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HYSTÉRIQUE

OÙ s'arrêtent les dédoublements de la personnalité, où commence le somnambulisme? Il n'y a guère là qu'une diflférence de degré, de durée: somnambulisme, noctambulisme, vigambulisme, automatisme ambulatoire; entre tous ces états se trouve une frontière indécise et bien vite franchie; M. Dufay, par exemple, cite parmi les dédoublements de la personnalité le cas d'une jeune domestique qui, toutes les nuits, se levait pour ranger différentes choses ; ayant une fois ramassé des bijoux et ne s'en souvenant plus au réveil, elle fut accusée de vol et emprisonnée; un interrogatoire fait pendant l'hypnose permit de retrouver les objets égarés. N'est pas là un cas de simple somnambulisme î

Quelques auteurs, et parmi eux MM. Luys, Despine (de Marseille), ont considéré les somnambules comme des automates : « Le somnambule ne voit pas, n'entend pas, ne sent «pas; les régions du sensorium destinées à recevoir les » impressions visuelles, auditives dorment, il n'est plus en » conflit avec le monde extérieur et, s'il se meut encore avec y> une certaine régularité dans un appartement, c'est qu'il a » conservé le souvenir des objets qui s'y trouvent » (1) et, plus

(t) Luys. Actions réflexes cérébrales, p. 79.

loin : « Ce sont des actions qui s'accomplissent en dehors de la » participation de la personnalité consciente, elles présentent y> au plus haut degré les lignes caractéristiques des actions » réflexes, en ce qu'elles sont inconscientes, involontaires et » automatiques » .

L'opinion de M. Luys est nettement formulée, celle de M. Despine est aussi franche, et certes nous voyons bien souvent le somnambule agir en automate, contournant- dans sa chambre les meubles auxquels il est habitué et se heurtant à eux si on les déplace ; on peut, par l'automatisme, expliquer le fait du cordier s'endormant et continuant sa besogne, de l'écrivain, du musicien se levant la nuit pour copier un ouvrage ou une partition et trouvant le lendemain leur travail accompli. Mais combien de faits ne peuvent s'expliquer de la même façon ! Les somnambules ne se contentent pas de répéter automatiquement les actes habituels de leur journée et de se promener dans leur chambre en contournant les meubles, il en est qui sortent, vont dans la rue, au milieu de la foule, causent, le tout en état second, d'autres qui errent sur les toits. M. Pitres cite une jeune fille qui, en état cataleptoïde les yeux ouverts, passe la nuit à un bal de Bordeaux, y danse, y cause, et se trouve très surprise d'être là, quand on la réveille.

Le musicien qui copie est peut-être un automate, mais celui qui corrige les fautes du modèle, celui qui compose, le poète qui écrit, comme le rapporte M. Ribot, d'après les Mémoires de Coledridge :

« La composition de son fragment Kubla-Khan est un exemple typique d'action mentale automatique ; il B*endormit en lisant et, à son réveil, il sentit qu'il avait composé quelque chose comme deux ou trois cents vers qu'il n'avait qu'à écrire, les images naissant comme des réalités avec les expressions correspondantes, sans aucune sensation ni conscience d'eflbrt. L'en-

semble de ce singulier fragment comprend cinquante-quatre lignes qui furent écrites aussi vite que la plume pouvait courir ; mais, ayant été interrompu par quelqu'un qui resta environ une heure, pour une affaire, Goledridge, à sa grande surprise et mortification, trouva que, quoiqu'il eût encore un vague et obscur souvenir de Fenserable général de sa vision, à l'exception de huit ou dix vers épars, tout le reste avait disparu sans retour ».

M. Ribot, là aussi, prononce le mot d'action mentale automatique, il nous est impossible de Tadmetlre; inconsciente oui, automatique non, car il est probable que, pendant l'hypnose provoquée, Coledridge eût pu, comme tant d'autres, raconter la genèse de son poème et peut-être retrouver les vers perdus. Si Ton cause avec eux, certains somnambules, en eflfet, expliquent parfaitement les causes de leurs actes, preuve que ceuxci sont souvent raisonnes, ils les discutent même, et comment expliquerait-on, par l'automatisme, le fait capital de la mémoire passant de l'un à l'autre des états somnambuliques, à moins d'imaginer aussi une mémoire et une discussion automatiques?

« La personnalité est une habitude, dit M. Ribot, elle n'est pas donnée par la réflexion ». Or, le somnambule ne se sent-il pas toujours semblable à lui-même, différent de ce qu'il est à l'état de veille, et bien souvent ses deux caractères sont aussi nettement différenciés que les deux états de Félida, par exemple.

Comme transition entre les dédoublements de la personnalité et le somnambulisme, nous placerons l'automatisme ambulatoire d'origine hystérique, si bien étudié maintenant et dont les observations sont si nombreuses; nous en résumerons brièvement deux, recueillies par M. Pitres (1), et dont nous venons d'avoir occasion de compléter la seconde.

(I) Pitres. Leçons cliniques sur Thystérie et l'hypnose, p. 269.

Le premier sujet, un jeune homme de 20 ans, part de Bordeaux pour Paris; mais arrivé à la gare il change brusquement d'idées, prend le train pour aller voir une tante dans une ville du Midi, passe en Espagne, change à la frontière un costume qui aurait pu le compromettre et, quinze jours après, se réveille à liisbonne, ayant perdu tout souvenir de ce qu'il avait fait depuis son brusque changement de résolution.

Le second est un hystérique mâle,D.,., ouvrier gazis te, dont rhistoire se trouve rapportée tout au long dans les cliniques de M. le professeur Pitres; il a, lui, de nombreuses fugues à son actif; les unes ont duré plusieurs mois et l'ont conduit en Algérie, en Autriche, en Belgique, en Russie; les autres n'ont été que de quelques jours. En général, peu de temps avant son départ, son caractère se modifie, l'idée d'une ville s'impose à lui, puis, brusquement, il part, l'air hébété, pris souvent, malgré sa sobriété, pour un alcoolique, et se dirige vers l'endroit choisi, il modifie son itinéraire, accomplit différents actes, s'engage comme militaire, se fait embaucher dans des usines à gaz et, un beau jour, se réveille, ayant oublié tout ce qui s'est passé, M. Pitres a clairement montré que cet automatisme ambulatoire n'était pas d'origine comitiale; nous citerons de son observation un passage relatif à la mémoire.

« ... Le plus souvent Dad... se retrouve sur une route ou dans un wagon de chemin de fer, ne sachant ni où il est, ni où il va, ignorant absolument tout ce qu'il a fait depuis finstant où il a quitté son domicile.

» Cependant, et c*est là un point capital dans l'histoire de sa maladie, les souvenirs effacés de sa mémoire à Tétat de veille peuvent reparaître dans Tétat de sommeil provoqué, de telle sorte que Dad..., hypnotisé et interrogé sur les événements qui se sont passés pendant raccès,en raconte tous les détails avec une remarquable précision. Nous avons pu nous assurer plusieurs fois de cette reviviscence des souvenirs pendant le sommeil hypnotique. En voici un exemple frappant :

» Dans une de ses fugues, Dad... s^est trouvé à Verdun sans savoir pourquoi ni comment il s*y était rendu. Avant son départ, il possédait un peu d'argent, une montre et un livret militaire, à son arrivée, il n^avait plus ni argent, ni montre, ni livret. Qu'étaient devenus ces objets? Il l'ignorait complètement. Quel chemin avait-il suivi? Il ne pouvait le dire. Pour avoir des renseignements sur celte période de sa vie, il fallut Thypnotiser, et, pendant le sommeil hypnotique, il raconta tous les épisodes de son voyage. Il avait dépensé son argent en prenant un billet de chemin de fer de Bordeaux à Paris. Arrivé là, se trouvant sans le sou, il avait engagé sa montre au Mont-de-Piété et s'était rendu à pied à Verdun. Dans ce trajet, il avait oublié ses papiers dans une ferme où il avait Icouché une nuit. Nous n'avons pu avoir de renseignements sur les papiers oubliés dans la ferme; mais il résulte des informations que nous avons fait prendre au Mont-de- Piété, qu'une montre en argent a réellement été engagée par un nommé D..., à la date indiquée par notre malade.

» Nous avons eu tout récemment une nouvelle preuve de cette reviviscence, dans rhypnose provoquée, du souvenir des actions accomplies par D..., dans ses fugues automatiques. Quand il est arrivé ces jours-ci à Bordeaux, il avait dans ses poches ime paire de gants blancs en peau, beaucoup trop grands pour lui. D'où provenaient ces gants? A l'état de veille, il n'en savait rien, pas plus qu'il ne savait comment il s'était rendu de Paris à Orléans. Nous endormîmes le malade par la fixation du regard et nous apprîmes qu'il avait perdu connaissance le 27 mars en traversant la place d'Italie, qu'il s'était dirigé vers le jardin du Luxembourg, qu'il avait trouvé sur un banc de ce jardin un paquet renfermant des gants blancs, qu'il s'était dirigé à pied vers Bourg-la Reine, qu'il avait traversé Étampes, marchant toute la nuit et qu'il s'était enfin retrouvé le lendemain sur une place d'Orléans.

» Les renseignements que je viens de vous donner permettent, si je ne me trompe, de comprendre la signification des fugues accomplies par notre malade. Ils prouvent que D... est un hystérique et que ses accès de vagabondage ne sont autre chose que des accès de somnambulisme spontané »,

La conclusion de M. le professeur Pitres fait facilement comprendre que nous n'ayons pas cru devoir séparer l'automatisme ambulatoire du somnambulisme spontané, tous deux se tiennent de trop prés et leur rapport paraît encore plus étroit en les reliant par un nouvel état analogue encore, le vigambulisme hystérique.

Somnambulisme, étymologiquement, signifie promenade pendant le sommeil et le vulgaire entend par somnambule l'individu qui se lève et agit pendant son sommeil nocturne. Mais la neuro-pathologie a, depuis longtemps, étendu ce sens et, comme M. Gilles de la Tourette en cite plusieurs exemples, il peut se produire à toute heure. L'an dernier, M. G. Guinon, sous rinspiration de M. Charcot, a publié dans le Progrès médical un cas de somnambulisme naturel et nocturne se transformant spontanément en vigambulisme, arrivant à empiéter peu à peu sur la vie normale et à durer autant qu'elle; formant, pour le somnambulisme naturel, un cas analogue à celui de Bellanger pour le somnambulisme provoqué.

S'il est encore besoin de citer des faits prouvant l'intelligence des somnambules, nous pouvons rappeler les observations de Weinhold, d'un ecclésiastique se levant la nuit pour corriger un sermon, d'un pharmacien cataloguant des plantes ou se levant pour préparer divers médicaments. Le somnambulisme naturel est un état second, analogue à la personnalité seconde d'Azam, se reliant à elle par la mémoire, et où la personnalité est caractérisée par la persistance de la mémoire d'un accès à un autre, comme le montre l'observation si nette donnée par Macario d'une jeune fille violée en somnambulisme, ne se souvenant de rien à l'état de veille et ne se le rappelant que pendant une nouvelle crise.

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