant sur le front. — Il se réveille à 14 ans k l'asile de Saint-Urbain, manières enfantines, le souvenir embrasse toute sa vie jusqu'à l'accident de la vipère dont l'évocation amène une crise terrible d'hysléro-épilepsie.
G^ Ni paralysie, ni anesthésie, par application du fer doux sur la cuisse droite; s'éveille à l'époque actuelle, tenue convenable, langage calme, correct, prononciation nette, il lit, écrit bien, est soldai d'infanterie de Marine ; la mémoire embrasse toute sa vie sauf son séjour à Saint-Urbain et à Bonneval; aussi ne se rappelle-t-il point avoir jamais été tailleur et ne sait-il point coudre.
Nous aurons plus tard à revenir sur la signification de ces diflférents états dont l'ensemble embrasse toute la mémoire, constatons encore que, d'après MM. Bourru et Burot, il est un autre moyen de les provoquer, la suggestion; en disant au malade : « vous vous réveillerez à tel endroit * , la modification mentale s'accomplit et les phénomènes somatiques l'accompagnent.
5' Observation de Dufay (1). — « Puis elle entrait dans sa » seconde vie, alors elle devenait plus confiante, montrant
[1] Dufay. Notion do la personnalité. H. «cten/i/i^ue, juillet 1886.
» une grande suractivité psychique et sensorielle, tandis que j dans son autre état elle se faisait remarquer par sa réserve
» et sa retenue En somnambulisme elle parlait nègre,
» « quand moi est bête», signifiait « quand je ne suis pas en » somnambulisme » • Elle parlait aussi de la fille bête et, après » une confidence, suppliait qu'on n'en parlât pas à l'autre, < parce que, disait-elle « moi sait qu'elle ne veut pas confier » cela à vous, elle en serait très malheureuse ». — Ce court fragment suffit pour faire reconnaître dans l'observation de M. Dufay un cas bien net de dédoublement de la personnalité.
Leuret donne l'observation d'une femme de la Salpêtrière qui, depuis 48 ans, avait changé de personnalité et se souvenait de la première comme d'une personne étrangère.
M. Renaudin cite le cas suivant : Un jeune homme dont la conduite avait toujours été excellente se livra subitement aux plus mauvaises tendances; on ne constata dans son état mental aucun signe d'aliénation évidente, mais on put voir que toute la surface de son corps était devenue absolument insensible; l'anesthésie cutanée était intermittente : « Dès qu'elle cesse, » les dispositions du jeune homme sont toutes différentes, il est » doux, affectueux, comprend tout ce que sa situation a de )> pénible; quand elle se manifeste, l'irrésistibilité des plus » mauvais penchants en est la conséquence immédiate, et > nous avons constaté qu'elle pouvait aller jusqu'au meurtre ».
Cette observation n'est d'ailleurs pas la seule de ce genre, Maudsley en rapporte plusieurs d'où il conclut : « L'insensi- » bilité de la peau est le signe extérieur et visible d'un défaut » correspondant, intérieur et invisible, comme cela existe dans » l'idiotie».
Nous reviendrons plus tard sur la valeur de cette hypothèse ainsi que sur les dédoublements d'origine vésanique, nous n'avons voulu ici que rappeler quelques cas d'altérations de la
personnalité, d'origine hystérique, les choisissant plus nets au milieu de beaucoup d'autres, pour qu'ils puissent nous servir comme de cadre, de limite extrême, vers laquelle viendront tendre les autres cas si nombreux que nous allons successivement passer en revue.