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CHAPITRE II

DES ANESTHÉSIES HYSTÉRIQUES

Du rétrécissement du champ de la conscience naîtront donc la plupart des phénomènes mentaux des états seconds; et, pour la clarté du raisonnement, nous ne parlerons ici que de l'hystérie, le somnambulisme étant le type des états seconds, quitte à revenir ensuite sur les autres états et à montrer qu'ils peuvent aussi relever de la même explication. Du rétrécissement du champ de la conscience dérivent probablement aussi certains phénomènes somatiques que Ton est habitué à rechercher comme stigmates de Thystérie. Nous ne parlerons pas ici des grandes attaques ni des hyperesthésies, sur la nature desquelles on n'est pas encore bien fixé, et nous ne nous occuperons que des différentes anesthésies : anesthésie tactile, analgésie, rétrécissement du champ visuel, anosmie, anacousie, perte ou diminution du sens du goût manifesté par la perversion de ce sens.

Toutes ces anesthésies peuvent, jusqu'à un certain point, relever du rétrécissement du champ de la conscience, bien que l'explication de ces faits soit difficile. Il n'en est pas de même de l'anesthésie par distraction ; l'hystérique ne voit pas, n'entend pas quelque chose qui se passe auprès d'elle si à ce moment une autre idée la préoccupe; le mécanisme de la concentration de l'idée qui n'est mis en jeu chez l'homme sain au

point d'amener la [distraction que rarement, jouera à chaque instant chez l'hystérique; l'idée consciente ne sera pas bien intense, mais suffisamment pour empêcher toute autre idée moins intense qu'elle de pénétrer dans le champ de la conscience, qu'elle remplit; chez l'homme sain outre une idée de même intensité, la conscience peut en contenir plusieurs autres ; chez l'hystérique il n'en est plus ainsi. Nous aurons donc là des anesthésies transitoires de tous les sens, dues à ce que l'esprit ne peut recevoir à la fois toutes les impressions venues

L de l'extérieur

Les anesthésies réelles et durables sont plus difficiles à expliquer. M. Janet y voit un effet de l'habitude; d'après lui, l'hystérique ne peut, par exemple, avoir conscience tactile que de la moitié de son corps; au début il éprouve une anesthésie par distraction, puis cette anesthésie s'organise, se fixe sur un des côtés du corps, en général le gauche, et l'individu sera ainsi devenu hémianesthésique; il en serait de même pour toutes les autres anesthésies des sens spéciaux. Ce qui semblerait corroborer cette opinion, c'est que, chez certains hystériques dont l'anesthésie n'est sans doute pas encore bien organisée, en appelant l'attention sur tel point du corps, on peut, sans suggestion, arrivera le rendre sensible.

Il nous semble bien diflScile d'admettre pour la sensibilité de

l'hystérique, chose qui en théorie devrait être si essentielle-

^ ment variable, une systématisation aussi complète, portant sur

1^ la moitié du corps pour l'anesthésie tactile, sur les 60 degrés

externes pour le rétrécissement concentrique du champ visuel;

1^ nous pouvons nous demander quelle est la règle qui préside à

cette disposition fixe et constante des anesthésies, comment une

i distraction a pu devenir un fait de longue durée, une distrac-

^ tion continue, pour parler comme M. Janet. Quoi qu'il en soit,

le fait de ces anesthésies constantes chez les hystériques existe

et aucune explication suffisante n'en a été donnée. La théorie de M. Pitres (1), de Tanesthésie dépendant d'une inertie fonctionnelle des groupes basiiaires du cerveau, n'est elle-même qu'une hypothèse pouvant cadrer avec n'importe quelle théorie psychologique si, comme le dit M. Janet, au lieu de concevoir Tanesthésie comme une lésion de la perception brute, on la conçoit de toute autre façon (2). Ainsi donc, bien que la conception de M. Janet ne nous paraisse pas encore suffisante, nous l'accepterons provisoirement comme la meilleure.

Mais le fait des anesthésies, pour être général, peut n'être pas constant et, soit que la maladie soit moins grave, soit plutôt qu'elle n'ait pas pris cette direction, les anesthésies peuvent ne pas exister. Le fait est rare, mais pourtant M. Pitres a vu deux exemples d'hystériques manifestes sans anesthésies,. et nous connaissons une femme, hystérique à grandes attaques, hypnotisable, à zones hypnogènes et spasmogènes, véritable type, au point de vue mental, de rétrécissement du champ de la conscience et du caractère hystérique, qui nous a même beaucoup servi dans le tableau que nous avons fait de ce caractère et qui pourtant ne présente en aucun point d'ânesthésie ni d'analgésie cutanées; le champ visuel est presque normal, son rétrécissement n'ayantjamais dépassé de 65 à 70 degrés ; l'intégrité des autres sens est complète, le goût un peu capricieux, mais le fait est si commun en dehors de l'hystérie! Par contre, la distraction est chez elle très grande et là se borne son anesthésie.

Ces cas sont rares, disons-nous; oui, si nous nous occupons, comme on le fait ordinairement, de l'hystérie féminine. D'après certains auteurs, ils seraient plus fréquents dans l'hystérie

(1) Pitres. Des anesthésies hystériques, p. 137.

(2) Janet. Aatomatisme psychologique, p. 300.

masculine, les hommes présentant une autre série d'accidents, les paralysies, Tamaurose hystérique, plutôt que les contractures, les anesthésies, les grandes attaques qui appartiennent de préférence à Fhystérie féminine. Nous avons cru nous-même remarquer le même fait, malgré de nombreuses exceptions; mais celles-ci pourraient même s'expliquer d'une autre façon : il n'y aurait pas d'hystérie masculine et féminine caractérisées par la différence de sexe, il y aurait l'hystérie émotive, survenant à la suite d'une émotion intense ou faible chez un individu prédisposé, ce serait l'hystérie féminine, et l'hystérie survenant à la suite d'un choc violent, moral ou plus souvent traumatique, chez un individu moins prédisposé, le plus souvent un homme, ce serait l'hystérie masculine; et cette hypothèse expliquerait la différence de l'hystérie dans les deux sexes et pourquoi certains hommes offrent les stigmates de l'hystérie féminine.

La même rareté de l'anesthésie se présente dans l'hystérie infantile, héréditaire la plupart du temps; nous nous rappelons avoir vu dans le service d'enfants de M. le professeur agrégé Moussons plusieurs hystériques manifestes, dont une à grandes attaques, et aucune d'entre elles ne présentait d'anesthésies.

Il semblerait donc que la forme de l'hystérie, que le rapport du mental au physique varie, et que Ta maladie, tout en restant unique dans son essence, puisse revêtir plusieurs formes, probablement en rapport avec son étiologie. Quoi qu'il en soit, ce point particulier serait à étudier, on en tirerait toujours une classification méthodique des différents modes de l'hystérie.

A propos de l'anesthésie et de la variabilité de ce symptôme, nous ne pouvons nous empêcher de citer un cas curieux que nous avons observé dans le service du D' Brémaud.

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