DES PERCEPTIONS INCONSCIENTES
Nous venons d'étudier le rétrécissement du champ de la conscience et les phénomènes mentaux qui en dépendent, nous avons vu quels troubles ce stigmate mental causait dans tous les phénomènes de rintelligence et en particulier dans les perceptions. Nous pouvons nous demander si toutes les excitations qui viennent nous assaillir continuellement, et dont beaucoup ne sont pas perçues par Thomme sain, encore moins par rhystérique,ne sont pourtant pas reçues et enregistrées quelque part, en dehors de la conscience, en un mot, nous demander s'il y a des perceptions inconscientes.
L'idée n'est pas neuve, les philosophes l'ont devinée depuis longtemps et les médecins constatée depuis quelque temps, mais actuellement les preuves sont venues former un faisceau plus puissant qui nous permet de venir les apporter à l'appui de notre théorie : « J'accorde aux Cartésiens, a dit Leibnitz, » que l'âme pense continuellement, mais non qu'elle s'aperçoit » detoutesses pensées, car nos grandes perceptions et nos grands » appétits dont nous nous apercevons sont composés d'une infinité » de petites perceptions et de petites inclinations dont on ne * saurait s'apercevoir, et c'est dans ces perceptions insensibles » que se trouve là raison de ce qui se passe en nous >. L'hystérique, éveillée, ne présentera que l'exagération d'un fait
normal, et si, chez elle, un certain nombre d'excitations ne donnent lieu à aucune perception, il en est d'autres qui donneront naissance à des perceptions inconscientes ou plutôt subconscientes, comme Ta dit M. Janet, sourdes, selon Texprossion de Leibnitz.
Ces perceptions inconscientes seront fournies par la somme de toutes les excitations qui n'auront pas donné lieu à un phénomène de conscience, et, à priori^ leur nombre sera d'autant plus grand que le champ de la conscience sera plus étroit; Texpérience prouve, en effet, qu'elles se trouvent à leur maximum chez les hystériques, et que, en particfulier, les anesthésies ne sont chez elles que des phénomènes psychiques. Nous en trouverons de nombreux exemples dans le livre de M. Binet, des Altérations de la personnalité y et dans la leçon faite à la Salpêtrîère, le 11 mars 1892 par M. P. Janet.
Les anesthésies hystériques ne ressemblent pas aux autres anesthésies. Le syringomyélique vient se plainjdre qu'il s'est plusieurs fois brûlé les doigts sans avoir rien senti ; le tabétique qu'il ne sent plus le sol et ne peut plus se conduire, ou bien encore qu'il ne sent plus sa figure et éprouve, de ce fait, une impression pénible. Une hystérique est-elle jamais venue se plaindre d'elle-même de son insensibilité ? M. J. Janet cite l'exemple d'une femme qui, à la suite d'une section du nerf médian, traitée dans le service de M. Polaillon,se plaignit d'une anesthésie de la paume de la main droite; à l'examen on la trouva hémi-anesthésique gauche, et elle ne sut que répondre quand on lui fit observer combien sa plainte était bizarre. Nous avons eu l'occasion d'observer dans le service de M. le professeur Pitres une hystérique totale qui ne s'en était jamais doutée, pourtant elle cousait, brodait, travaillait comme une autre personne. S'agissait-il là d'une véritable anesthésie ne donnant lieu à aucune sensation î
a Que de femmes j'ai vues, dit Mesnet, insensibles àla piqûre d'une épingle profondément enfoncée dans le doigt et qui pourtant savaient coudre et broder comme à l'ordinaire » !
« Si heureusement la vue supplée au toucher, elle ne peut suffire à tout; si elle donne la notion, elle ne pourrait donner la sensation même du contact... Et cependant il est d'expérience que les hystériques non encore éclairées par les investigations d'un médecin ne font pas mention deleuranesthésies> (Lasègue).
Ces deux citations prouvent que depuis longtemps déjà les caractères particuliers de Tanesthésie hystérique ont attiré rattention des observateurs et que tous se sont rendu compte que ces individus, qui ne sentent pas la piqûre, le pincement, doivent pourtant avoir des sensations inconscientes partant des points où siège l'anesthésie. Les inconvénients divers de la perte de la sensibilité existent parfois, mais seulement chez des sujets « éclairés par le médecin », comme dit Lasègue, et qui ont pu réfléchir sur les phénomènes qu'ils présentent.
Un fait qui prouve qu'il y a sensation, douleur inconsciente, est la persistance des réflexes. Depuis deux mois, nous nous sommes donné à Tétude des réflexes cutanés chez les hystériques mâles, dans le service du D*" Brémaud; nous les avons toujours trouvés conservés, sinon augmentés, et nous étions d'autant mieux placé pour observer sans cause d'erreur, que nous avions la plupart du temps affaire à des marins ou des soldats dirigés sur l'hôpital pour examen de leur état mental et n'ayant jamais été soumis à aucune expérimentation; or la difficulté de l'observation provient la plupart du temps de ce que Ton ne peut étudier que sur des sujets qui ont appris leurs anesthésies.
Pourtant, profitant de la distraction du sujet, M. Binet lui pique la main anesthésique et le malade la retire vivement; chez un de nos malades, E... hystérique manifeste, inculpé
d'avoir, à sa neuvième tentative de suicide, voulu empoisonner son enfant avec lui, lorsque Ton pique une région anesthésique, le malade dit ne rien sentir, mais porte inconsciemment et vaguement la main vers le point touché.
Si ce réflexe est aboli, M. Pitres a montré qu'il en est un autre qui ne disparaît jamais, le réflexe pupillaire sensitif. La pupille se dilate, en effet, sous l'influence de l'excitation douloureuse d'un organe sensible quelconque (Schiff* et Foa). Or, d'après les expériences de M. Pitres, elle se dilate lorsqu'on vient à pincer ou à piquer fortement la peau anesthésique d'une hystérique, bien que la malade ne ressente aucune impression douloureuse. Le réflexe inconscient de la douleur persiste donc.
Il est facile, du reste, de citer après MM. Janet et Binet, de nombreux exemples de perceptions inconscientes, en rappelant qu'elles ont déjà été étudiées par MM. Pitres, Parinaud, Regnard, surtout au point de vue de l'achromatopsie et de l'amaurose hystériques; nous en rapporterons quelques-uns : M. Binet place le bras insensible d'une hystérique derrière un écran, hors de la portée des regards du sujet. Il lui met dans la main une boîte d'allumettes, l'hystérique en prend une, l'allume et, quand la flamme atteint ses doigts, elle secoue la main et jette l'allumette. M. Janet, dans les mêmes conditions, dit au sujet : « Vous me direz oui quand je toucherai la main sensible, non quand je toucherai l'autre », et jamais le sujet ne se trompe, bien qu'un de ses bras soit complètement anesthésique. Nous avons relaté plus haut une observation semblable. M. Binet suggère à une autre malade de voir, quand ij touchera le pouce, un oiseau, le petit doigt une fleur, etc., et la suggestion réussit, bien qu'il n'y ait pas eu perception consciente et que le sujet nie absolument qu'on lui ait touché la main.
Chez une femme qu'il électrisait, M. Janet remarqu x que les contractions musculaires se produisaient à chaque contact, bien que les fils de sa bobine fussent tombés, par distraction de sa part, et cependant le membre sur lequel il opérait était anesthésique. Il nous paraît inutile de multiplier les exemples pour le sens du toucher.
Pour la vue il en est de même, l'hystérique à champ visuel rétréci ne regarde pas de tous côtés, l'œil hagard, comme le ferait un malade atteint de rétinite pigmen taire; elle y voit ou paraît y voir comme si son champ visuel était normal. M. Janet a connu une hystérique qui jouait avec une très grande adresse au ballon, bien que son champ visuel, presque punctiforme, ne mesurât pas plus de 5"*.
De même, Tamaurose hystérique (tout au moins l'amaurose monoculaire), ne donne pas lieu aux mêmes troubles fonctionnels que l'amaurose de cause organique, ce qui tient vraisemblablement, ainsi que l'a démontré M. Pitres, à ce que cette amaurose se dissipe dans la vision binoculaire, c'est-à-dire dans les conditions ordinaires de la vie.
M. Parinaud a prouvé de son côté que l'achromatopsie, existant pour chaque œil séparément, peut disparaître quand les deux yeux regardent en même temps. M.Regnard a montré que, même lorsque l'achromatopsie persiste ou lorsque Ton n'examine qu'un œil, la couleur non perçue peut donner lieu à une perception inconsciente. Pour cela il fait tourner devant une hystérique un disque rouge, elle le voit rouge ; mi-partie rouge et vert, elle ne voit plus le vert et le disque lui paraît blanc, ainsi qu'à l'individu sain.
Devant un autre sujet il fait tourner un spectre complet, le disque est vu blanc; si l'on en retire le rouge, pour lequel la malade est achromatopsique, le disque est vu gris.
M. Janet a pu mettre en lumière les perceptions incon-
scientes de l'œil amaurotique agissant seul. Dans une expérience très élégante il ferme Tœil sain et dit au sujet : t Quand je vous présenterai une laine bleue, vous entendrez descloches»: il montre des laines vertes, rouges, la maladie répond : « Vous savez bien que je ne vois pas»; pour le bleu, même réponse, mais immédiatement : « Tiens, j'entends des cloches ».
Il rapporte également Tobservation d'un hystérique mâle chez qui la vue de flammes provoquait des hallucinations d'incendie. Son champ visuel mesurait 20**, mais si on introduisait une allumette enflammée devant la surface du campimètre, Thallucination se produisait quand l'allumette arrivait au 80* degré, dans un point, par conséquent, où la perception consciente faisait défaut.