SOMMEIL PROVOQUÉ. — SOMNAMBULISMES SUCCESSIFS
A l'heure actuelle il n'est pas besoin de prouver l'analogie des somnarnbulismes naturel et provoqué, trop de faits militent en faveur de cette opinion et trop d'auteurs Tout déjà soutenue pour que nous ne la considérions pas comme un fait établi.
Tous les somnambules naturels sont d'excellents sujets pour l'hypnose; on sait combien les recherchaient les anciens auteurs et, actuellement encore, les magnétiseurs de profession; à tous les points de vue, aucune différence entre les deux états. Pendant l'hypnose provoquée, le souvenir de tous les faits accomplis en état somnambulique ou en état second (obs. de J. Voisin) persiste, de même que celui des états antérieurs d'hypnose provoquée. Si le somnambulisme naturel (G. Guinon) peut, en se prolongeant, devenir un véritable état second, l'observation citée plus haut, de Bellanger, nous montre qu'il en est de même de l'hypnose provoquée.
D'autre part, il suffit d avoir quelque pratique de l'hypnose, d'avoir examiné quelques sujets endormis et surtout conversé avec eux pour voir combien leur caractère est différent à l'état de veille ou d'hypnose; les sentiments sont, il est vrai, parfois les mêmes, mais exagérés; l'affection est devenue de la passion, l'indifférence de la répulsion; il semble q le tous les sen-
tiraents qui dorment en nous se soient donné libre carrière; mais, souvent aussi, le caractère est complètement changé, la voix, récriture, tout ce qui constitue pour autrui la personnalité d'un individu, tout est si différent, que Ton ne peut s'empêcher de penser que Ton parle à une personne différente. L'hypnotisé, tous les magnétiseurs l'ont montré, peut, par suggestion, prendre différents rôles et jouer divers personnages, mais souvent, sans qu'aucune suggestion s'en mêle, il présente un caractère différent de celui qu'il possède à l'état de veille et il le conserve indéfiniment.
Le sujet n'est pas en effet, comme l'a prouvé M. Charcot contre l'école de Nancy, tel que la suggestion le fait, son caractère est un, toujours le même comme sa personnalité; tous les auteurs ont noté des résistances aux suggestions se produisant à chaque tentative, tenaces et souvent aussi difficiles à tourner qu'à vaincre de front ; telle personne honnête n'acceptera pas la suggestion d'un vol ou d'un crime, telle autre, douée de moins de résistance, acceptera le vol et non le crime, telle autre enfin, pâte molle, dominée par la volonté du magnétiseur, acceptera aveuglément tous ses ordres, mais combien en est-il, dans la vie commune, qu'une volonté étrangère peut facilement pousser au crime?
Le sujet a son intelligence, sa conscience, sa mémoire propres, plus ou moins développées qu'à l'état de veille, mais elles ont aussi leurs limites, loin d'arriver à la prescience et à la divination, comme l'ont cru les premiers magnétiseurs. C'est ainsi que M. Bernheim, entre autres, dit n'avoir jamais pu augmenter sensiblement la mémoire ni les facultés intellectuelles des sujets sur lesquels il a expérimenté.
Le point délicat dans la psychologie de l'hypnotisé est qu'il faut toujours se défier de l'influence de la suggestion; mais prenons un sujet endormi par un procédé de douceur, l'action
d'une zone hypnogène, par exemple, continuons avec lui naturellement, la conversation commencée un instant auparavant à rétat de veille; il restera d'abord un instant interloqué; l'esprit est vide, comme on l'a dit si souvent, après ce brusque changement d'état; il faudra peut-être répéter deux fois la première phrase, mais bientôt il a compris, la lumière s'est faite et la conversation continue, aussi naturelle qu'auparavant; nous avons devant nous un individu aussi complet que pendant l'état premier, avec un peu plus de crédivité peut-être, mais il serait certes impossible à un tiers non prévenu et non habitué de reconnaître à la conversation que l'un des interlocuteurs qu'il a devant lui est hypnotisé.
Nous avons même fait l'expérience d'endormir séparément deux de nos sujets qui ne se connaissaient pas; pendant le sommeil on les amène l'un à l'autre, on les présente, la conversation s'entame et certes qui les eût alors vus et entendus n'eût plus parlé d'automatisme; pour nous, notre conviction était faite, la conversation dura près d'une heure, puis, réveillés séparément, les deux sujets furent à nouveau présentés l'un à l'autre; les façons furent presque les mêmes, aucun souvenir de l'entrevue précédente n'avait persisté, la conversation s'engagea sur un sujet diflFérent et se continua longtemps; le lendemain, à chacun endormi séparément on demanda pourquoi ils avaient fait tant de façons à la seconde visite, puisqu'ils se connaissaient déjà; tous deux firent une réponse identique : « c'est drôle, je me le rappelle très bien maintenant et cependant alors je ne me souvenais plus de l'avoir vu » . Réveillés à nouveau, à chacun d'eux nous parlâmes de l'autre, de ce qui s'était passé pendant la seconde visite, le souvenir était complet; si nous parlions d'un fait accompli pendant la première, le sujet ne comprenait pas ce que nous voulions lui dire.
Nous étudierons plus tard la psychologie complète de
riiypnotisé, actuellement nous nous contenterons de constater qu'il y a là un véritable état second, d'autant plus que par suggestion on peut provoquer l'automatisme ambulatoire en disant au sujet : « à telle heure vous irez à tel endroit » ; quelle que soit la distance il la parcourt dans un état absolument analogue à celui de l'automatique naturel. Avec M. P. Janet nous conclurons donc : « Le somnambulisme est une existence seconde qui n'a pas d'autre caractère que d'être la seconde » (1).
Nous n'avons parlé, depuis le commencement de ce chapitre, que de l'hypnose provoquée courante, mais il est d'autres états plus rares, mais aussi curieux, décrits pour la première fois par M. P. Janet dans son livre de l'automatisme psychologique, et dont l'étude nous facilitera beaucoup celle de la psychologie des états seconds, nous voulons parler des somnambulismes successifs et nous laisserons la parole à M. Janet (2) :
« Ces oublis et ces retours de la mémoire, si frappants dans le somnambulisme, se présentent parfois avec un degré de complication plus grand qu*il est utile de connaître. Un même sujet n'entre pas toujours dans le même état somnambulique ; il entre dans des états variés qui sont tous bien analogues au sommeil hypnotique, mais qui ne sont pas identiques entre eux. 11 arrive alors que suivant Tétat où il a été amené, il présente une mémoire différente, se souvient ou ne se souvient pas de tel ou tel autre état où il a été précédemment. En un mot, les perturbations que le somnambulisme ordinaire amène dans la mémoire du sujet, quand il est revenu à l'état de veille, un autre somnambulisme pourra les produire également quand le sujet rentre dans le premier état ».
« ... J'ai commencé par endormir simplement Lucie de la manière ordi-
(1) p. Janet. Automatisme psychologique, p. 125.
(2) Automatisme psychologique, p. 314.
-Binaire, el j*ai constaté, à propos de ce second état, les phénomènes de mémoire propres à toutes les somnambules. Un jour, à propos d'une suggestion que je voulais lui faire et qui ne réussissait pas, j*ai essayé de la faire dormir davantage, espérant augmenter ainsi le degré de suggestibilité du sujet. Les yeux qui étaient ouverts se fermèrent, le sujet se renversa et sembla s'endormir de plus en plus, il y eut d'abord une contracture générale qui ne tarda pas à se dissiper et les muscles restèrent flasques comme dans la léthargie, mais sans aptitude aux contractures provoquées ; aucun signe, aucune parole ne pouvaient amener le plus léger mouvement. C'est là cet état de syncope hypnotique que j'ai déjà signalé, je l'ai revu souvent depuis et, chez certains sujets, il m'a paru for.ner une transition inévitable entre les différents états psychologiques. Après une demi-heure de ce sommeil, le sujet se redressa de lui-même et les yeux d'atiord fermés, puis ouverts sur ma demande, il se mit à parler spontanément. — Le personnage qui me parlait alors, Lucie 3 suivant notre convention, présentait à tous les points de vue une foule de phénomènes extrêmement curieux. Je ne puis pour le moment en signaler qu'un seul, c'est l'état de la mémoire. Lucie 3 se souvenait parfaitement de sa vie normale, elle se souvenait également des somnambulismes provoqués précédemment et de tout ce que Lucie 2 avait pu dire; en outre, elle pouvait me raconter en détail ses crises d'hystérie, ses terreurs devant des hommes cachés dans les rideaux, ses somnambulismes naturels pendant lesquels elle avait été se préparer à dîner ou faire son ménage, ses cauchemars, etc., toutes choses dont ni Lucie i, ni Lucie 2 n'avaient jamais présenté le moindre souvenir. Il fut assez long et assez difficile de réveiller alors ce sujet, après un passage de quelques minutes à travers la syncope déjà décrite. Il se retrouva en somnambulisme ordinaire, mais Lucie 2 ne put me dire alors ce qui venait de se passer avec Lucie 3; elle prétendit avoir dormi sans rien dire. Quand je ramenai plus tard et plus facilement le môme état, Lucie 3 retrouva immédiatement ces souvenirs en apparence disparus ». ,
« Cette observation si curieuse 'et que je croyais alors plus inconnue qu'elle ne l'était réellement m'inspira le désir de recommencer la même expérience sur un sujet également très intéressant, sur Léonie...
Suit Tobservation dont M. Janet conclut :
« 1** l.e sujet dans cet étal se souvient de tout ce qu'il a fait ou entendu dans les somnambulismesdu même genre; 2* le sujet se souvient facilement de tout ce qui a été fait à l'état de veille par Léonie 1 ; 3*^ enfin le sujet dans cet état se souvient du somnambulisme ordinaire et des actions de Léonie 2. — Je croyais avoir amené pour la première fois cet état de Léonie 3, mais elle me raconta qu'elle s'était autrefois fréquemment trouvée dans ce même état quand elle avait été endormie par M. le docteur Alfred Perrier qui l'avait trouvé comme moi en essayant d'approfondir le sommeil de Léonie 2. Cette résurrection d'un personnage somnambuHque disparu depuis vingt ans était fort curieuse, et je lui ai naturellement conservé, quand je lui parle, le nom de Léonore qui lui avait été donné par son premier maître. C'est pour cviler les confusions que nous la désignerons sous le nom de Léonie 3.
y> Le caractère le plus important de ce nouveau somnambulisme ne s'observe que lorsqu'il est terminé. En eflfet, on fait cesser cet état de différentes manières : le sujet retombe en léthargie, puis se réveille en somnambulisme ordinaire, état de Léonie 2, celle-ci reprend la conversation au point où elle a été interrompue avec elle dans le même état et n'a jamais le moindre souvenir de ce qui s'est passé dans l'état de Léonie 3. Cette perte de souvenir n'est pas causée par la léthargie intermédiaire, car Léonie 2 se souvient de toute sa vie à elle, quoiqu'elle ait été coupée par de nombreuses léthargies. En un mot, Léonie 2 ne se souvient pas plus de Léonie 3 que Léonie i , tout éveillée, ne se souvient du somnambulisme. Cet état de Léonie 3 est donc bien un nouveau somnambulisme par rapport à l'état de Léonie 2, comme celui-ci en est un par rapport à la veille ».
Nous reviendrons plus tard sur ces curieux états; n'en ayant pas d'expérience personnelle, nous avons cru bien faire en citant le texte même de M. Janet. Une fois pourtant, nous nous sommes trouvé en présence d'un état probablement analogue
à la léthargie intermédiaire de M. Janet, mais ne connaissant pas encore son ouvrage et n'ayant aucune idée d'un deuxième somnambulisme, nous n'avons pas su en profiter, voici les faits :
Causant avec un sujet en somnambulisme, nous nous aperçûmes un moment qu'il ne nous répondait plus, les yeux s'étaient fermés et il se tenait assis sur son lit, complètement immobile; nous pensâmes à de la catalepsie, mais les membres étaient souples et ne conservaient pas la position donnée; à de la léthargie, mais ils ne retombaient pas lourdement après avoir été soulevés, au contraire, lentement; le sujet les remuait même un peu, très lentement; ayant été allongé sur le lit, il retourna la tête sur l'oreiller; mais nous eûmes beau parler, il ne nous répondait pas et restait dans la même immobilité, pas d'hyperexcitabilité neuro-musculaire.
Nous essayâmes alors de le réveiller en pressant, selon notre habitude, la zone hypnofrénatrice du coude droit, il ouvrit les yeux, le regard était fixe, les pupilles dilatées, les yeux nullement convulsés, l'état somatique n'avait, par ailleurs, en rien changé et le sujet ne répondait pas davantage à nos questions; au bout de quelques minutes, les paupières retombèrent d'ellesmêmes; nous essayâmes alors tous les moyens que nous connaissions pour amener la fin de ce sommeil, pression des autres zones hypnofrénatrices, de l'ovaire, insufflation sur les yeux, passes, suggestion, etc., rien n'y fit, seule la pression des diverses zones faisait, pour quelques instants, cesser l'occlusion des yeux. Pourtant la pression en avant des deux conduits auditifs externes, ensemble, amena des plaintes et des contorsions, comme si le sujet voulait échapper à une vive douleur, il est probable que la pression forte et prolongée eût amené une grande attaque.
Au bout de plus d'une heure de tentatives infructueuses,
nous laissâmes le sujet, nous promettant de revenir le lendemain; dix heures plus tard, l'état n'avait pas changé, il avait gardé la même position, semblant dormir, la respiration régulière. Après avoir encore tenté inutilement de le réveiller, nous le quittâmes encore et, deux heures après, quand nous revînmes le voir, il était levé, ayant, dit-il, passé une très bonne nuit et ne se souvenant de rien.
Plus tard, alors qu'il était plongé en somnambulisme provoqué ordinaire, nous pûmes constater qu'il n'existait aucun souvenir de cette période de léthargie, les zones hypnogènes et hypnofrénatrices fonctionnaient comme à l'ordinaire et, quant à la zone du conduit auditif, que nous ne connaissions pas auparavant, c'était une zone dliy pères thésie très douloureuse, amenant l'aura de la grande attaque.