CHARLEMAGNE
son maître de grammaire , et Théodulfe, qui, promu au siège d'Orléans, emploie son autorité et ses lumières à régénérer renseignement.
La France mérovingienne était tombée beaucoup plus bas; Fortunat et Grégoire de Tours l'attestent, pour ainsi dire, à chaque page. D'ailleurs, les sanglantes tragédies auxquelles Brunehaut etFrédégonde ont attaché leur nom, et les querelles non moins désastreuses des maires du palais nous avertissent de ne point chercher là ces institutions amies de la paix que Cassiodore n'espérait plus voir fleurir dans sa patrie; il serait impossible qu'elles s'y rencontrassent dans leur véritable intégrité (1).
Quanta l'Allemagne, elle sommeillait encore dans ses forêts; et si le sang de saint Boniface y avait fécondé la semence de PEvangile, les sciences et les arts^ transplantés par le glorieux martyr sur cette terre sauvage, n'avaient pas encore pu s'y acclimater et y prendre racine.
Un spectacle bien différent nous est offert par la Grande» Bretegne. Là les populations anglo-saxonnes ont été transformées par le zèle d'Augustin de Cantorbéry, de MeUitus, de Juste et des autres envoyés du saint-siége; le christianisme, en peu d'années, a pris de rapides accroissements, et bientôt il s'épanouit en toute liberté; la science sacrée et la science profane, et, pour emprunter à saint Basile cette gracieuse image, le fruit et les feuilles qui le protègent prospèrent à souhait sur cette tige féconde.
(1) Il faut tenir compte pourtant, sous les rois mérovingiens, de cette Ecole du Palais dont le souvenir s'est ravivé sous la plume savante du R. P. dom Pitra» (V. Histoire de saint Léger, chap. ii.) N'écrivant pas l'histoire des écoles , mais celle des études , nous nous arrêtons de préférence là où les détails abondent. Encore n'avons-nous pas pris l'engagement de parler de toutes les écoles célèbres : nous ne dirons rien de celle de Saint-Gall , ni de celle du Bec , ni de beaucoup d'autres dont les destinées ne furent pas moins brillantes.
ET ALCrÏN. 1)1
Bède est rhistorien de ces Eglises naissantes qu'il vit en quelque sorte à leur berceau. Benoît Biscop, Théodore de Tarse et saint Aldhelm nous apparaissent dans ses écrits comme les plus insignes promoteurs de la science. Benoît avait fondé , sur les bords de la Were et de la Tyne , les abbayes de Weremouth et de Jarrow, deux sœurs qui n'oublièrent jamais leur commune origine. Nourri dès l'enfance à Weremouth , puis transféré à Jarrow , où s'écoula sa longue et studieuse existence , Bède a décrit avec amour la vie du cloître. C'est lui qui nous apprend que le pieux fondateur profitait de ses fréquents voyages d'outre-mer pour enrichir la bibliothèque de trésors littéraires de toute espèce (1). Théodore était né à Tarse, en Cilicie; l'an 669, le pape Vitalien l'envoya en Angleterre , et le nomma archevêque de Gantorbéry. Versé dans les lettres sacrées et profanes , il forma un grand nombre de disciples qui parlaient le grec et le latin commeleur langue maternelle Bède, qui nous raconte ces choses (2) , avait vécu avec eux. Parmi les livres apportés en Angleterre par Théodore, on cite un magnifique exemplaire d'Homère (3). Nous avons de saint Aldhelm un traité de grammaire et de métrique publié pour la première fois en 1833 , par les soins du cardinal Mai (4). L'antiquité classique y est largement mise à contribution. Malheureusement le style de saint Aldhelm n'est pas à la hauteur de son érudition; on y reconnaît l'influence de certaines traditions littéraires on ne peut plus en vogue au siècle précédent et que nous aurons l'occasion d'apprécier
(1) Vita B. B. Abbatum Wiremuthensium et Giri^emiunt, , Ven Bedce opp. t. IV. Ed. Giles.
(2) Hist. eccL gentis Anglorum , 1. IV, c. li.
(3) Godwin , Prœsules angliœ , pag. 41.
(4) Classicorum auct. e Vaticanis codicihus edit., i. V,
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plus lard. Arrive au bout de sa tâche, l'auteur s'applaudit d'avoir approfondi plus qu'homme de sa nation les règles de la prosodie et de la versification latine; il se compare ^ toutes proportions gardées, au poëte de Mantoue qui, venu après les Grecs Hésiode et Homère, avait pourtant bien le droit de dire :
Primus ego in patrtam, mecmn modo vita supersit,
Aonio rediens deducam ver lice Musas;
Primus Idumœas referam tibi , Mantua, palmas.
A ces hommes, joignez Bède lui-même, qui ne le cédait à aucun d'eux, et vous comprendrez qu'il y avait en Angleterre une vie intellectuelle que le reste de l'Europe pouvait lui envier.
Peu d'années après la mort de Bède croissait , à l'ombre de l'Eglise d'York, celui qui devait aller sur le continent prendre une part si glorieuse à l'œuvre de Charlemagne. Alcuin eut pour maîtres Egbert et yElbert, qui furent élevés l'un après l'autre à l'épiscopat. La grammaire, la rhétorique et la poétique, l'astronomie et les difîérentes branches des mathématiques, préparaient leurs élèves à Fétude de l'Ecriture sainte (1). A côté de l'école s'élevait une bibliothèque où l'on trouvait , avec les saints Pères , Aristote etCicéron , Virgile, Lucain et Stace, ainsi qu'un
(1) Alcuin parle ainsi de renseignement d'iElbert :
« 111e ubi diversis sitientia corda fliicntis Doctrinœ et Yario studiorum rore rigabal : His dans Grammaticœ rationis gnaviter artc^ ^ mis Rhetoricœ h\hïm\e\\?> refluamina linguœ. lllos juridica curavit cote polire, Illos Aonio dociiit concinnere cantu; Castalida instituens alios resonare cicvM , Et juga Parnassi lyricis percurrere plantis. Ast alios fecit prœfatus nosse Mcgister
ET ALCUiN. 8d
gfand nombre d'anciens grammairiens (I). Alcuin nous apprend qu'on lui avait confié la garde de ce trésor, plus précieux à ses yeux que tout le reste : caras super omnia gazas. Devenu évêque, /Elbert, sans se décharger entièreinent de ses fonctions d'instituteur, appela Alcuin à les partager avec lui, et la réputation du nouveau maître se répandit rapidement dans toute l'Heptarchie et au delà des mers.
Ce fut l'an 781 qu'eut lieu la mémorable rencontre dé Charlemagne et d'Alcuin. ^^Ibert étant mort, Eanbald^ son successeur, avait envoyé x\lcuin en Italie avec mission de lui rapporter le pallium. En passant par Parme , Charlemagne le vit et le devina d'un coup d'œil. Ils n'eurent pas de peine à se comprendre. Alcuin ne retourna en Angleterre que pour obtenir le congé de son archevêque et du roi des Northumbriens ; l'année suivante , il était en France accompagné de plusieurs de ses anciens disciples, et une nouvelle ère commençait pour l'éducation et la civilisatiorl européenne.
Charlemagne, avec la sagacité du génie, comprenait quel genre de culture il fallait donner aux éléments sociaux sur lesquels il opérait. Cette culture ne pouvait être germanique : ramener à leur origine des races encore rebelles à la civilisation , c'eût été les retremper dans la barbarie et
Harmoniam cœli, solis lunc-cque labores, Quinque poli xonas , errantia sydera septem , Astroriim loges , ortus , simul atque recessus. Aerios motus pelagi, terracque tremorem, Naturas hominum , pecudum , volucrumque feraruni, Diversas Numeri species , variasque figuras. Paschalique dédit solemnia certa recursu , Maxime Scrzp^wrte pandens inysteria Sacrée. Poema de Pontif. et SS. Ebor., t. II , c. i , pag. 256. — Edit. Froberi. (1) Ibid., pag. 2o7.
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le paganisme. Mais convenait-il d'étouffer l'esprit national? Loin delà, Charlemagne le protégera; il rassemblera les chants épicpies des Francs, ses ancêtres, et composera la première grammaire de la langue Ihéotisque, travail qu'il laissa inachevé, mais qui fut continué dans un monastère d'Allemagne (1). Toutefois la langue et la culture romaine avaient , dans l'économie générale de son œuvre, une tout autre importance. C'était d'abord le seul lien possible entre les différents membres du vaste empire qu'il voulait constituer ; c'était la clef de l'ancien monde, destiné à être longtemps encore une grande école intellectuelle : c'était enfin un instrument indispensable au déploiement de toutes les forces de l'Eglise, et ce motif, à lui seul, eût suffi sans doute pour fixer son choix. Convaincu que les intérêts de la religion sont étroitement unis à ceux de la science, il regarde le clergé comme le dépositaire né des uns et des autres, et s'efforce en toute rencontre de lui faire partager cette conviction. On en voit la preuve dans une circulaire qu'il adressa, l'an 778, aux évêques et aux autres prélats ecclésiastiques de ses Etats. Comme il ne doute pas de leur zèle pour l'étude de l'Ecriture sainte, il leur parle de la variété des connaissances que cette étude appelle à son secours, et il entre à cet égard dans des explications qu'on pourrait croire empruntées à certains traités de saint Augustin : « Nous vous exhortons , dit- il , à ne pas négliger l'étude des lettres, et à vous y appliquer de votre mieux, en toute humilité , avec une intention que Dieu ne man^ querapas d'agréer, celle de pénétrer plus facilement et avec plus d'assurance le sens mystérieux des Ecritures. Et parce
(1) Cf. Einharcl. Fita Karuli, inip.y c. xxix, et Iniheme , Chronicûn Hii' saug. an 863.
ET ALCUm, 85
que l'on rencontre dans nos Livres saints des figures, des tropeset semblables choses, il est hors de doute que ceux-là en comprendront mieux l'esprit qui se seront mieux préparés par de bonnes études littéraires. » Pensée souvent reproduite à cette époque et dont on retrouve l'empreinte dans les actes d'un grand nombre de conciles célébrés sous Charlemagne et ses successeurs (1).
L'enseignement des temps carlovingiens , considéré dans son ensemble, était donc véritablement ecclésiastique, sans voir pour cela décroître son domaine et diminuer ses attributions. L'élévation du butque l'on poursuivait dans les écoles attachait à leurs humbles travaux des hommes qui, à une autre époque, n'auraient semblé destinés à rien de tel. De là ces existences vénérables, comme il s'en rencontre alors en grand nombre, préludant à l'apostolat par la grammaire , quand elles ne mènent pas de front ces deux choses où se trouve , après tout , l'aliment d'un même zèle. Charlemagne lui-même, apprenant la grammaire sous Pierre de Pise et la dialectique sous Alcuin , entre une expédition militaire et un concile, offre un magnifique exemple de cette estime intelligente pour les rudiments de la science ; et lorsqu'il assouplit sa main guerrière à tracer sur ses tablettes des
(1) Il nous suffira de rapporter le dixième canon du premier concile de Langres, qui fut également décrété par le concile de Toul, en 859. « Ut scholœ sanctarum scripturarum et liumanae quoque liltcraturœ, unde annis prœcedentibus per religiosorum imperatorum studium magna iliuminatio Ecclesiœ et eruditionis utilitas processit, deprecandi sunt pii principes nostri, et omnes fatres et coepiscopi nostri instantissime commonendi, ut ubicumque omnipotcns Deus idoneos ad docendum , id est, iîdeliîer et veraciter intelligentes donare dignetur. Constituantur undique scholae publicîe , scilicet , ut utriusque eruditionis, et divinœ scilicet et humanœ , in Ecclesia Dei fructus valeat accrescere. Quia , quod nimis dolendum est, et periculosum maxime, divinae Scripturœ verax et fidelis intelUgentia jam inde dilabitur, ut vix ejus extrema vestigia rcperiantur. Et idcirco ingenti cura et studio remedium procurandum est. » Ap. Sirmond, Concilia galliœ , t. 111, pag. 154. — La ciri-ulaire de Charlemagne se trouve aussi dans Sirmowd, t. II , pag. ïti.