CHAPITRE VI
Nous n'avons jusqu'à présent parlé que du somnambulisme considéré comme type des états seconds. Etats seconds est le mot consacré par l'usage et bien souvent, en effet, il se trouve justifié, mais il faut, pour cela, que tous les phénomènes conscients n'existent plus et qu'au réveil la mémoire ne persiste pas, selon la loi de Beauni^; nous considérerons donc comme états seconds le somnambulisme naturel ou provoqué^ l'automatisme ambulatoire hystérique, l'état de chloroforn^isation, d'éthérisation, parfois l'alcoolisme; mais à côté de ces états bien tranchés, il en est d'autres qui ne méritent pas, à proprement parler, le nom d'états seconds et que nous avons pourtant réunis à ces derniers dont ils ne sont que l'ébauche et dont ils aident à comprendre la production, ce sont l'état de baschanie, de rêve, celui du mangeur de hachisch ou du fumeur d'opium.
Chez l'individu dans l'état de santé psychologique parfaite, nous avons vu le rôle que jouait l'inconscient dans la production des idées et dans la mémoire.
L'état qui, pour nous, est l'ébauche de tous les autres, est celui que, avec M. Brémaud, nous avons désigné sous le nom d'état de baschanie. Pour M. Brémaud, c'est un état d'anémie cérébrale survenant dans certaines circqnstances et donnant
naissance à des illusions ou des hallucinations. Nous en ferons quelque chose de beaucoup plus général, ce que nous aurions appelé l'état de neurasthénie cérébrale, si le mot n'avait pu prêter à la confusion. L'excitation est toujours suivie de dépression et lorsque le cerveau a tant soit peu travaillé plus qu'il n'est habitué à le faire, lorsque, par suite de la fixation de l'attention, l'inconscient a été réduit à son minimum, la détente survient et le champ de la conscience se rétrécit transitoirement.
Ce phénomène peut durer un temps très court, le temps nécessaire à la production d'une illusion comme celle de voir remuer les personnages d'un tableau, mais, si court qu'il soit, il existe pourtant, et l'on est bien forcé d'admettre qu'il y a eu un court instant où l'image mentale consciente n'était plus assez intense pour lutter contre l'hallucination inconsciente. Mille circonstances peuvent produire cet état de fatigue mentale, nous en avons déjà, dans notre première partie, énuméré une grande partie, ce sont : le travail cérébral exagéré et nous ferons remarquer que, plus le champ de conscience sera large et moins cette influence se fera sentir, les grandes émotions, douleurs ou joie, la privation de sommeil, la dépression qui suit l'excitation alcoolique ou autre de la veille, en un mot, toutes les circonstances qui ont pu amener la production d'un travail cérébral exagéré. Nous insisterons particulièrement sur la fatigue et la douleur. La fatigue extrême, comme l'a prouvé M. Féré, met l'individu dans un état somatique analogue à celui de l'hystérique, et il a prononcé le mot parfaitement justifié d'hystérie transitoire; hystérie, étymologiquement, n'a aucun rapport avec les faits dont nous nous occupons, neurasthénie vaudrait mieux, mais le mot étant consacré nous parlerons aussi d'hystérie mentale transitoire sous l'influence de la fatigue extrême. La douleur, nous l'avons vu
dans une observation personnelle, peut donner lieu à la même fatigue cérébrale que les autres excitations et donner naissance chez 1 homme sain à Tétat de baschanie.
Avec le délire, la fatigue mentale fébrile nous entrons dans un autre ordre de faits, les intoxications. Le fébricitant n'est plus en pleine possession de toute sa conscience, il est toujours en proie soit à une certaine dépression, soit à une excitation qui peut aller jusqu'au délire, mais nous croyons qu'il s'agit simplement là d'une intoxication du cerveau par l'acide carbonique. Ce sera le même fait qui se reproduira chez les mourants pour causer cet état mental particulier que nous avons étudié après M. Féré. Il faut également faire une part, dans la production de ce rétrécissement de la conscience, à l'influence de la congestion et de l'anémie cérébrales; la peur, qui est l'émotion qui peut le plus facilement et le plus transi toi rement amener l'anémie cérébrale, est souvent l'occasion d'actes absolument inconscients.
Comme type d'intoxications par substances absorbées, nous prendrons l'alcool qui, comme tous les excitants cérébraux, agit de deux façons : d'abord en développant énormément l'activité cérébrale inconsciente, puis en amanant une période de dépression profonde, coma ou simple sommeil, suivi d'une autre période de dépression moins grande où l'individu a bien, conscience de lui-même, mais se sent la tête vide, incapable de tout travail sérieux, n'est plus en possession de luimême. Nous ne referons pas ici la description de la période d'excitation de l'ivresse, que nous avons donnée d'après M.Richet; mais nous ferons remarquer le lien étroit qui réunit entre eux tous ces états d'affaiblissement de la conscience, et en particulier le rapport des émotions et de l'ivresse. L'homme calme, maître de lui et qu'aucune circonstance extérieure ne vient exciter, ne se grise que lentement ; celui qui vient
d'éprouver une joie violente, qui lete un succès, se grise rapidement et sans s'en apercevoir ; celui qui, à moitié gris, apprend tout à coup une heureuse nouvelle, passe tout d'un coup à une période beaucoup plus avancée de Tivresso; les deux influences s'additionnent pour produire le rétrécissement de la conscience.
L'opium, le hachisch, la belladone, l'absinthe, l'éther et le chloroforme à faible dose agissent de la mênje façon sur l'intelligence, et tous ces états sont caractérisés par la persistance pendant l'état sain, d'une partie des souvenirs. L'éther et le chloroforme, parmi ces poisons de l'intelligence, permettent d'arriver graduellement à l'état second complet sans souvenir au réveil et de reproduire ainsi expérimentalement ce qui se produit naturellement dans le rêve que nous avons vu passer de l'état de rêve demi-conscient (période des hallucinations hypnagogiques de Maury) à celui de rêve sans souvenir au réveil, puis de rêve parlé, puis de rêve avec mouvements et, enfin, de somnambulisme.
Tels sont les cas dans lesquels nous pourrons constater le rétrécissement du champ de la conscience chez l'individu normalement sain ; on ne peut pourtant poser aucune règle précise, car, même parmi les individus que nous devons considérer comme sains, la puissance mentale varie considérablement de l'un à l'autre et telle excitation qui ne pourra être supportée par l'un sans amener de dépression, passera inaperçue chez l'autre.
Il est un point pourtant où la débilité mentale devient telle qu'elle est réellement morbide, et c'est à partir de cette limite, vague et indécise, que nous considérerons nos sujets comme des hystériques, dans le sens que nous avons donné à ce mot, c'est-à-dire dans le sens d'individus ayant le champ de la conscience rétréci, car nous ne nous sommes pas occupé
des phénomènes somatiques de Thystérie. Ces individus auront le caractère que nous aurons décrit, seront la plupart du temps hystériques dans lucception complète du mot et, ce qui prouve encore plus l'analogie de ce rétrécissement permanent Avec les rétrécissements transitoires que nous venons d'étudier, c'est la facilité avec laquelle toutes les causes d'excitation amènent chez eux le rétrécissement encore plus grand; la rapidité avec laquelle les hystériques se grisent, par exemple, et le manque presque constant chez eux de souvenirs après l'ivresse, souvenirs qu'il est pourtant facile de rappeler par l'hypnose.
Les manifestations de l'état second se produiront bien plus facilement chez eux, car, ainsi que nous l'avons dit, l'inconscient étant chez eux bien plus développé à l'état normal, se trouvera d'emblée mieux organisé, et si l'homme sain, dans l'ivresse, puisque nous avons pris cet exemple, présente presque immédiatement après la période d'excitation dont il gardera le souvenir une période de dépression, l'hystérique présentera une période transitoire dont il ne gardera pas le souvenir et qui sera un véritable état second.
Plus l'inconscient agit et mieux il s'organise; chez l'hystérique, chez le somnambule spontané, le fait est normal; dans l'hypnose provoquée, tous les expérimentateurs ont remarqué le développement plus grand des phénomènes somnambuliques à chaque séance ; l'inconscient s'organise, et bientôt le sujet, difficile à endormir au début, devient plus docile. C'est pour la même raison que l'individu sain psychologiquement opposera beaucoup plus de résistance aux manœuvres hypnogènes que le malade et surtout que les alcooliques et les intoxiqués d'une façon quelconque par vin des « poisons de l'intelligence ». M. Brémaud a signalé plusieurs cas de jeunes gens hypnotisables lorsqu'ils s'adonnaient à l'alcool ou à d'autres excitants, cessant de l'être lorsqu'ils s'étaient corrigés; nous avons pu
vérifier le même fait et nous terminerons notre travail en mettant, une fois de plus, en garde contre les dangers de l'hypnotisme. La suggestion, l'hypnose provoquée sont des moyens thérapeutiques puissants, dont le médecin peut et doit savoir se servit', mais dont il faut n'user que le moins possible et avec précaution, car ils agissent sur Tétat mental de l'individu au même titre que les poisons de l'intelligence, resserrant tous les jours l'étendue de sa conscience.
Le médecin, l'hypnotiseur qui ont fait d'un individu sain un sujet d'expériences, en ont fait aussi un débilité mental et sont aussi coupables que s'ils l'avaient conduit à la morphinomanie ou à l'alcoolisme.