‹ Des états seconds; variations pathologiques du champ de la conscienceChapitre 27 sur 35 · OBSERVATION VI · texte numérisé non relu

OBSERVATION VI

Il s'agit d'un matelot nommé P..., dirigé sur Thôpilal il y a deux jours pour examen de son état mental; c'est un individu semblant peu intelligent et se plaignant d'hallucinations continuelles de la vue et de l'ouïe, toujours à gauche. Ce sont des figures de femmes, de grands animaux, sa mère qui défilent de gauche à droite autour de son lit. Ilprésente plusieurs des points d'byperesthésie classiques, le champ visuel est rétréci, presque punctiforme, 5^ au maximum à gauche, 10'' à droite. Un premier examen fait rapidement permit de constater, outre ces symptômes, des zones d'aneslhésie que nous ne notâmes pas, réservant pour plus tard leur étude complète ; nous voulions simplement constater leur existence afin de porter plus exactement le diagnostic d'hystérie. A ce premier examen, on remarqua cependant que les zones d'anesthésie existaient des deux côtés du corps.

Le lendemain, nous avons pratiqué un examen plus complet et^ le malade étant couché sur le dos, nous avons constaté une hémianesthésie absolue de toute la moitié gauche du corps, suivant exactement la ligne médiane. A i millimètre de distance une piqûre était, ou n'était pas sentie ; la ligne partait du sommet du front, le nez était hémianeslhésique, de même les lèvres, les organes génitaux, le gland étaient également analgésies, toutefois, persistance de tous les réflexes cutanés.

Après cet examen, nous faisons placer le malade sur le ventre. Nous recommençons les mêmes expériences et nous sommes étonné de voir que c'est le côté droit qui est insensible; pour ne laisser prise à aucune erreur, nous recommençons à plusieurs reprises : toute la partie postérieure droite du corps est aneslhésique. Nous nous demandons alors si nous avons affaire à une disposition anormale de l'anesthésie, prenant la moitié antérieure gauche et postérieure droite du corps, nous piquons par en dessous la partie antérieure de la cuisse gauche du malade, il sent maintenant; à droite, il ne sent rien. Nous examinons la face, même transposition ; nous le faisons remettre sur le dos, l'anesthésie est revenue à gauche comme au pre-

mier examen. Nous piquons par en dessous la parlie postérieure du malade, c'est bien le côlé gauche qui est aneslhésique ; nous le faisons remettre sur le ventre, c'est la moitié droite.

Ëlonné de ce résultat, nous en faisons part au docteur Brémaud qui recommence Texpérience avec nous. Nous nous plaçons de chaque côté du lit, le piquant indistinctement l'un ou l'autre ; nous nous trouvons en présence des mêmes résultats, de quelque façon que nous essayions de tromper notre sujet. Nous varions l'expérience en le faisant coucher sur le côté ; l'anesthésie persiste du côté anesthésié jusqu'à ce que le plan des deux trochanters soit perpendiculaire au plan du lit, puis, la perpendiculaire dépassée, change brusquement. A l'examen de la thermo-anesthésie, du côté anesthésié, quel qu'il soit, le malade ne sent ni chaud ni froid, de l'autre côté il perçoit à la brûlure une douleur qu'il dit être une piqûre, cette sensibilité est donc de ce côté au moins obtuse. Perte du sens musculaire, avec un peu de conservation du sens de la direction.

Quelques jours après, un nouvel examen de la sensibilité, pratiqué minutieusement, nous permit de constater que P... était hémianesthésique gauche, dans toutes les positions, avec pourtant une plaque sensible sur le cuir chevelu à la nuque, empiétant d'environ six centimètres à gauche de la ligne médiane. Quelques jours après encore, même résultat. Nous eûmes alors l'idée de faire quelques expériences sur ce malade, nous pûmes remarquer d'abord que le pincement violent de la peau anesthésique déterminait chez lui, comme l'a décrit M. Pitres, de la dilatation de la pupille. On lui dit ensuite, se mettant derrière lui : « Quand on vous piquera vous compterez »; il ne compta que les piqûres qu'on lui faisait à droite, ains qu'on pouvait s'y attendre.

Modifiant alors l'ordre donné on lui dit : « Quand on vous piquera et que vous sentirez, vous direz oui, quand vous ne sentirez pas vous direz non ». Pas une réponse ne manqua et nous pûmes délimiter la plaque sensible de la nuque par les réponses non qu'il prononçait lorsque nous arrivions dans la zone insensible. On essaya ensuite de lui faire dire oui quand on le piquait du côté insensible, non du côté sensible. Il répondait bien non du côté sen-

sible, mais se taisait quand on piquait l'autre, comme si la non-perception consciente de la piqûre interdisait à Tinconscient toute affirmation.

Ce malade présentait encore d'autres phénomènes curieux, entre autres des fugues consécutives à des hallucinations hystériques nocturnes; il voyait des officiers, entendait des voix lui donner des ordres de départ; s*ea allait chez ses parents, y restait plusieurs jours, puis revenait, absolument conscient de ce qu'il avait fait. Nous renvoyons, pour la description et la discussion de ce cas d'automatisme ambulatoire, à la thèse de notre ami le docteur Géhin sur Vautomatisme ambulatoire.

Tels sont les faits que nous avons constatés; il s'agit, nous le répétons, d'un individu peu intelligent, hystérique avéré, n'ayant jamais été examiné à ce point de vue et chez qui nous avons été les premiers à tenter les expériences dont nous venons de parler; rien dans notre attitude n'a, croyons-nous, pu donner naissance à une auto-suggestion. Il s'agissait donc le premier jour, d'un phénomène de transfert spontané qui montre, mieux que l'influence des aimants ou des métaux, la variabilité des anesthésies hystériques.

Quant aux réponses que faisait le malade quand on piquait le côté anesthésique, elles rentrent dans les phénomènes de perception inconsciente que nous allons étudier dans le chapitre suivant.

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