CHAPITRE IV
CHARLEMAGNE ET ALGUIN;
Charlemagne et Àlciiin , un empereur et un tnoine , tels sont les hommes qui figurent au premier rang dans les modestes annales que nous allons dérouler sous les yeux de nos lecteurs. L'alliance de ces deux noms n'est ni fortuite ni arbitraire : elle est l'expression de ce qui se passait au sein de la société; le clergé d'une part, de l'autre l'empereur; le pouvoir ecclésiastique et le pouvoir laïque; dans l'éducation, comme partout ailleurs, vous les voyez constamment agir de concert et se prêter un mutuel appui. Si Alcuin, comme on le pense généralement, appartenait à l'Ordre de Saint-Benoît, il n'en représente que mieux la physionomie de l'époque. Cet Ordre, en effet, à partir du vi^ siècle, c'est-à-dire dès son origine , acquit dans l'éducation une prépondérance marquée; il la conserva jusqu'à la formation définitive des universités, jusqu'à la naissance des familles religieuses de saint Dominique et de saint François , deux faits accomplis entre le xn^ et le xiii^ siècle j et dont la coïncidence nous semble toute providentielle. Ainsi se déploie, du vi® au xu* siècle, une vaste période qui pourrait, à notre point de vue spécial, recevoir le nom de période bénédictine. Au milieu nous apparaît Charlemagne, non pas créant dans le vide, mais rassemblant
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SOUS sa liiàin puissante les éléments dispersés autour de lui. Comme il n'est guère possible de parcourir tout d'une haleine un espace si étendu, nous réserverons pour notre cinquième chapitre les temps postérieurs à Gharlemagne (1); Dans la seconde moitié du yf siècle , nous l'avons déjà dit, avec les Lombards, la stérilité et les ruines prennent possession de l'Italie. La culture des intelligences , dans de justes proportions et sur une yaste échelle, devient désormais impraticable. Aussi Gassiodore se plaignait-il de n'avoir pu , en joignant ses efforts à ceux du pape saint Agapet, fonder à Rome des écoles d'Ecriture sainte, qu'il aurait voulu voir rivaliser avec celles de Nisibe et d'Alexandrie. L'Ecriture sainte, suivant sa pensée bien arrêtée, n'aurait marché qu'avec le cortège de toutes les sciences humaines. Gassiodore exprime son regret en ces teriiies : « L'embrasement de la guerre, les troubles sanglants auxquels l'Italie est en proie ont opposé à mes désirs des obstacles insur-
(1) « Dieu, qui ne crée rien de solitaire dans la nature , n'agit pas autrement dans Thistoire : comme il s'y prend deux cents ans d'avance , et qu'il remue toute la Grèce pour susciter Alexandre; comme il fouille jusqu'au fond des entrailles de Rome , par les discordes , par les guerres civiles, pour en faire sortir César; de même il ne juge pas que ce soit trop des convulsions delà barbarie, des résistances désespérées de la civilisation pendant trois siècles, quand il s'agit de produire Gharlemagne. C'est l'honneur de ce grand homme que tout aboutisse à lui dans ce qui le précède, qu'on ne puisse l'éviter, et qu'on arrive à lui par quelque chemin qu'on marche , par les lettrés Comme par la religion et le gouvernement. Au lieu d'une colonne isolée dans le désert, c'est le beffroi qui couronne une ville, au pied duquel on arrive de toutes les portes , dont l'inévitable perspective se représente au détour de chaque rue , et dont la cloche règle le sommeil et le réveil d'un peuple. » — Études ge7'maniques pour servir à l'histoire des Francs, par M. Ozanam, t. Il , pag. 527, dans le chapitre intitulé : Les écoles.
Bien à tort, avant de rédiger les présentes pages, nous n'avions pas lu ce chapitre de M. Ozanam. Nous nous sommes rencontré en plus d'un point avec le savant et consciencieux professeur, ce qui n'est pas pour nous un médiocre encouragement. Néanmoins nous avertissons nos lecteurs qu'ils trouveront chez lui de précieux documents dont nous n'avons point fait usage , et 5 dans tous les cas , le contrôle de nos propres recherches.
ET ALGUll^. ^^
nlontàbles. En des temps si agités, il n'y a plus place pour les occupations de la paix.»
Cette situation s'aggrave encore sous le pontificat de saint Grégoire le Grand. En prononçant ses homélies sur Ezéchiel, le pape entend gronder au loin le torrent qui menace l'Italie: Agilulfe a passé le Pô ! Il marche à grandes journées sur Rome ! Un peu plus tard , il voit rentrer en désordre, dans l'enceinte de Rome, des citoyens cruellement mutilés par les barbares; leurs compagnons ont été prison tués. Enfin, la voix du pasteur s'éteint au milieu des gémissements de son troupeau ; il déclare qu'il met fin à ses discours , et que désormais il a pris la vie en aversion (1)?
Aussi , lorsque^ en 680, le pape saint Agathon envoie ses légats au sixième concile général , il se croit obligé d'excuser par le malheur des temps l'infériorité de leur savoir. Le clergé romain joint sa voix à celle du pontife (2). On lit dans la lettre synodale qui fut remise aux légats pour l'empereur d'Orient : « Vous avez demandé des hommes d'une science éminente. Si vous parlez de cette science qui entretient la piété, l'orthodoxie en fait tout le prix; s'il s'agit d'éloquence profane, personne, pensons-nous, ne peut aujourd'hui se flatter de posséder cette science éminente ; car ce pays est en proie à la fureur et à l'effervescence de toutes les nations, et nous avons à supporter, tantôt l'oppression des barbares, tantôt les invasions et le pillage. »
Et cependant cette malheureuse et féconde Italie ne sera pas entièrement épuisée ; du moins elle réparera prompteliient ses pertes. Au siècle suivant, elle donne à Gharlemâgne plusieurs savants hommes, entre autres Pierre de Pise,
{\yHomil. in Ezech., 1. II , prœf. et hom; iilt.
(2) Voir la lettre synodale adressée à reiilpereiir, àp. Labbe , t. Vtl ; col. 1189.