‹ Des états seconds; variations pathologiques du champ de la conscienceChapitre 30 sur 35 · MÉMOIRE INCONSCIENTE. — RAISONNEMENTS INCONSCIENTS · texte numérisé non relu

MÉMOIRE INCONSCIENTE. — RAISONNEMENTS INCONSCIENTS

Nous avons vu que les perceptions inconscientes jouaient un grand rôle dans l'existence de Thystérique, toute perception suppose un travail mental, et tout travail mental doit forcément laisser une trace dans l'esprit, trace qui sera la base d'un fait de mémoire. La mémoire est toujours inconsciente, mais elle peut Têtre de deux façons, soit simplement latente, c'est le cas de tous les souvenirs que nous pouvons rappeler par la réflexion ou l'association des idées et qui forcément existent perpétuellement en nous prêts à se manifester; ou bien encore absolument inconsciente, lorsque nul eflFort de réflexion ne peut la ramener, lorsqu'une série de faits accomplis, par exemple, est absolument lettre morte pour nous, comme cela se produit dans le somnambulisme et dans un certain nombre des états seconds dont nous avons parlé. Nous avons déjà suffisamment insisté sur cette mémoire inconsciente, nous reviendrons sur son mécanisme et nous ne la citons ici que pour le rapport qu'elle peut avoir avec les raisonnements inconscients dont nous allons parler.

Le grand développement des phénomènes insconscients chez l'hystérique conduit à se demander si, dans toutes les excitations non senties et pourtant suivies de réaction, l'opération mentale se borne toujours à un simple réflexe; si, en d'autres termes, l'inconscient ne peut raisonner. Examinons ce qui se passe à l'état normal : quand nous cherchons un nom oublié.

par exemple, nous pouvons raisonner de trois façons différentes (supposons toujours que nous ayons la vision mentale de rindividu dont nous voulons nous rappeler le nom et qu'il ne s'agisse làqued'une sorte d'amnésie verbale) : 1« nous raisonnons nonsciemment, nous revoyons l'individu, sa manière d'être, sa tournure, les circonstances dans lesquelles nous Tavons rencontré, les personnes qui se trouvaient avec lui, nous cherchons à nous rappeler le nom dont elles l'ont appelé devant nous, et, parfois, au moyen de tous ces commémora tifs, nous parvenons à trouver le nom cherché; 2** nous concentrons notre volonté, notre attention sur l'idée de trouver' le nom, mais nous ne raisonnons pas, nous ne pensons à rien, nous voulons, et tout d'un coup le nom surgit sans qu'aucune association directe d'idées l'ait ramené; 3** enfin, rien ne réussissant, nous pensons, nous disons même souvent : « cela me reviendra tout à l'heure », puis nous pensons à autre chose, cette recherche nous paraît tout à fait oubliée, et, quelque temps après, brusquement, interrompant une autre idée, une phrase, le nom revient brusquement, ne paraissant amené par rien.

Dans le premier cas, nous avons conscience nette du travail accompli; dans le second, nous avons conscience qu'il s'accomplit un travail, mais sans en saisir les détails; et dans le troisième enfin, tout se passe on dehors de notre conscience; c'est bien là le type du raisonnement inconscient. Nous pourrions retrouver celui-ci dans mille autres circonstances, dans « toutes les pensées dont ne s'aperçoit point notre âme » , comme ditLeibnitz. A qui n'est-il pas arrivé de s'endormir en pensant à une question très embrouillée et de la retrouver dans l'esprit le lendemain matin parfaitement élucidée; et pourquoi recommande-t-on à l'enfant de lire sa leçon avant de se coucher pour l'apprendre plus facilement le lendemain matin? Ce travail

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inconscient et nocturne de l'esprit, dont l'existence est prouvée par les résultats qu'il donne, n'est que l'ébauche du rêve, du moins quand celui-ci a pour origine des préoccupations, comme le rêve lui-même n'est que l'ébauche du somnambulisme, et c'est ainsi que, de quelque côté que nous abordions la question, nous nous trouvons en face du même phénomène, l'empiétement de l'inconscient sur le conscient, variant depuis le rêve normal, moins même que le rêve, l'illusion, jusqu'au somnambulisme complet et actif, en passant par toutes les transitions qui séparent l'homme normal de l'hystérique avéré, et à ces états viennent s'accoler tous les phénomènes causés par les intoxications dues aux hypnotiques, à l'alcoolisme, au saturnisme, etc., formant ainsi un groupe indissoluble d'esprits affaiblis dont l'hystérique peut être regardé comme le type. Nous disons hystérique, car aujourd'hui c'est le seul mot scientifique dont nous puissions nous servir pour désigner le rétréci mental, le minus hahens conscienliae, si nous pouvons exprimer ainsi rétat de cet individu très intelligent peut-être, souvent même, mais dont toutes les facultés mentales sont marquées d'un stigmate plus fixe certainement qu'aucun de ceux que l'on est habitué à rechercher dans l'hystérie.

Ces raisonnements qui se font en dehors du champ de la conscience sont d'autant plus fréquents, d'autant mieux organisés que ce champ sera plus étroit ; l'hystérique offrira donc le maximum de raisonnements inconscients; chez elle, ceux-ci pourront avoir comme origine une perception consciente ou non : dans le premier cas, Texcitation extérieure aura donné lieu à une impression fugitive, qui sera rapidement sortie de l'esprit ; dans le second, elle n'aura même pas été sentie. L'hystérique raisonnera donc consciemment, mais l'étendue de ce raisonnement sera peu considérable, l'inconscient agira beaucoup plus que chez l'homme normal et les idées, fruit de son

raisonnement) émergeront en plus grande quantité au niveau de la conscience.

Tous les auteurs ont remarqué chez les hystériques des alternatives de tristesse et de gaieté, venant en apparence sans raison et ne s'expliquant même pas par une impression actuelle et fugace. Cela vient de ce que, chez elles, le raisonnement, l'association des idées, la mémoire inconsciente travaillent sans cesse sur des excitations perçues consciemment ou non, mais sorties de la mémoire consciente.

Dans une circonstance grave, Thystérique se mettra tou ta coup à rire aux éclats en songeant aux grimaces d'un singe qu'elle aura vu quelques heures auparavant ou, dans une fête, deviendra triste par ce qu'elle songera à un accident vu le matin. Préoccupation, dira-t-on; mais non, car elle se demande ellemême pourquoi elle y songe et l'association des idées n'est pour rien dans cette évocation d'images. Le singe, par exemple, n'aura pas été renlarqué, n'aura pas même, sur le moment, donné lieu à un sourire, et, tout d'un coup, le souvenir, la vision nette en revient brusquement; d'où ? de l'inconscient.

En résumé, le caractère de l'hystérique, dont le principal stigmate est l'instabilité, reconnaît plusieurs causes, mais relevant toutes du rétrécissement du champ de la conscience; les impressions actuelles seront plus fortes parce qu'elles occuperont tout l'esprit; par suite elles en chasseront toutes les impressions antérieures, mais celles-ci n'en continueront pas moins à agir sur l'inconscient et, se transformant en idées, viendront émerger au niveau de la conscience, parfois même ne s'élevant pas jusque-là, détermineront des sentiments d'amour, de répulsion, qui ne paraîtront en apparence causés par rien et qui viendront en grande partie de ce que, chez l'hystérique, comme nous le disait le docteur Brémaud, il est très difiicilede reconstituer lasuited'un raisonnement, celui-ci s'étant

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fait en grande partie en dehors de la conscience, ou, s'il a été conscient, pouvant même être sorti de la mémoire.

Nous allons essayer, par des schémas, de montrer les gains progressifs que fait, chez Thystérique, Tinconscient sur le conscient, et peut-être ainsi arriverons-nous à comprendre plus clairement l'origine des idées conscientes et aussi te fonctionnement de cette mémoire pathologique; nous aidant ensuite de ces schémas, nous arriverons à voir comment l'inconscient, grandissant toujours et s'organisant, arrive à constituer une personnalité seconde pouvant se substituer à la première et causant alors le somnambulisme, l'automatisme ambulatoire hystérique et toutes les manifestations des dédoublements de la personnalité.

Dans le schéma n** 1, nous exposons le rôle de l'inconscient dans la production des idées chez l'homme normal : e, e', e", seront les excitations, de quelque nature qu'elles soient, qui viennent impressionner notre « système de perception » P, P', P". — P représentera le champ de la conscience et ne recevra que e, e, e, qui passeront à l'état de perceptions conscientes ; e', e" seront reçues en P' P" à l'état de perceptions subconscientes et inconscientes.

Les perceptions conscientes P se transformeront immédiatement en idées en I, puis reviendront s'emmagasiner dans la mémoire en M. Les perceptions inconscientes ou subconscientes F', F plus un certain nombre de perceptions conscientes P, viendront dans la sphère de l'idéation inconsciente I'. De là, quelques-unes suivront un trajet 1' I, viendront émerger au niveau de la conscience et donneront naissance à des idées conscientes. Le reste, inutilisé en apparence, viendra s'emmagasiner en M* dans ce que nous appelerons le fonds de la mémoire.

Ce fonds de la mémoire, où tout vient aboutir en somme,

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car au bout d'un certain temps toutes les idées venues de I en M finiront par y tomber aussi bien que le souvenir des sensations inconscientes, jouera dans notre intelligence un rôle très important; il sera composé de toutes les notions acquises (car rien ne se perd) et qui pourront, sous certaines influences, se réveiller un jour; ce sera lui qui causera la facilité que nous avons pour réapprendre une langue oubliée, par exemple, et aussi les faits de mémoire prodigieuse signalés dans certaines intoxications : Thyperninésie morbide, Tagonie, etc. Les deux mémoires. Tune d'une façon continye, l'autre d'une façon exceptionnelle seulement, pourront donc devenir l'origine d'idées conscientes, par le mécanisme de l'association des idées, et en suivant une marche rétrograde M M' I.

Dans les schéma n^ 2, représentant l'origine des idées chez l'hystérique non somnambule, nous remarquons le rétrécissement du champ de la conscience P, rétrécissement qui peut être plus ou moins considérable et entraîne celui de 1 et de M. Cet état entraînera toutes les conséquences que nous avons étudiées précédemment, c'est-à-dire le caractère et l'état somatitique de l'hystérique. Le champ des perceptions inconscientes P" augmentera de tout ce que P aura perdu ; de même pour I'; mais le mécanisme reste jusque là le même; il ne change que dans le fonctionnement de la mémoire. Le fonds de la mémoire M* existera toujours et aura le même rôle, mais la mémoire courante M se dédoublera en M et M"; M jouant le rôle de la mémoire consciente et M" servant à l'origine des idées inconscientes I, celles-ci pouvant à leur tour émerger au niveau de la conscience en L Les idées conscientes auront donc cinq origines : les perceptions conscientes P, les perceptions inconscientes par le trajet P" I' I ; la mémoire consciente par M I; la mémoire inconsciente par M" F I; et enfin, exceptionnellement comme dans le schéma n^ 1, le fonds delà mémoire.

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