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CHAPITRE III

SAINT JEROME ET SAINT AUGUSTIN

La science profane est subordonnée à la science sacrée • Tune est le moyen, l'autre la fin. Mais , d'après un axiome fort simple et consacré d'ailleurs par la scolastique, ce qui a le premier rang dans notre intention n'a que le second dans l'exécution . Il s'ensuit que les études profanes doivent , en thèse générale , précéder les études sacrées et leur pré-^ parer la voie.

Le but de chaque étude et l'ordre à établir entre les différentes études sont donc deux choses qui se correspondent et s'enchaînent inévitablement l'une à l'autre,

Relativement à l'ordre des études , nous poserons deux questions : premièrement, quels étaient les auteurs classiques à l'aide desquels était enseignée la grammaire, le premier des sept arts libéraux ? Secondement , à quel âge commençait-on ce cours de grammaire? Le but que les saints Pères se proposaient dans l'étude des lettres profanes sera l'objet d'une troisième question. Nous résoudrons ces trois questions à l'aide des faits exposés dans notre précédent chapitre et dans celui-ci.

Ainsi , à mesure que nous avançons , se développent les principes les plus essentiels qui régissent la pédagogie chrétienne.

Nous ne sommes pas encore quittes envers le iv^ siècle, époque féconde en docteurs éminents. Dans l'Eglise grecque nous nous sommes adressé à saint Grégoire de Nazianze et

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à saint Basile le Grand ; FEglise latine nous présente saint Augustin et saint Jérôme. En présence de tels noms, notre choix ne pouvait être douteux. Nous jetterons ensuite un rapide coup d'œil sur le v^ siècle. Arrivé au vi^ siècle, en pleine invasion des Barbares , nous interrogerons des hommes qui peuvent être considérés à bon droit comme les dépositaires de la tradition , fidèlement transmise par eux au moyen âge. L'ordre des temps nous invite à nous occuper d'abord de saint Jérôme.

11 y a du merveilleux dans l'histoire de saint Jérôme , et je ne sais quelle austérité grandiose qui s'empare des imaginations. Sa retraite à Bethléem , où il cherche un refuge contre les séductions de Rome, les cruelles tortures qu'il inflige à sa chair, la trompette du jugement qui le réveille en sursaut au fond de sa grotte, tout cela, joint à l'aspect étrangement sombre que lui prêtent les traditions de la peinture, contribue à faire de lui le type populaire d'une pénitence héroïque et mêlée de prodige. Se préoccupe-t-on , par hasard, de son existence littéraire, un songe (songe austère et merveilleux comme tout le reste) domine cette partie de sa biographie. Traîné au pied du souverain juge, à la première question de son interrogatoire il a répondu qu'il était chrétien : ce Tu en as menti , reprend Jésus- Christ, tu es cicéronien et non pas chrétien ; car oi^i est ton trésor là est ton cœur. » Après quoi , il est fustigé et n'obtient sa grâce que sur la promesse solennelle de ne plus lire , de ne plus garder auprès de lui aucun auteur profane : Domine, si unquam hahiicro codices sœculares , si legero, te negavi (1).

Nous plaignons les esprits sceptiques auxquels ces pages

(1) s. Hierony., Ep. 18, ad Eustochiim, opp., t. IV, part. 2% col. 42. Ed. Maur.

paraîtront plaisantes par le sérieux avec lequel nous examinons ce point de l'histoire de saint Jérôme. Pour nous , il n'y a pas ici de légende ; c'est le saint docteur qui raconte lui-même ce qui lui est arrivé : nous respectons et le récit et son auteur.

Nous n'aimons pas beaucoup non plus la légèreté avec laquelle ce fait fut apprécié en certaine rencontre , à ce que raconte Ange Poîiticn. Un jour, dans un cercle de savants et de lettrés, la conversation venant à tomber sur saint Jérôme, il fut question de la peine corporelle qu'il avait subie, parce qu'il était plus cicéronien que chrétien. Théo-dore Gaza , qui se trouvait là , se prit à dire agréablement que le saint n'avait pas mérité cette peine, et qu'il était bien innocent du crime qu'on lui imputait. On rit , et la chose en demeura là. Belle conclusion, en vérité ! Mais nous ne sommes pas, pour nous , si faciles à contenter, Et quant à l'éloquence de saint Jérôme , nous trouvons beaucoup plus sensée la réflexion que fait , à propos de ce méchant mot, le P. André Schott : a S'il faut appeler cicéronien quiconque sait traiter un sujet avec abondance et avec éclat , nul doute que saint Jérôme était cicéronien (1). »

Nous sommes donc, de notre propre aveu , mis en demeure d'expliquer ce récit. Dirons-nous qu'après tout il ne s'agit que d'un songe? Mais ce songe, le saint docteur y attache une véritable importance ; mais il le regarde comme un salutaire avertissement; mais il croit que sa conduite lui avait attiré en cette circonstance des reproches mérités. Ne pas reconnaître ces choses, c'est interpréter d'une manière dérisoire sa lettre à sainte Eustochie, oii le songe n'est raconté que pour prémunir cette vierge contre

(1) Andr. Schott., Tullianœ quœstiones , pag. 99.

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la lecture des auteurs profaues. Encore une fois, rien ne nous autorise à ne pas prendre au sérieux le langage de saint Jérôme.

Mais si le saint s'avoue coupable, et avec raison , il ne s'ensuit nullement, ce me semble, que tout autre, dès qu'il lira Cicéron ou tel auteur profane que ce soit, se trouve enveloppé par ce seul fait dans la même culpabilité. Il suffit, pour qu'il y ait lieu à appliquer cette distinction, que le solitaire de Bethléem ait eu à remplir à cette époque des devoirs tout personnels , et qui s'étendaient bien au delà des règles ordinaires de la morale chrétienne. Et nous ne serons pas en peine de montrer oh avaient pris naissance ces devoirs, plus étendus pour lui que pour d'autres.

Qu'était-il venu faire dans sa retraite ? Deux choses : réprimer les penchants de la chair et doter le monde de ses traductions, de ses commentaires de la Bible. ïl m^mquait à ce double but lorsque, interrompant l'étude des prophètes, il se remettait à lire Plaute et Cicéron. Chacun de ces auteurs évoquait dans sa solitude les souvenirs encore récents d'une jeunesse mondaine, ou plutôt le transportait lui-même du lieu de sa pénitence au théâtre, au barreau , au sein des sociétés voluptueuses de Rome. On sait que les rudes fatigues de la traduction et les aridités de la langue hébraïque étaient seules capables d'apaiser l'effervescence de ses passions. Si donc il eût cédé alors à un attrait littéraire assez innocent pour tant d'autres, peut-être ne fût-il jamais devenu un saint, et ne posséderions-nous pas dans ses écrits une des sources les plus précieuses de l'érudition biblique (1).

(1) Le P. André Schott, que nous citions tout à l'heure , résout ainsi la

question : « Thesini ad hypothesim, ut rhctores nominant, hoc est, infi-

flitam quœstionera ad linitam revocemus. Oratores quidem, et in his potissi-

ET SAINT AÙGlîSTrN. -45

On aurait vraiment mauvaise grâce à nous contester la légitimité de cette interprétation. Car si, d'une part , Cicéron est parmi les auteurs profanes un des moins pernicieux; si saint Jérôme, d'autre part, lorsqu'il le lisait et qu'il en fut justement puni , avait atteint la maturité de l'âge, faute de reconnaître pour lui des devoirs spéciaux, nous allons trouver à l'instant bien des coupables* A ce compte, je connais peu de programmes d'études auxquels on ne puisse reprocher de bien criminelles concessions faites à la coutume et à l'esprit du siècle. Gardons-nous donc de rien avancer qui ne soit toujours vrai.

Reste à discuter la valeur de ce serment : « Domine , si unquam hahuero codices sœculares, si legero, tenegavi. » 11 faut bien que saint Jérôme n'y ait pas vu le principe d'une obligation véritable, puisqu'il n'a pas persévéré dans la tempérance totale que des termes si formels sembleraient exiger. Et cela n'a pas échappé à ses contemporains. Rufm j ce moine d'Aquilée, défenseur d'Origène et entaché de quelques-unes de ses erreurs, Rufm , qui , d'ami de saint Jérôme était devenu son ennemi , depuis qu'il avait ren-^ contré en lui un vigoureux adversaire , abusant peut-être de son ancienne liaison avec le saint, nous a révélé, non sans aigreur , cette partie de sa vie. Ne pouvant prouver que saint Jérôme , lui aussi , est origéniste ^ il s'attaque à

mura Cicero, legendi illi quidcm, sed opportuna in œtate, ac puerili potius quam senili. Quemadmodiim et poctica tenerœ est œtatis Ttaiyvcov quiddam atque e^ercitatio ludicra, non seniim, non Dei verbum de superiore loco ihtefpretantium, non S. Scrlpturam explanantium ac Propbetas : non ergo Hieronymi : ne quod est gravius utiliusque olficium, liiscc dicendi illecebris delinitus deseruisse videatur. Non secus atque miles cxauctorari , pœnasquc militise dare solitus est qui stationem in acie vi metiique deseruissct , aut infi-equens ad signa Ycnisset, » Ibid. pag. 108.

On voit que cette explication s'accorde de tout point avec la nôlre. On en trouvera une toute semblable dans la Rhétorique ecclésiastique de Louis de Grenade, 1. I, chap. v.

ié SAINT JÉROÎIË

son existence privée, dans laquelle il croit avoir surpris cetié violotion sacrilège d'un solennel engagement. Les accusations de Rufîn , les réponses de saint Jérôme , nous fournissentsur l'état des études à cette époque des lumières que nous ne pouvons négliger.

Et d'abord, par une tactique assez insidieuse, Rufin se garde bien d'intenter du premier coup une accusation de parjure; mais il envoie en avant le rhéteur Magnus, comme pour engager le combat. Celui-ci écrit à saint Jérôme, et , vers la fin de sa lettre, qui roulait sur un autre objet {in cake epistolœ)^ il lui demande avec une apparente indifférence d'où vient qu'il lui arrive quelquefois de citer dans ses ouvrages les auteurs profanes. Saint Jérôme devina parfaitement d'où provenait cette question, et quelle autre main avait guidé la main de Magnus; ce qui ne l'empêcha pas d'adresser à celui-ci une réponse catégorique. L'usage des auteurs profanes, y est-il dit, n'est pas illicite; on peut le justifier par un grand nombre d'autorités et d'exemples respectables. Les écrivains de l'ancien et du nouveau Testament, les Pères de l'Eglise grecque et ceux de l'Eglise latine (que saint Jérôme énumère avec soin) viennent à l'appui de cette assertion. Qu'on ne dise pas enfin que cela n'est légitime que dans le cas oîj l'on a affaire aux païens, on peut en user de même en toute espèce de controverse ^ c( car les livres de tous les chrétiens sont pleins de ce genre d'érudition (1). » Tel était le contenu de la lettre à Magnus, où il faut chercher le fond de la doctrine de saint Jérôme sur cette matière.

C'est alors que Rufin lance son réquisitoire, dans lequel il accumule des charges qui , à ses yeux , devaient être ac-

(1) Ep. 83, ad Magnum , ibid., col. 654.

câblantes. Qu'on en juge par les traits suivants. Après avoir raconté le songe et le serment de saint Jérôme : « Maintenant, dit-il, prenez, je vous prie, la peine dé relire ses écrits , et voyez s'il s'y rencontre une seule page qui ne l'accuse d'être redevenu cicéronien , et où il ne dise: Notre Cicérôn , notre Horace , notre Virgile... On pourrait presque affirmer que dans ses ouvrages les citations des auteurs profanes surpassent de beaucoup, en nombre et en étendue j celles des prophètes et des apôtres... Même lorsqu'il écrit à des vierges ou à de pauvres femmes qui ne demandent qu'à trouver dans nos livres saints des sujets d'édification , il ne manque jamais d'assaisonner ses lettres de citations d'Horace, de Cicéron et de Virgile... Ce que je dis est notoire pour quiconque a lu ses écrits ; il n'est nul besoin ici de lémoins (1). » Mais c'était peu de ce premier chef d'accusation. Après l'avoir longuement développé, Rufin en entame un autre beaucoup plus grave.

c( Ajoutez à tout ce que j'ai dit un fait qui n'est pas sujet à Commentaire, il n'y a pas fort longtemps qu'il a rempli , dans le monastère de Bethléem , l'office de grammairien. Là, il expliquait son Virgile avec les comiques, les lyriques et les historiens, aux jeunes enfants qu'on lui avait confiés pour leur inspirer la crainte de Dieu. Bref, il enseignait ces auteurs païens , qu'il ne lui était plus permis de lire sans renier Jésus - Christ , après le serment qu'il avait fait (2).» Ainsi nous trouvons , dans les pièces de ce curieux procès, les attributions du grammairien bien nettement définies: la grammaire était tellement identifié %\ec les auteurs profanes que le serment de saint Jérôme^ s'il eût été obligatoire, lui en eût à jamais interdit l'enseignement.

(1) Rufinus , Invectivarmn in D. Hierori, 1. II , ibid., col. 416.

(2) Ibid., col. 420.

iS SAINT JEROME

Mais il est juste d'entendre les deux parties; voyons ce que répondra saint Jérôme. Chose étrange î lui qui prend à tâche, dans toute cette controverse, de ne laisser à son adversaire aucun avantage, lui qui défend sa réputation, parce qu'il sait bien que le succès de la bonne cause y est en partie attaché, il témoigne sur ce seul point une extrême indifférence. Non-seulement il n'oppose à Rufin aucune dénégation; mais, faisant un jeu de son apologie, il se montre tout prêt à retomber dans la faute qu'on lui impute. En l'entendant parler, on se rappelle le jeune Ovide qui, châtié parce qu'il fait des vers, en fait encore en promettant de se corriger. « Puisque Rufin insiste sur la violation sacrilège du serment que j'ai fait en songe, je répondrai : J'ai promis de ne plus lire les auteurs profanes? Ma promesse est pour l'avenir, elle ne m'oblige pas à effacer le souvenir du passé. Et comment vous rappelez-vous, demande-t-il, ce que vous n'avez pas relu depuis tant d'années? Si je m'avise encore de répondre par quelque passage des anciens , et de dire par exemple :

Adeo in tBneris consuescere multum est !

(Virgile.)

je tombe, par le fait^ sous l'accusation que je veux éviter, et je fournis dans ma défense de nouveaux griefs à mon adversaire. Faut-il donc que je me mette à établir longueiiient un fait suffisamment prouvé par le sens intime de chacun? Qui de nous ne se rappelle son enfance?» Et Comme preuve de la fidélité de sa mémoire à lui garder les souvenirs de son jeune âge, il raconte une anecdote de sds premières années. Ecolier indocile, il s'échappe pour se divertir toute une journée dans le quartier habité par les esclaves de la demeure paternelle; mais on le poursuit, ou

ET SÀîNï AUGUSTIN. 49

l'atteint entre les bras de son aïeule, où il avait cherché un refuge j et il est ramené captif à son précepteur irrité. « Groyez-moi, dit-il ensuite à Rufin , les souvenirs d'enfance sont très-vifs (1). »

Que prouve tout ceci? Que saint Jérôme (né d'ailleurs de parents chrétiens) avait, dès sa première enfance, reçu les leçons d'un grammairien, et qu'il avait tellement étudié sous lui Virgile, Horace et Cicéron, qu'il ne devait avoii^ aucune peine à les ciler dans un âge avancé, supposé même qu'il n'en eût pas rafraîchi le souvenir. Ce fait est précieuk pour nous, sans doute , mais je ne pense pas que Rufin s'ert contente; il ne prouve rien contre la dernière accusation. Aussi saint Jérôme n'a-t~il pas prétendu se défendre par ce moyen; il a voulu seulement donner quelques instants le change à son adversaire, et se jouer de l'àpreté qu'apportait celui-ci dans une question toute personnelle. 11 fait encore la même chose lorsqu'il dit à Rufin, par manière de représailles : « Mais d'où vous vient à vous-même cette merveilleuse éloquence? Je me trompe fort ou vous liseîi Gicéron en cachette (2). » Cette partie de sa défense n'est donc rien moins que sérieuse. Il la termine par ces mots : c( Voilà ce que j'aurais à répondre si j'avais fait, étant éveillé, la promesse dont on me parle. Mais, voyez un peu l'effronterie , on ose m'attaquer au sujet d'un songe ! (3) »

C'était donc en songe que saint Jérôme avait prononcé le fameux serment. Nous le savions déjà, mais ces dernières paroles nous prouvent de plus qu'il n'avait pas cru devoir ratifier à son réveil un engagement de cette nature. Sanë doute, venant ensuite à réfléchir sur sa conduite passée, il

(1) s. Hierony., Apologia adversus Hufinum, 1. 1, ibid., cbl. 383.

(2) Ibid., col. 385.

(3) Ibid.

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prit pourravenir de sérieuses résolutions; résolutions subordonnées dans la pratique aux règles de la prudence et de la discrétion , mais qui ne fixaient pas , comme ce serment , d'une manière absolue et invariable, la limite de ses devoirs. Il a pu s'autoriser du changement qui s'opéra alors dans sa conduite, et de la manière extraordinaire et même providentielle dont il avait reconnu son égarement, pour donner à la vierge Eustochie une utile leçon • lui-même il a profité de cette leçon. Mais aujourd'hui le solitaire de Bethléem touche au terme de sa carrière, les illusions de sa jeunesse ont disparu , son corps est affaibli par l'âge, les travaux et les macérations , il a accompli la tâche laborieuse qu'il avait reçue en partage; c'est alors que de jeunes enfants chrétiens sont confiés à ses soins, et lui, avec cette humble condescendance qu'un autre siècle admirera dans Gerson, il s'abaisse jusqu'à cet âge; le grand théologien se fait grammairien , l'interprète de Moïse et des prophètes se met à expliquer Gicéron et Virgile. Rufin ne comprit pas, à ce qu'il paraît , ce qu'une telle conduite renferme de simplicité et de mansuétude chrétienne. Fallait-il donc le lui dire? Nous devinons pourquoi saint Jérôme néglige de se justifier sur un pareil fait, et réduit, en dernière analyse, toute sa réponse à ses mots : « Il faut que vous soyez bien en peine de tous mes actes pour vous mettre à examiner ce que j'ai fait ou dit pendant mon sommeil (1). »

Nous savons maintenant comment saint Jérôme entendait l'éducation des jeunes gens : sa conduite nous Ta montré. Si nous voulions connaître ses principes sur l'éducation des vierges consacrées à Dieu, l'instruction à Eusto^ chie, déjà citée, et deux lettres adressées, l'une à Lœta ^

(i) s. Hierony., Apoiogia odversus Rufinum, 1. I, iè/n'., col. 385.

ET SAl.XT AUGUSTIN. oi

l'autre à Gaudence, nous satisferaient pleinement. Ici les psaumes et les prophètes prennent la place de Virgile et d'Horace , saint Cyprien et saint Hilaire sont substitués à Cicéron et à Quintilien; mais aussi n'est-il plus question d^étiides classiques. Qu'on veuille bien de plus se souvenir qu'Horace, par exemple, était encore à cette époque un chansonnier à la mode et nullement expurgé. Il faut voir comme le saint docteur stigmatise les femmes qui s'adbnnaient à cette belle littérature (1). Elles font de petits vers , elles poursuivent la réputation de belles parleuses , elles bégaient entre leurs dents et croient qu'il serait de mauvais ton d'articuler les mots en entier : c'étaient les précieuses du temps. Rien de plus sensé que d'interdire aux vierges chrétiennes, qui d'ailleurs n'en avaient que faire, l'usage de cette sorte de livres, et de leur ôter par là tout contact , toute ressemblance avec ces femmes aux goûts frivoles et mondains.

Pour compléter, disons que saint Jérôme blâmait , aussi bien que saint Grégoire de Nazianze (2) , les prêtres qui négligeaient l'étude de l'Ecriture sainte pour se livrer avec passion à la littérature profane; mais en même temps il réservait, dans cette littérature, la part que réclamait l'éducation des enfants : « At nunc etiam sacerdotes Deii omissis Evangeliis et jwophetis , videmus comœdias légère i amatoria hucoUcorum versuum verha canere , tenere Virgilium,et id quod in pueris necessitatis est crimen in se facere voïuptatis (3). »

C'est sur cet exposé d'ensemble que l'on jugera des principes de saint Jérôme, bien mieux que sur le récit isolé

(1) Ep. ad Eustoch., t. IV, parte 2', col. 42.

(2) Lettre à saint Grégoire de Nysse, déjà citée.

(3) Ep. ad Damasum, t. IV, parte 1^, col. 183;

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d'un songe, mieux que sur des passages détachés de sa lettre à Lœta. J'en suis encore à me demander comment on a pu le transformer en adversaire déclaré de la littérature puisée aux sources profanes, lui qui réclame le droit d'en faire usage dans ses commentaires, lui qui la trouve nécessaire pour bien comprendre Moïse et Salomon , lui l'auteur de la lettre à Magnus, lui enfin qui , dans sa vieillesse devenu grammarien , enseigne à des enfants ces auteurs profanes qu'il avait étudiés dans son enfance sous un grammarien.

A mesure que nous pénétrons plus avant dans la doctrine des saints Pères, il devient moins nécessaire de dénouer une à une les difficultés et de faire évanouir, en les confrontant, les apparentes contradictions qui se rencontrent dans leurs écrits. Comme on l'a vu déjà plus d'une fois, leur pensée, pour s'expliquer, n'a besoin que d'être rapprochée des circonstances qui l'ont fait naître. C'est une règle de critique aussi simple que rigoureuse , dont nous laisserons souvent l'application à nos lecteurs.

Nous insisterons peu, en conséquence, sur les pages fameuses où saint Augustin déplore avec éloquence les influences funestes auxquelles il fut soumis dans sa première éducation (1). Jamais ces grammairiens enthousiastes, qui communiquaient à leur élève l'étrange ivresse qu'ils puisaient eux-mêmes dans une lecture passionnée de Virgile, ne serviront de modèles à des maîtres vraiment chrétiens : ils remplissaient bien mai, assurément, les intentions maternelles de sainte Monique. C'est dans les livres f/e VOrdre et dans ceux de la Doctrine chrétienne qu'il faut chercher la pensée de saint Augustin sur les éludes. Là , en effet, il

(1) Confess.^ 1. I, c. xvi et seqq.

ET SAINT ArGUSTrN. 53

traite cette matière , non pas en passant et comme par rencontre, mais avec suite et méthode, en déployant cette largeur de vues, celte fécondité d'aperçus qui lui est propre, et en versant à pleines mains la semence qui doit germer un jour au sein de la tradition catholique. Nous nous trompons fort, ou le moyen âge a emprunté sa pédagogie, du moins quant aux éléments essentiels , à ces deux ouvrages. On conçoit que nous n'en pouvons donner ici qu'une analyse fort succincte.

Une suite d'entretiens que saint Augustin eut avec quelques amis qui l'avaient suivi après sa conversion dans une villa des environs de Milan, tel est le fond des deux livres de V Ordre. Là était Monique, depuis quelque temps la plus heureuse des mères ; là était Alype, qui possédait plus que tout autre le cœur d'Augustin; là enfin quelques jeunes gens, auxquels il cherchait à inspirer l'amour de la vérité et le goût de la science qui mène à Dieu. Souvent cette petite société se réunissait pour traiter de graves questions, que le maître avait fait surgir à propos des plus vulgaires incidents qui lui étaient offerts par le rustique entourage de la villa. Un jour, Licentius s'était engagé à soutenir que tout dans la création et dans les événements humains est en parfaite conformité avec l'ordre universel : Trygetius engagea la lutte avec lui. Saint Augustin , tantôt simple modérateur de la discussion, tantôt auxiliaire de Licentius, tantôt prêtant main forte à Trygetius , conduisit les choses à tel point que le défenseur un peu téméraire de l'Ordre fut réduit au silence. Celte question en avait engendré bien d'autres; l'accord entre la Providence divine et l'existence du mal devait être expliqué, et personne n'était en état de le faire.

Augustin saisit cette occasion pour donner à ses jeunes

amis une importante leçon (I). Que penserait-on, deniande-t~il , d'nn maître d'école qui voudrait faire épeler les enfants avant de leur avoir appris leurs lettres? ne dirait-on pas qu'il est fou à lier? et cela, parce qu'il ne met pas d'ordre dans son enseignement. Vous aussi, avant de disserter sur V Ordre, vous devez observer Tordre dans vos études. On n'arrive pas sans préparation à la science de Dieu et de ses attributs. Mais en quoi consiste celte prépa-^ ration ? D'abord à bien vivre, ensuite à consulter en temps opportun l'autorité et la raison. Alors il montre quels sont les développements successifs de la raison, les degrés qu'elle doit parcourir pour s'élever à la contemplation des plus sublimes vérités : ces degrés , il les trouve dans les sept arts libéraux; les trois premiers, dont se composait l'ancien Trîvium, la grammaire, la dialectique et la rhétorique, fournissent à la raison son expression et perfectionnent l'instrument dont elle se sert ; les quatre autres , qui formaient le Quadrivium , savoir : la musique, l'arithmétique, la géométrie et l'astronomie , exercent la raison sur les nombres et la disposent ainsi à connaître l'unité suprême qui est en Dieu, et cette autre unité d'un rang inférieur, l'âme humaine, la raison elle-même (2). 11 importe donc de se livrer à ces études dès la première enfance , et de s'y appliquer avec ardeur et persévérance (3). Elles sont le point de départ de toutes les connaissances pratiques et spéculatives; et quant aux questions ardues de la Théodicée (il en fait l'énumération) , il faut, avant de les aborder, avoir passé par ces préliminaires ou n'y point songer (4).

(1) s. Aug-., de Ordine, l. IT , 110=^ 9.4-46, opp., t. I.

(2) Quod prius est in imentione , poslerius in executione.

(3) S. Aug., de Ordine, l. II, n» 44, opp., 1. 1.

(4) ll^id., n« 46,

ET SAINT AUGUSTIN. 'io

Ainsi, ce grand docteur apercevait dans l'enseignement, tel qu'il était alors constitué , autre chose qu'une frivole culture donnée à l'esprit du jeune homme pour l'aider à faire bonne contenance dans le monde. Nul plus que lui n'a méprisé la vaine emphase des rhéteurs et la stérile érudition des grammairiens. 11 se moque de ceux qui se croiraient perdus s'ils ignoraient le nom de la mère d'Euryale ; H a des sarcasmes à l'adresse des vendeurs de sagesse ou d'éloquence, parmi lesquels désormais il ne sera plus compté : mais les abus no lui font pas condamner l'usage ; s'il trouve sur l'arbre de la science humaine bien des branches mortes ou improductives, il veut qu'on le taille, sans aucun doute , mais non pas à la manière du jardinier Scythe : et, dans cette circonstance même, joignant la pratique à la théorie, chaque jour il faisait lire à ses élèves la moitié d'un livre de Virgile (1).

On ne manquera pas de nous demander si , conformément aux principes de saint Augustin , il est nécessaire au développement de la raison que la grammaire, par exemple, soit étudiée d'après l'antiquité païenne. II y a ici deux questions, l'une de fait et l'autre de droit. En fait, saint Augustin parlait de la grammaire suivant le sens attaché à ce mot par ses contemporains : c'était la littérature païenne qui en faisait les frais; nous l'avons déjà vu en

(1) Saint Augustin , en écrivant ses Rétractations, s'est reproché d'avoir trop accordé, dans cet ouvrage, aux arts libéraux : Quan multi sancti multum nesclunt; quidam etiam qui sciunt eus sancti non sunt. Il y a , en effet , tel passage des livrées de l'Ordre, d'où il résulterait que ceux dont l'intelligence n'a pas été cultivée suivant celte règle n'arriveront jamais à cette contemplation sublime, seule béatitude des justes en cette vie : Beatos illos quidem, cum inter homines vivunt , nescio quomodo appellem (1. TI, no 26, et ailleurs). Évidemment la correction de saint Augustin porte sur cette pensée , et le reste , où il n'est pas question des dons surnaturels , mais de la science théologique , subsiste en entier.

nous occupant de saint Jérôme. En droit, nous répondrons que le développement de la raison ne s'opère dans des conditions favorables qu'au moyen d'une littérature vraiment classique, et que la littérature classique chez les Grecs et les Romains appartient presque tout entière à l'antiquité païenne. Nous y reviendrons plus tard (1) : nous nous bornons ici à constater quelles étaient les études auxquelles saint Augustin attribuait une si haute importance.

On reconnaît dans le Traité de la doctrine chrétienne le langage d'un évoque s'adressant à son clergé. Saint Augustin n'en avait d'abord composé que les trois premiers livres , véritable introduction à l'étude de l'Ecriture sainte : plus tard il s'aperçut que la vérité une fois puisée à cette source, il fallait encore être capable de la propager par la parole, et il écrivit un quatrième livre oii il expose les principes de l'éloquence sacrée. C'est d'après cette donnée qu'il faut apprécier les quatre livres de la Doctrine chrétienne. Disons de plus, pour la rendre complète, que l'an 398, le quatrième concile de Carthage, auquel assista saint Augustin, avait publié un décret par lequel la lecture des auteurs païens était interdite aux évoques. Ainsi se trouvait réprimé l'abus dont saint Jérôme se plaignait avec tant d'énergie. Les prêtres , avertis par l'exemple de leurs premiers pasteurs qui s'imposaient cette loi , ne devaient plus sacrifier à une vaine curiosité les obligations essentielles de leur état, les études ecclésiastiques. Peut-être (et ce n'est là de ma part qu'une conjecture) y eut-il par suite un de ces revirements d'opinion qui poussent aux extrêmes. On pourrait le croire en lisant l'ouvrage de saint Augustin. Tout en distinguant les personnes et les choses, en assignant

(1) Dans notre dixième et dernier chapitre.

ET SAIi\T AUGUSTIN. 57

à chaque âge, à chaque profession ce qui lui cou\ienl, il insinue plus d'une fois , en certains endroits il affirme que la critique sacrée ne saurait se passer du secours des sciences profanes, des sciences d'origine païenne. 11 venait de parler de la musique, cet art qui doit son nom aux Muses; il ne faut pas, observe-t-il , la mépriser pour cela, elle peut aider à l'intelligence de l'Ecriture. Mais cette solution de détail ne le satisfait pas ; il annonce qu'il va traiter comme il convient un sujet d'une aussi haute importance, et déterminer au juste ce qu'il est permis , ce qu'il est interdit d'emprunter aux païens (1).

Alors , avec sa large méthode , il divise toutes les connaissances en deux branches principales, rangeant d'un côté celles dont l'objet est d'institution humaine, de l'autre celles qui naissent par l'observation d'un objet préexistant et antérieur à la science. Les langues (2), l'écriture, voilà des connaissances d'institution humaine ; elles sont arbitraires , changeantes et de pure convention. Il n'en est pas de même de l'histoire et de la dialectique. L'histoire roule sur des faits contingents, il est vrai, mais accomplis , irrévocablement fixés et placés désormais en dehors du domaine de l'homme. La dialectique repose sur la raison éternelle dont Dieu seul est l'auteur et le principe. Quand l'esprit de l'homme s'applique à l'histoire et à la dialectique , il ne fait que contempler et ne produit rien; ce sont des connaissances d'observation. Or, les unes et les autres, connaissances d'institution humaine et connaissances d'observation, se rencontrent chez les païens mêlées d'un alliage qu'il en faut séparer. Utile, superflu, nuisible , tels sont les éléments confondus dans une même masse : bien entendu , les chré-

(1) V. de Bodrina christiana , l. Il, n» 29-60, opp., t. IIL

(2) Varietas linguarum.

tiens ne doivent s'approprier que ce qui est utile; saint Augustin enseigne à le discerner du reste.

Nous ne le suivrons pas dans tous les détails de cette opération analytique. Disons seulement qu'il n'appelle vraiment nuisible que la partie superstitieuse de la science païenne. Ainsi, dans les connaissances d'institution humaine, l'utile, c'est tout ce qui tient à la vie sociale; mais il déclare nuisibles et pernicieuses les superstitions imaginées par les païens pour se mettre en rapport avec les démons. Encore distingue-t-il les livres des aruspices , oii les rites superstitieux sont enseignés, de ceux des poëtes, où ces mêmes rites n'apparaissent que sous forme de récit. Parmi les connaissances d'observation, il note comme dangereuse l'astronomie; non qu'elle soit superstitieuse en ellemême, mais parce qu'elle dégénérait de son temps en astrologie judiciaire. 11 insiste beaucoupsur l'utilité de l'histoire et de la dialectique. L'histoire profane servira d'appui à l'histoire sacrée. Tel, parce qu'il ignorait sous quels consuls Jésus- Christ était né et avait été crucifié, a cru qu'il était mort à l'âge de quarante-six ans. Au moyen de la dialectique on résoudra plus facilement les difficultés de l'Ecriture sainte; mais qu'on se garde bien, au moins, de la subtilité et du sophisme.

Il adresse ensuite à la jeunesse chrétienne de graves et solennels conseils. Voici la ligne de conduite que l'on peut tracer aux jeunes gens amis de l'étude, doués d'une belle intelligence, qui ont la crainte de Dieu et le désir de sauver leur âme. Ils n'aborderont jamais en toute confiance les sciences que l'on enseigne en dehors de l'Eglise ; mais ils en feront le discernement avec prudence et circonspection. Parmi les connaissances d'institution humaine, ils en rencontreront qui, variant au gré de la volonté, sont suspectes

de quelque erreur cachée; elles couvrent parfois de criminelles superstitions, et ils doivent alors les repousser avec horreur. Qu'ils s'abstiennent de toute superfluité, de tout luxe inutile. Mais ils ne négligeront pas ce qui a quelque valeur dans les rapports de la vie sociale. Parmi les connaissances nées de l'observation , ils emprunteront aux païens l'histoire des choses passées et présentes que l'on apprend par l'intermédiaire des sens (1) , les données expé-^ rimentales qui servent de base aux industries matérielles , l'art de la discussion et celui du nombre. Le reste, le saint docteur le regarde comme inutile.

Cette énumération paraîtra bien restreinte : elle n'est rien moins cependant. Sous le nom de discussion, disputa^ tîo , saint Augustin comprend la dialectique et la rhétorique ( n° 54. ); l'art du nombre, outre l'arithmétique, embrasse la géométrie, la musique et l'astronomie (n°56); et comme la grammaire était renfermée dans la première classe, parmi les connaissances d'institution humaine, dans ces termes, tellement circonscrits en apparence, nous retrouvons, sous un autre aspect, les sept arts libéraux.

Mais nous tenons à faire remarquer que les conseils de saint Augustin s'adressent ici à la jeunesse chrétienne. ( Adolescenlihus timentihus Deum, heatamque vitam quœrentihus. ) Bientôt, il est vrai, pour leur montrer l'utilité que l'Eglise retire de cette culture intellectuelle , il leur citera l'exemple de saint Cyprien et de Lactance, qui fréquentèrent avant leur conversion les écoles païennes. A ne voir que ce dernier passage , on pourrait s'y tromper à la

(1) Pourquoi ces mots : que l'on apprend par V intermédiaire des sens ? Pour distinguer l'histoire de la dialectique, cette autre science d'observation dont l'objet est perçu par la raison : ad rationem animi pertinentia. Nos 41 et 48.

rigueur, et croire que, dans la pensée de saint Augustin , la science des Lactance et des Cyprien fut pour l'Eglise une bonne fortune qui ne devait plus se renouveler après l'entière extinction du paganisme. Le rapprochement que nous venons de faire prouve assez clairement qu'il ne se livre pas à ces considérations rétrospectives, et qu'il poursuit un but beaucoup plus pratique.

Enfin, une grande allégorie biblique vient résumer toutes ces instructions : elle est tirée du livre de l'Exode. La terre d'Egypte où les Israélites sont captifs réprésente le monde païen. Là se trouvent des idoles, et ces lourds fardeaux dont on chargeait les épaules des fils de Jacob : images de l'antique superstition et de tout le bagage d'érudition superflue que Rome et la Grèce avaient amassé. Mais les Egyptiens possédaient aussi des vases d'or et d'argent, et de précieux tissus qu'ils avaient travaillés de leurs mains : ces tissus, ce sont les connaissances d'institution humaine; l'or et l'argent figurent les connaissances acquises par l'observation, préceptes de morale, principes de religion naturelle que les philosophes n'ont point imaginés, mais qu'ils ont extraits, pour ainsi dire, des mines de la divine Providence, qui est partout présente. Et parce qu'ils étaient injustes possesseurs de ces biens, parce qu'ils en abusaient , à l'exemple du peuple hébreu , les chrétiens les revendiqueront et les feront servir au triomphe de l'Eglise, à la propagation de l'Evangile (1).

(1) Nous croyons devoir rapporter, malgré son étendue, ce passage capital de saint Augustin : « Sicut enim ^Egyptii non soluni idola habebant et onera gravia, quœ populus Israël dctestaretur et fugeret, sed etiam vasa atque ornamenta de auro et argento , et vcstem , quac ille populus e\iens de ^Egypte , sibi potius tamquam ad usum melioreni clanculo vindicavit , non auctoritate propria, sed praîcepto Dei, ipsis Jîgyptiis nescienter commodantibus ea, quibus non benc utebantur : sic doctrina) omnes gentilium non solum simuiata et superstitiosa fignienta gravesque sarcinas supervacanei laboris habent,

hC SAINT AUGUSTIN. 64

Qu'on n'attende pas, cependant, de l'Évèque d'Hippoiie des leçons de grammaire ou de rhétorique : il déclare qu'il n'a nul dessein de se livrer de nouveau à cet enseignement; mais il est loin aussi de le déprécier. 11 trouverait mauvais que le mensonge fût seul à se prévaloir des ressources de l'art oratoire, et que la vérité restât désarmée. En conséquence, il Renvoie à d'autres maîtres les jeunes gens qui annoncent d'heureuses dispositions pour ces études, et il les invite à s'y appliquer de bonne heure. Quant aux membres du clergé que réclament déjà les besoins de l'Eglise, ils ne fréquenteront pas l'école du grammairien et du rhéteur (1) : l'Ecriture sainte, l'éloquence sacrée, telles seront leurs études.

Nous ne regretterons pas d'avoir employé quelques instants

qiiœ imusquisqiie nostriim duce Christo de societate gentiliura exicns, débet abominari atque devitare ; sed etiam libérales disciplinas usui veritatis aptiores , et quaîdam inorum prœcepta utilissima continent , deque ipso une Deo colendo nonnuUa vera inveniuntur apud eos , quod eorum taniquam aurum et argentum, quod non ipsi instituerunt , sed de quibusdam quasi metallis divinœ providentiœ , quœ ubiquc infusa est , erucrunt , et quo perverse atque injuriose ad obsequia dœmonum abutuntur, cum ab eorum misera societate sese animo séparât, débet ab eis auferrc Christianus ad usum justum prœdicandi Evangelii. Ycstem quoque illorum, id est hominum quideni instituta , sed taracn accommodata humana) societati , qua in bac vita carere non possumus , accipere atque habere licuerit in usum convertenda Christianum.

Nam quid aliud fecerunt multi boni fidèles nostri? Nonne adspicimus quanto auro et argento et veste sutfarcinatus exierit de J^gypto Cyprianus doctor suavissimus et martyr beatissimus? quanto Lactantius ; quanto Victorinus, Optatus, Hilarius, ut de vivis taceam; quanto innumerabiles Grœci ? Quod prior ipse tîdelissimus Dei famulus Moïses fecerat, de quo scriptum est, quod eruditus fnerit omni sapientia iEgyptiorum. Quibus omnibus viris superstitiosa gentium consuetudo, et maxime illis temporibus , cum Cbristi recutiens jugnm Christianos persequebatur, disciplinas quas utiles habebat, numquam commodaret, si eas in usum colendi unius Dei, quo vanus idolorum cultus exscinderetur, conversum ii'i suspicaretur : sed dederunt aurum et argentum et vcstem , suam exeunti populo Dei de iEgypto , nescientes quemadmodum illa quœ dabant , in Christi obsequium cédèrent. Illud enim in Exodo factura, sine dubio figuratum est, ut hoc prœsignaret quod sine prœjudicio alterius, aut paris aut melioris intelligentiœ dixerim. » L. II, n^s 60, 61.

(1) De Doctrina christiana , l, HI, n^ 40, et 1. IV, nos 2-4.

à suivre saint Augustin dans le développement de ses idées; il regarde de si haut, et son œil perce si loin, qu'il fait toujours apercevoir de nouveaux horizons. Les sept arts libéraux envisagés à sa manière ont , malgré leur origine païenne , une dignité , mie importance qu'on ne leur soupçonnait peut-être pas. Sans doute les hommes dont nous allons parler vont faire contraste avec cette grande figure. Rappelons-nous du moins que l'Eglise ne les a pas désavoués.

Dans le courant du iv^ siècle, le goût de la littérature antique s'était ravivé d'une manière surprenante. Les vers consacrés par Ausone à la mémoire des grammairiens et des rhéteurs de Bordeaux seraient à eux seuls un témoignage convaincant de celte recrudescence. C'étaient les derniers efforts d'une civilisation vieillie qui cherchait encore à se reprendre à son passé. Mais il y a cela de remarquable, que les hommes d'église, les prêtres, les évêques s'alarmaient peu de ces tendances, et qu'ils s'y associaient eux-mêmes fort souvent. Ainsi , dès le commencement du y^ siècle (400), saint Sulpice Sévère, un des plus grands modèles de la vie ascétique , publiait une vie de saint Martin écrite en style de Salluste; son Histoire sacrée et ses Dialogues (1), qui parurent ensuite, prouvent que ses austérités toujours croissantes ne lui avaient pas fait rompre tout commerce avec les écrivains de la vieille Rome. Plus tard, Mamert Glaudien, dans un latin qui sent l'archaïsme, recommande au rhéteur Sapaude de s'attacher surtout à Cicéron, à Gaton, à Plante, àGracchus, etc. «Car, ajoutet-il, aucun de ceux qui se sont formés sur les modernes n'a

(1) Il est curieux de voir les interlocuteurs de ces dialogues se faire honneur les uns aux autres de la qualification de scholasticus , avec le même sens que les Anglais attachent encore à celle de scholar.

i:T SAINT AUGUSTIN. 63

laissé des écrits dignes de la postérité (1). » Ne croirait-on pas entendre Juste-Lipse ou Jules Scaliger, et ne semblel-il pas qu'on soit en pleine renaissance? Si nous voûtions pousser plus loin lâ comparaison, nous trouverions dans saint Sidoine Apollinaire un autre Vida , avec cette différence, toutefois, que les poésies de Vida renferment plus de Christianisme et beaucoup moins de mythologie. Tous deux, au reste, ont dignement soutenu leur caractère d'évêque; tous deux, en des jours malheureux, ont pieusement secouru leur troupeau. Albe, sous ce rapport, n'a rien à envier à l'antique cité des Arvernes. Lorsqu'on lit les lettres de Sidoine , on ne peut se méprendre sur le goût dominant de son siècle; car il fallait bien que ceux à qui il les adressait partageassent, jusqu'à un certain point, ses préoccupations érudites. Décrit-=il une bibliothèque , à côté de saint Augustin nous y voyons figurer Varron, et toiit près de Prudence Horace (2). Se montre-t-il lui-même donnant des leçons à son fils, Térence et Ménandre sont entre leurs mains (3). Enfui, s'il faille panégyrique d'un empereur, dans le narré de son éducation, une large part est accordée aux orateurs de Rome et aux philosophes de la Grèce (4). Pauvre littérature ! pauvre poésie ! j'en conviens. Mais si mon goût réprouve le servilisme d'imitation qui s'était glissé partout, je m'incline devant ces hommes qui tinrent une assez belle place dans l'Eglise , et, pénétré de respect pour leurs vertus, je ne puis me résoudre à croire que la prudence évangélique leur ait fait complètement défaut. Une étude sérieuse de ce siècle (où se rencontrent

(1) Baluze et Mansi, Miscellanea , t. III, pag. 27.

(2) Ep. 9 , 1. II , Ap. Sirmond. Venetiis , 1728 , t. 1 , col. 503.

(3) Ep. 12,1. III, col. 540.

(4) Panegyr. Aviti, \. 174 , et Anthemii , v. 136.

ëi SAINT JÉRÙxME

aussi des Charles Borromée et des Philippe de Néri) servirait peut-être à déterminer jusqu'à quel point le pîiganisiîîe des érudits est responsable des déviations morales de la renaissance. Au reste, je ne me constitue pas Fayocat de cette petite manie Httéraire; je trouve seulement qu'on a grand tort d'en faire une sorte d'épouvantai!.

Nous choisissons , pour clore cette période, deux hommes qui représentent, sous des aspects différents, l'ancienne civilisation romaine : saint Ennode de Pavie, mort en 521, et Cassiodore , dont on place la mort dans le dernier tiers du vi^ siècle.

Si l'on veut se donner le plaisir de faire une inspection (très-inoffensive du reste) dans une école du vi^ siècle, on peut se satisfaire en parcourant les œuvres de saint Ennode. Le nom des écoliers, leur condition , leurs progrès, les sujets qu'ils traitaient et jusqu'à la matière [thema] qui leur était donnée par le grammairien Deuterius (I), tout cela nous a été fidèlement transmis par lui. Soit qu'il présentât à l'école de Deuterius un nouvel élève (2) , soit qu'il s'agît de célébrer les succès de ses protégés, les distinctions académiques méritées par eux (3), soit enfin qu'il voulût lutter de verve avec eux pour les exciter au travail (4) , il composait une de ces petites harangues que l'on nommait alors dictions [dictiones). Le style en est un peu plus obscur que

(1) Deuterius euseignait-il à Milan ou à Pavie? Grande question débattue jadis entre les érudits italiens. Chacune des deux cités revendiquait l'honneur assez rare d'avoir possédé un grammairien au vi* siècle. Sassi tenait pour Milan, Galtiet Capsoni pour Pavie. (V. Tiraboschi, Stoiia délia lettcratUra italiana, t. Ill , pag. 40.) Un examen attentif des lettres, des dictions et des poésies de saint Ennode nous a convaincu que les prétentions de Pavie étaient inattaquables.

(2) Dictiones, 8,9, 11 et 13.

(3) Dictiones, 10 et 13.

(4) Dictiones, 17, 18 et 22.

Celui des lettres de saint Sidoine. Mais il s'y rencontre parfois une noble pensée heureusement exprimée ; ce qui faisait dire au père Sirmond , vu le temps déplorable oi\ elles furent écrites , que c'étaient comme des roses de l'arrièresaison qui doivent à leur rareté même un charme tout particulier (1).

Saint Ennode fut successivement diacre et évêque de l'égHse de Pavie. li remplissait déjà l'une de ces fonctions lorsqu'il introduisit dans l'auditoire de Deulerius son neveli Lupicin (2),Arator, qui avait pour protecteur l'évêque de Milan et un enfant que le noble Ensèbe lui avait recommandé au lit de mort. Orphelins, ils sont placés sous la tutèle de l'Eglise; Ennode déclare que c'est là ce qui l'oblige à veiller à leur éducation. Quant au jeune Patère, il s'acquitte envers lui d'un devoir encore plus saint : Patère , dit-il, est devenu son fils sur les fonts baptismaux.

C'était dans un âge encore bien tendre que ces enfants abordaient l'école du grammairien. Lorsque saint Ennode présente Lupicin , il s'exprime ainsi : « On peut comparer les enfants dans leur première éducation à de jeunes re^ jetons que l'on détache de la tige maternelle et pour lesquels on cherche un sol favorable. D'abord les parents délibèrent, puis ils transfèrent au maître tous leurs droits; et ceux que la nature nous avait donnés deviennent vôtres une fois

(1) In Epist. nuncupatoria. Nous suivons rédition de Sirmond. Paris, 1611 .

(2) Plusieurs lettres de saint Ennode sont adressées à Euprépie , mère de Ltipicin^ et ce qui concerne Téducation de cet enfant y est souvent mentionné. M. J.-J. Ampère {Histoire de la littérature fi'a7içaise avant le xii^ siècle ^ t. II, pag. 214) remarque , dans les lettres adressées par saint Ennode à des femmes , une tendresse et une galanterie d'expression assez singulières et et assez nouvelles ^ et il ajoute qu'Euprépie parait èti^e la darne à laquelle il dédie le plus volontiers cette sorte de compliment, M. Ampère n'oublie qu'une chose, c'est de dire que cette dame est la sœur de saint Ennode. (Gf.,ep. 15,L II; ep. 15, 1. lll,etep. 14,1. VIL)

06 SAINT JÉROMÈ

qu'ils sont sous votre discipline (1). » Ailleurs, il exhorte de jeunes patriciens à se livrer à Fétiide avec ardeur. Noblesse oblige; c'est là son thème favori. «C'est en travaillant, leur dit-il, que vous serez dignes de vos aïeux... Voyez l'enfant du paysan; c'est au milieu des sillons qu'il presse le sein de sa mère; il est encore à la mamelle et déjà il conduit les troupeaux au pâturage;... et, sur le seuil de la vie, il apprend à connaître la sueur héréditaire dans sa famille. [Sudorem originis suœ in ipso lucis limine meditatur) (2). ï) Et dans une lettre qu'il adresse à Ambroise et à Beatus, il fait dire à la grammaire en personne qu'au milieu même de ses leçons elle se prête volontiers aux jetix des petits enfants (3).

Vous désirez savoir maintenant quels étaient les sujets traités dans l'école de Deuterius. En voici quelques-uns : Thétis pleurant la mort d^ Achille; Ménélas transporté de joie à la vue de Troie en cendres ; Junon se réjouissant de voir Antée lutter avec succès contre Hercule ; Imprécations de Didon après le départ d'Enée, etc. En vérité , n'est-ce pas le plus pur paganisme extrait d'Homère et de Virgile? Qu'on ne se hâte pas toutefois de condamner. Tout élan religieux n'a pas été comprimé par celte éducation. Ce jeune Arator, présenté à Deuterius par saint Enndde, est le même qui, devenu sous-diacre de l'Eglise romaine, lira,

(1) Dictio 8 , pag'. 489. — A la page 490 , il emploie les termes suivants :

« Stat ccce ante te parimlus nosler Paternam convenit ore pietatcm ut

qualibet oratione constUntam in vitœ limine commendet infantîàm,\.,, Gogimur subvenire in necessitate parvuli , etc. »

(2) Dictio 7, pag. 486,

(3) Parœnesis didascalica ad Ambr., pag. 44.3. Grammatica J

Cuni pusillis et jocamur inter ipsa dogmata. En sorte que la grammaire ett réellement la maîtresse de Tâge le plus tendre.

ET SAINT AUGUSTIN. 6t

dans la basilique de saint Pierre-aux-Liens , en présence du pape Vigile, du clergé et du peuple, un poëme sur les Actes des Apôtres, et cette lecture, continuée pendant quatre jours, sera souvent interrompue par les applaudissements de ce magnifique auditoire. Les sentiments patriotiques trouvent aussi entrée dans cette école, et même saint Ennode est un des hommes fort rares qui eurent la conscience parfaite de ce qu'ils faisaient j en opposant la culture des lettres à la férocité des conquérants barbares.

Le grammairien , à ses yeux , est un des soutiens de la liberté chancelante (1) ; les jeunes enfants qu'il lui présente deviendront un jour pères de la patrie (2). Une fois entre autres, par une prosopopée hardie, il s'adresse aux lettres elles-mêmes : « Prospérez, leur dit-il, vous qui fûtes Tornement d'un âge meilleur ! vous qui j par un bienfait de Dieu , avez tiré le monde de la barbarie ! Puissiez-vous y régner encore et porter remède aux maux de notre temps (3) ! » Lorsqu'on voit, après cela, les épîtres qu'il adresse à des consulaires, parmi lesquels on distingue Boèce, l'illustre et infortuné conseiller de Théodoric, on comprend que sous ces formes rhétoriciennes se cachaient des pensées pleines d'élévation et les sentiments d'un grand citoyen.

Evêque, il juge des études ecclésiastiques à la manière de saint Augustin. Une noble dame, sa parente, lui a confié son fils , engagé dans le clergé avant d'avoir parcouru le cercle des arts libéraux. Ennode s'en plaint vivement j il a honte de faire instruire un clerc dans les lettres pro-

(1) Di'cHod, pag. 49^1.

(2) Dict. 13 , pag. 509.

(3) I>?d.l2,pag. 507.

08 SXIKÏ JJÉRÔ^IE

fanes. 11 promet cependant de réparer avec prudence cette fâcheuse omission (1).

Les vœux exprimés par le saint évêque de Pavie dans l'auditoire de Deuterius ne devaient pas s'accomplir. Vers la fin de ce siècle, le torrent lombard effaçait du sol de l'Italie les derniers vestiges des écoles municipales. Mais en même temps un ami de Boèce , un autre conseiller de Théodoric, ouvrait un asile à la religion et aux lettres dans le monastère de Vivarium.

Cassiodore fut le premier à organiser dans le cloître la copie des manuscrits : il rendit ainsi à la science sacrée et profane un immense service. Ses ouvrages embrassent tous les genres d'érudition. 11 rappelle quelque part à ses religieux qu'ils trouveront dans leur bibliothèque h Rhétorique de Cicéron et les Institutions oratoires de Quintilien, réunies par lui en un seul volume, dont il a voulu faire une espèce de manuel à leur usage (2).

Est-il besoin de dire une fois de plus que la rhétorique, la grammaire, même empruntées aux païens, étaient considérées comme d'utiles auxiliaires pour l'étude de l'Ecriture sainte? Laissons Cassiodore s'en expliquer lui-même.

(( Jamais les saints Pères n'ont prétendu proscrire les lettres profanes; parce qu'elles sont d'un grand secours pour l'intelligence des saintes Ecritures. » Cette étude, remarque-t-il ensuite, a besoin d'être fécondée par la grâce divine; la lumière naturelle, quand elle est seule, est tout à fait insuffisante. Après quoi il poursuit : « Un grand nombre de Pères, instruits dans les lettres profanes et demeurés fidèles à la loi de Dieu , sont parvenus à la

(1) Ep. 9,1. IX, pag, 261.

(2) Cassiodori opéra, éd. Garet , t. II , pag, 565.

ET SAÎNT AUGUSTIN. 69

véritable sagesse. Saint Augustin en fait mention dans son livre delà Doctrine chrétienne : « Ne voyez-vous pas, dit-il, « quelles riches dépouilles d'or, d'argent et d^ étoffes précieuses c< a emportées de la terre d^ Egypte Cyprien, ce docteur élo- « quent, ce bienheureux martyr 1 Que dire de Lactance, de « Victorin, d^Optat et d^Hilaire? y) Nous y ajouterons Anibroise, Augustin lui-même, Jérôme et une foule innombrable de Pères grecs. C'est aussi ce que fit Moïse, le fidèle serviteur de Dieu, de qui nous lisons qu'il était instruit dans toutes les sciences des Egyptiens. Imitons-lcs donc, et , si nous pouvons, appliquons-nous avec une grande prudence, mais avec une ardeur incessante , à la lecture des livres tant sacrés que profanes. Qui oserait élever là-dessus quelque doute, lorsque nous avons devant les yeux de tels exemples et en si grand nombre (1) ? »

Réponde qui voudra à la question de Cassiodore.

Pour nous , lorsque nous résumions les livres de saint Augustin , parce qu'il nous eût étrangement coûté de détacher quelqu'une de ses pensées de leur magnifique ensemble, nous avons craint, nous l'avouons, qu'on ne nous suspectât d'en avoir altéré le sens. Mais Cassiodore nous justifie pleinement , et son interprétation confirme admirablement la nôtre. Qu'on veuille bien y réfléchir, cet homme fut un des fondateurs de l'enseignement claustral ; il ne parle pas ici pour lui seul , il constate la tradition qui s'est formée par une succession déjà longue et imposante d'exemples et de doctrines ; s'il pense ainsi , s'il agit en conséquence, nous pouvons conjecturer, par cela seul , quelle sera la direction imprimée aux études dans les établissements religieux du moyen âge.

(1) Cassiodori opéra, de Institutione divinarum litterarim, ç. 28, p. S^4,

Il est temps d'en venir à la solution des trois questions que nous avons posées en commençant, et de laisser parler les faits de la manière la plus positive.

Première question. Quels étaient les auteurs classiques employés dans les cours de grammaire ?

Nous ne nous occupons que de la grammaire , parce que c'était par elle que commençaient les études, et que là surtout se trouve le point en litige. J'imagine qu'aucun de mes lecteurs ne se méprend sur le sens de ce mot de grammaire. Voici la définition de Cassiodore : Grammatica est peritia pulchre loquendi ex poetis illustribus oratoribusque collecta (1). Dans l'origine, j'en conviens, on nommait grammaticus et même literator celui qui enseignait à lire, écrire et compter. Au iv« siècle, le maître d'école [ludi magister, y^oLiiixarooiùdcxc^loç) était chargé de cette partie élémentaire , et le grammairien proprement dit était professeur de langues et de belles-lettres. Qu'on se rappelle les paroles de saint Augustin : Adamaveram latinas (litleras), non quas primi magistri, sed quas docent, qui grammatici vocantur. (Conf. 1. I, c. 13.)

En considérant comme classiques les seuls auteurs qui faisaient partie du cours d'études, nous éliminons ceux que l'enfant lisait dans sa langue maternelle pour une tout autre fin que son instruction littéraire. Il lisait ainsi, dans les premiers siècles, les Actes des martyrs. S'il lit, de nos jours, les Annales de la propagation de la Foi, les Lettres Edifiantes, les Vies des Saints, etc., au point de vue de l'éducation religieuse, il y aura, ce semble, parité parfaite. Mais si nous lui faisons faire des versions dans les Acta martyrum , qu'il ne comprend qu'à l'aide du diction-

(i) Cassioçîore,t, II, pag\ 559, : . -

naire et où il doit étudier la langue , il faut avouer que les conditions ne sont plus les mêmes à aucun point de vue. Lorsque saint Jérôme conseille pour l'éducation d'une vierge de famille romaine la lecture de saint Gyprien , de saint Hilaire, de saint Ambroise , ce n'est pas non plus à titre de classiques. Autrement , il faudrait qualifier ainsi les ouvrages religieux et ascétiques qui se trouvent dans les bibliothèques des couvents et des pensionnats : les oeuvres spirituelles de saint François de Sales , de Fénelon,etG. , etc. Que de classiques dont on ne s'était pas encore avisé ! Quand le français sera devenu langue morle, langue savante, les érudits de ce temps-là seront bien surpris d'apprendre que les jeunes personnes du xix^ siècle lisaient Bourdaloue et quelquefois même Bossuet! Voyons donc quels étaient ces auteurs.

1" Chez les Grecs, c'étaient quelques-uns de ceux que Julien avait interdits aux chrétiens; et notamment ceux que le grammairien Apollinaire se mit en devoir de remplacer par des imitations; savoir : Homère, Hésiode, Pindare, Euripide, etc, comme nous l'avons appris plus haut de Socrate le scolastique.

2° Chez les Latins , Horace , Virgile et Cicéron , que saint Jérôme avait étudiés sous un grammairien dans la maison paternelle; (<icéron , Virgile et Horace, que saint Jérôme, devenu grammairien , enseignait à des enfants dans le monastère de Belhléem (Rufin nous le répète à satiété). Ou, si l'on veut, Virgile el Homère , que les grammairiens de Tagaste et de Madaure faisaient apprendre à saint Augustin; Homère et Virgile, auxquels le grammairien Deuterius empruntait les matières de compositions qu'il dictait à ses élèves.

Y avait-il aussi des classiques chrétiens? Nous en avons

7â SAINT JÉRÔME

trouvé quelques indices dans une épître d'Arator à Parthenius ; mais ils étaient , à cette époque, en bien faible minorité (1).

(1) Nous citons en entier le passage d'où Ton pourrait tirer cette induction. L'Epître porte pour suscription : Domino illustri magnifcentissimo atque prœcelso Parthenio magistro officiorum atque patricio Arator suhdiaconus. Le P. Sirmond l'a publiée le premier dans son édition de saint Ennode ; nous ne la retrouvons pas dans les œuvres d'Arator, imprimées postérieurement à cette époque. L'auteur de Fépître avait étudié à Ravenne, dans la maison de Parthenius et sous ses yeux ; il lui rappelle cette circonstance : « His quoniam laribus tenebamur in urbe Ravennœ Hospes hians aderam nocte dieque tibi.

Quos mihi tu libres quee nomina, docte , sonabas?

Quanta simul repetens codicis instar eras? Gaesaris historias ibi primum te duce legi, Quas ut epbemeridas condidit ipse sibi Cantabas placido , dulcique lepore poctas ,

In quibus arx fallax , pompa superba fuit. Sed tamen ad visos remeahas , optime, vates ,

Quorum metva fides ad sua jura trahit.

Qualis in Hyblœis Ambrosius e minet hymms,

Quos posito amis significastis apes Qualis in hœc eadem decentius arte manavit , Arvernisque canis ....niana celés. »

On voit par ces derniers vers qu'après les commentaires de César et les poètes profanes, Parthenius avait fait lire à son jeune ami les poètes sacrés, notamment saint Ambroise et saint Sidoine Apollinaire; car c'est lui, croyons-nous , que désignent ces mots : Qualis in hœc eadem, etc. Nous proposerons une restitution :

Arvernisque canis Sidoniana celés.

Sidoniana celés, lyre de Sidoine. Ducange, qui a rencontré ce mot [celés) dans un glossaire ms. de l'abbaye de Saint-Germain-des-Prés, le fait venir de y eXuç et lui attribue le sens du latin chelys.

Les vers suivants prouvent que jusque-là Arator ne s'était appliqué qu'à la poésie profane :

« Cura mihi dudum fuerat puerilibus annis Versibus adsiduum concelebrare melos.

Scribere quas etiam simulavit fabula partes

Et per inane fretum sub levitate rapi.

Quse cura nostra tibi fragilis cecinisset arundo ,

Et mihi , care, tuus sœpe faveret amor ; 0 utinam malles, dixisti, rectius hujus Ad Domini laudes flectere vocis iter ; Ut quia nomen habes quo te vocitamus Arator, ~~ Non abstrusa tibi sit, sed aperta seges , etc. »

Seconde question. A quel âge les enfants commençaient" ils les études dont il s'' agit ?

Il faut distinguer le pays de langue grecque et le pays de langue latine :

1<*. En Grèce , les enfants n'avaient à apprendre que leur langue maternelle , qui se conserva fort longtemps dans sa pureté primitive; ce fut seulement au vii^ siècle que, la prononciation venant à s'altérer, on fut obligé de la fixer au moyen de l'accent (1). Dans cet état de choses , je ne pense pas que les parents , lorsqu'ils ne se trouvaient pas à proximité des écoles, aient été fort pressés d'éloigner d'eux leurs enfants, qui pouvaient apprendre suffisamment leur langue en restant auprès d'eux. Ainsi , là plus qu'ailleurs, l'époque de la première éducation a dû dépendre bien souvent de quelques circonstances accidentelles. A quel âge saint Basile et saint Grégoire de Nazianze ont-ils commencé leurs études? La date de leur naissance , après bien des controverses, est encore incertaine; ce qui rend la réponse plus difficile. Si nous voulons nous en rapporter à une vie de saint Basile , longtemps attribuée à saint Amphiloque , et la critique moderne nous y autorise (2), nous dirons qu'il étudia les arts libéraux dès l'âge de sept ans. Quant aux enfants auxquels saint Basile adressait son instruction sur la lecture des auteurs païens , il serait facile de démontrer que ces études avaient commencé pour eux de fort bonne heure (3).

(1) Bien que l'invention de l'accent soit beaucoup plus ancienne, l'usage n'en devint général qu'à cette époque. V. Christian Wagner, die Lehre von dem Accent de)' griechischen Sprache, pag. 43.

(2) Cf. Van der Pot, de Basil. M. Oratore, 1836, pag. 18; et Feisser de Vita Basil. M., U28, pag. 8.

(3) Voici pourtant une objection qu'on nous présente avec une grande confiance. Saint Basile s'adressait à desjeunes gens (Tipoç tou; v£ou;) adolescentes

2** Chez les Latins, réducation littéraire commençait dès l'âge le plus tendre, par une bonne raison, c'est qu'il fallait apprendre le grec. On poussait si loin la sollicitude à cet égard que l'ertfant savait souvent le grec avant le latin. Témoin Paulin , petit-fiis d'Ausone , qui nous a laissé sur lui-même les détails suivants :

Nec sero exacto primi mox tempore lustri Dogmata Socratis et bellica plasmata Homeri , Erroresque legens cognoscere cogor Ulyssis. Protinus ad libros etiam transire Maronis Vix bene comperto jubeor sermone latino.

[EucharisUcon. Ap. Pisaur, t. YI, pag. 1.)

Témoin encore saint Fulgence , à qui sa pieuse mère , à ce que raconte son biographe (1) , fît apprendre Homère en entier et un grand nombre de passages de Ménandre, avant qu'il se mît à étudier le latin. Aussi tous les personnages dont nous venons de parler furent-ils placés très-jeunes entre les mains des grammairiens. C'est bien à son enfance [infantià] que saint Jérôme rapportait la cause de ce souvenir

(jeunes gens de 17, 20, 25 et au delà). Où donc a-t-on lu ces mots que l'on interprète si hardiment ? Dans Vintitulé , qui est tout autant de saint Basile que le nom d'homélie , ridiculement accolé à cet opuscule. Dans le texte, on aurait vu que saint Basile ne se sert que d'une seule appellation, TzcdBeq.

(l)Quem religiosa mater, moriente celeriter pâtre, Grœcis litteris imbuendum primitus dédit, et quamdiu totum simul Homerum memoriter reddidisset , Menandri quoque multa percurreret , nihil de Latinis permisit litteris edoceri : volens eum peregrinœ linguœ teneris adhuc annis percipere notionem,quo facilius posset,\icturus inter Afros,locutionem Grœcam, servatis adspirationibus, tanquam ibinutritus, exprimere. Nec fefellit matrem piam cauta provisio. Sic enim , quoties ei loqui Gra3ce placebat , post longam desuetudinem locutionis ejus et lectionis, non inconditis sonis verba proferebat, ut quasi quotidie inter Grcecos habitare putaretur. Litterarum proinde Graecarum pi œcepta scientia Latinis litteris , quas magistri ludi docere consueverunt , in domo edoctus , artis etiam Grammaticœ traditur auditorio, magnitudlne ingenii cuncta sibi tradita memoriter et veraciter retinens. — Ap' Bolland,, t. î, pag. 33, col. 1.

ET SAINT AUÇrUSTIiN. 75

si Yif qu'il avait conservé des auteurs classiques. Saint Augustin, lui aussi, distingue très-nettement son enfance pendant laquelle il fréquenta les écoles de grammaire à Tagaste et à Madaure, de son adolescence, époque de son séjour à Carthage. (V. Conf.,1. I, c. xii, et sqq., 1. II, c. let sqq.)

Nous avons trop insisté sur l'âge des enfants confiés à Deuterius pour qu'il soit nécessaire d'y revenir.

De la solution donnée à ces deux premières questions , il résulte ceci : Pendant les Iv^ v' et vi^ siècles, les classiques païens étaient remis entre les mains des enfants dès le commencement de leur éducation littéraire, de leurs études proprement dites.

Troisième question. Dans quel but les saints Pères permettaient-ils, autorisaient-ils même ces études ?

Ce but, il est énoncé dans chacune de nos pages. Acquérir les connaissances nécessaires au commerce de la vie : ainsi parle saint Augustin dans ses livres de la Doctrine chrétienne. Former des citoyens , des magistrats influents et capables de se rendre utiles à la patrie : ainsi saint Ennode de Pavie dans ses Dictions. Posséder cette éloquence qui prépare souvent les triomphes de la religion: saint Grégoire de Nazianze, dans ses invectives contre Julien , dans son oraison funèbre de saint Basile. Donner à l'intelligence la vigueur nécessaire pour traiter les plus hautes questions de la théologie : saint Augustin, au second livre de VOrdre. Préparer des interprètes de l'Ecriture sainte doués de toute l'érudition , de toute la pénétration d'esprit nécessaires pour ce difficile labeur: saint Basile, saint Jérôme, Cassiodore, et encore saint Augustin, dans son Traité de la Doctrine chrétienne.

Si la nature de l'esprit humain n'a pas changé, s'il y a encore solidarité entre la science sacrée et la science pro-

76 SAINT JÉRÔME ET SAINT AUGUSTIN

fane , je ne vois pas de raison légitime pour s'écarter de cette imposante doctrine des Pères. Us voulaient l'Eglise grande et forte , ornée de toute espèce de prééminence, parée, comme ils disaient, des dépouilles d'Egypte, consacrant, en se les appropriant, toutes les œuvres de Tesprit humain. Ni la lumière n'a manqué à ces hommes, ni la soif de la justice et le désir de voir Dieu glorifié en tout et partout. Il serait étrange que , pour la première fois, il fallût mettre une telle distance entre eux et nous.

Je dirai ceci à quiconque proposerait d'introduire dans l'économie générale des études un changement plus ou moins radical. Au nom de qui parlez-vous? au nom de la tradition catholique? mais tout entière elle vous contredit. En votre nom propre , parce que vous venez de découvrir dans l'Eglise et dans le siècle des dangers jusqu'alors inouïs, qui réclament un remède nouveau aussi? Oh! alors les choses sont bien différentes , et, réduite à ces proportions , votre opinion, car c*en est une , au lieu de s'imposer, ne doit se présenter qu'avec une grande réserve et une extrême défiance d'elle-même.

CHARLEMAGNE ET ALGUIN. 77

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