CHARLEMAGNE
caractères réguliers , je ne sais s'il n'est pas plus admirable que le c^ar Pierre V^ façonnant du bois dans les chantiers de Saardam ; le progrès inauguré par Charlemagne appartenait du moins à un ordre bien supérieur.
Voilà pour l'esprit qui animait cet enseignement. Quant à sa fortune, elle fut immense. On n'en saurait douter en voyant quels hommes se pressaient autour d'Alcuin dans le palais impérial transformé en école. Ce sont Rigbod , archevêque de Trêves; Leidrade , archevêque de Lyon; Angilbert , abbé de Saint-Riquier ; Adhalard , abbé de Gorbie ; Eginhard, fondateur du monastère de Seligenstadt et beaucoup d'autres qu'il serait trop long d'énumérer, mais dont l'influence ne fut pas moindre (1). Ainsi, l'école du palais deviendra la métropole d'une multitude d'écoles épiscopales et monastiques. Quand nous comparerons à la méthode d'Alcuin les méthodes suivies quatre siècles après dans presque toute l'Europe , la dérivation sera manifeste : elle s'explique par le fait que nous signalons en ce moment. Connaître Alcuin, c'est donc beaucoup; car il est de ceux dont on peut dire : Ah uno disce omnes. Il ne faudrait pas toutefois s'imaginer qu'il fût le premier dans sa ligne; il tient plutôt , parmi les instituteurs du moyen âge, le même rang que Jacob parmi les patriarches, père des douze tribus, mais petit-fils d'Abraham.
Deux hommes, avant lui, avaient laissé un cours d'études complet, une suite de traités sur les arts libéraux : Martianus Capella et ce même Gassiodore dont nous avons
(1) On s'est beaucoup alarmé , de nos jours , de voir les vaisseaux de notre flotte porter des noms païens. Mais que penser lorsque des chrétiens s'imposent à eux-mêmes ces appellations profanes : Mcum-Flaccus , Angilbert- Homère , etc.? Cela devrait être un fâcheux pronostic pour l'époque carlovindenne.
déjà parlé plus d'une fois. C'est ici le lieu d'apprécier ces deux hommes; nous le ferons assez brièvement.
Martianus Mineus Félix Gapella était un Africain natif de Madanre, qui vécut tour à tour à Carthage et à Rome dans la seconde moitié du v^ siècle. Tout est bizarre dans son ouvrage, le titre d'abord : Le mariage de Philologie avec Mercure; le style, qui enchérit sur toutes les excentricités de la diction africaine; le ton enfin, mélange de gravité sentencieuse et d'ironie tantôt fine, tantôt bouffonne , avec une sorte dliumour propre à l'auteur, mais fort peu en harmonie avec le sujet (i). La philologie, c'est ce que nous pourrions nommer en notre langue la science , l'érudition , au sens le plus vaste du mot; elle sera toujours d'un mérite médiocre si elle ne fait alliance avec xMercure, le dieu de l'éloquence.
Celui-ci lui offre sa main ; elle accepte, et l'Olympe entier prend part à la fête nuptiale. Mais Philologie est mortelle;
(1) Pour donner une idée du style de Martianus Capella, nous ne cherclierons pas bien loin ; nous prenons les premières lignes de prose qui se rencontrent dans son livre. On sait que la décadence se fait beaucoup plus sentir dans la prose que dans les vers. Martianus avait débuté par quelques distiques à la louange de l'Hymenée, sur quoi son fils l'interpelle , et un dialogue s'établit entre Martianus le père et Martianus le fils. C'est le père qui raconte — « Dum crebrius istos Hymenœi versiculos , nescio quid inopinuni Intactumque moliens , cano , capillis respersum albicantibus verticem incrementisque lustralibus decuriatum , nugales ineptias aggarrire non perferens, Martianus intervenit dicens : Quid istud , mi pater, quod nondum vulgata materie cantare deproperas , et ritu nictantis antistitis , priusquam fores aditumque reseraris ufxvoXoysTç? Quin potius edoce quid apportes , et quorsum prsedicta sonuerint, revelato. Ne tu, inquam , desipis, admodumque perspicui operis iyi^Gi^oy noscens creperum sapis ? nec liquet Hymenseo prœlibante disposita nuptias resultare ? Si vero concepta cujus scaturiginis vena profiuxerint, properus perscrutator inquiris, fabellam tibi, quam olim Satura comminiscens hiemali pervigilio marcescentes mecum lucernas edocuit, ni prolixitas perculerit , explicabo. » — Il n'est pas étonnant que, sous un tel maître, plusieurs écrivains du moyen âge, exempts de toute prétention personnelle , aient appris à parler un latin empreint d'affectation et de pédaii^ Éisme,
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comment épousera-t-elle un immortel? Jupiter, d'abord, lui accorde une dispense en règle; ensuite, ce qui vaut mieux, Athanasie (l'immortalité) lui administre un bol qui doit la rendre digne de tout point de l'assemblée des dieux. Mais auparavant, elle lui fait rejeter (qu'on nous pardonne ces détails) le poids inutile qui oppresse son estomac. Philologie est soulagée d'un nombre prodigieux de volumes de toute espèce , écrits en toutes les langues : papyrus et par-^ chemins, rouleaux d'écorce et rouleaux de toile s'accumulent pêle-mêle à ses pieds. Beau symbole de l'érudition in-^ digeste ! — - Et qu'est-ce que tout cela peut avoir de commun avec les sept arts libéraux? — Le voici : aux termes de la loi Papia Poppœa , une dot a dû être constituée à la nou-^ velle épouse; il lui faut une maison, un service convenable, et pour que les dieux jugent si Mercure s'acquitte loyalement de ce devoir, Apollon fait comparaître une à une les futures suivantes de Philologie : la Grammaire, la Dialectique, la Rhétorique , la Géométrie, l'Arithmétique, l'Astronomie et la Musique. Elles parlent, elles expliquent leurs fonctions, et cela dure ainsi pendant sept livres.
Mais ne vous figurez pas qu'une fois en train de fiction , Martianus enchaînera son essor au terre-à-terre d'une exposition didactique ; c'était bien son premier dessein , mais impossible à lui de s'imposer cette contrainte. L'allégorie reprend donc plus d'une fois le dessus (1), et chacune des suivantes ne développe avec complaisance que les subtilités
(1) Martianus avait écrit à la fm de son second livre :
Nuuc ergo mythos terminatus ; infiunt Artes libelli qui seqiientes asserunt.
I,e troisième livre commence ainsi :
Rursum Gamœna parvQ Plialeras parât libello
et les arcanes de son art. La Grammaire, par exemple, avait débuté par une dissertation savante sur les lettres de l'alphabet et les parties du discours, lorsque Minerve l'interrompt propter superi senatus Jovisque fastidium. Etait-ce donc le lieu de s'étendre sur les tropes et les métaplasmes, les solécismes et les barbarismes? Ces vulgarités conviennent peut-être aux écoles, mais nullement à l'Olympe. — On conçoit qu'un ouvrage composé sur une semblable donnée ne soit pas élémentaire. Les allusions, les énigmes y foisonnent : pour se rendre compte de chaque mot, il faut être non-seulement philologue, mais mythologue aussi, et d'une certaine force. Ce luxe mythologique 'a fait penser que Martianus était païen.
Bien différents sont les Traités de Cassiodore. Vous n'avez plus devant vous un bel esprit faisant montre de son savoir à tout propos et hors de propos, mais un homme instruit qui réunit en quelques pages écrites sans prétention les fruits de sa longue expérience. Il assemble, il coordonne des définitions et des divisions, et sacrifiant l'agréable à l'utile, il en compose un véritable manuel : inlroductorios libros. Ce qu'il présente à ses élèves n'est à ses yeux qu'un cadre modeste destiné à être rempli par les leçons orales et par la lecture : Gicéron et Quintilien pour la rhétorique ; pour la dialectique, Aristote et Porphyre , Boèce et Apulée viendront compléter ces notions élémentaires {!). Ce qu'il a
Et vult arnica fictis Commenta ferre primum , etc.
Il est vaincu par les raisons de sa Muse.
His me Camœna vicit , etc.
(Ed. Kopp, p. 251-255.) (1) Libros autem duos Ciceronis de arte rhelorica et Quintiliani duodecim institutionum judicavimus esse jungendos ; ut nec codicis excresceret magnitudo, et utrique dum necessarii fuerint parati scmper occurrant. (Gassiod»
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surtout à cœur, c'est qu'on s'instruise. Que si pourtant il se rencontrait un frère en qui , suivant le langage de Virgile ,
Frigidus obstiterit circum prœcordia sanguis, il pourra dire avec le même poëte :
}{ura mihi et rigui placeant in vallibus amnes.
Appliqué au travail des champs , à la culture du jardin , il lira les auteurs qui traitent de la chose rustique : Gargilius Martialis ou Pallade ; et puisse-t-il aussi prendre goût à Columelle !
Que dites- vous de la simplicité de ce savant homme, de l'abnégation de cet excellent maître, qui facilite aux autres la carrière des études sans jamais chercher à se faire valoir ? N'est-ce pas beaucoup plus aimable que la pédanterie burlesque du rhéteur africain ?
Tous deux, au reste, jouirent d'une grande vogue au moyen âge ; tous deux sont souvent cités dans les livres , souvent portés sur les catalogues des bibliothèques. Saint Grégoire de Tours parle de Martianus Capella comme d'un auteur entièrement classique , et qui défrayait à lui seul tout l'enseignement. Il est vrai que Cassiodore n'avait
De Reth,, opp. t. II , p. 565. Ed, Maur.) Illud autem competens judicavimus recapitulare breviter, quorum labore in latinum res istae pcrvenerint; ut nec auctoribus gloria sua poreat , et iiobis plenissime rei veritas innotescat. Isagogen transtulit Patricius Boetius commenta ejus gemina derelinquens. Categorids idem transtulit Patricius Boetius , cujus commenta tribus libris ipse quoque formavit. Péri bermenias supra memoratus Patricius transtulit in latinum , cujus commenta ipso dnplicia minutissima disputatione tractavit. Apuleius vero Madaurensis syllogismos categoricos breviter enodavit. Supra memoratus \ero Patricius de syllogismis hypotbeticis lucidissime pertractavit. Topica Aristotelis uno libro Cicero transtulit in latinum, cujus commenta prospecior atque amator latinorum Patricius Boetius octo libris exposuit. Nam et prœdictus Boetius Patricius eadem Topica Aristotelis octo Ubris in latinum vertit eloquium. {De Dialec, p. 583.)
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guère eu le temps alors de pénétrer dans les Gaules. Saint Isidore de Séville, qui mourut quarante et un ans après Grégoire de Tours, fait déjà des emprunts considérables à Cassiodore. C'est à lui aussi que se rattache Alcuin, tant pour la manière de procéder que pour le choix des matières.
Soit préoccupation , soit inadvertance , on s'est quelquefois singulièrement mépris sur la nature de l'enseignement d'Alcuin. Un homme que personne ne taxera de légèreté , M. Guizot, en parle ainsi : a II est difficile de dire quel en était l'objet; je suis tenté de croire qu'à de tels auditeurs (il venait de les nommer) , Alcuin parlait un peu au hasard de toutes choses; qu'il y avait, dans l'école du palais, plus de conversations que d'enseignement proprement dit, et que le mouvement d'esprit , la curiosité, sans cesse excitée et satisfaite, en était le principal mérite (1). )) A entendre le savant professeur, le hasard et le caprice auraient présidé à ces leçons; la méthode en eût été à peu près bannie, M. Guizot cite, à l'appui de son dire, un entretien d'Alcuin avec le jeune Pépin , fils de Charleinagne, véritable horsd'œuvre, où le maître n'a d'autre but que d'éveiller l'intelligence d'un enfant par une suite de pensées présentées sous une forme concise , symbolique et parfois énigmatique.
Mais, pour être en droit de conclure, il fallait pousser plus loin l'examen. Ne possédons-nous pas quatre autres dialogues d'Alcuin , le premier servant d'introduction à ses leçons, les trois autres répondant à autant de parties du trivium? C'est là, si je ne me trompe, le véritable mémorial de l'école du palais. Dans les dialogues sur la rhétorique et la dialectique, les interlocuteurs sont Char-
(1) Histoire de la Civilisation en France, t. II , p. 191.
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lemagne et Alcuin ; dans les autres , Alcuin n'a pour auditeurs que des enfants. Ceci s'accorde parfaitement avec le rapport d'Eginhard (1). Eh bien, ces différents opuscules appartiennent au genre didactique le plus tranché; cet enseignement révèle en toutes ses parties son origine grécoromaine ; et , pour le dire tout d'abord , la dialectique et la rhétorique d' Alcuin procèdent directement de Gicéron et d'Aristote. Connaissez-vous dans l'antiquité rien de plus magistral ?
Les catégories, les topiques, le livre de l'interprétation ou de l'élocution logique (Tcepl Ipfxyivsiaç) et les syllogismes , autant d'extraits d'Aristote, composent la dialectique d'Aïcuin. Le tout est précédé de l'isagoge ou Introduction de Porphyre, dont le titre annonce assez la destination. Déjà Cassiodore avait adopté ce plan. De part et d'autre, c'est la même trame, la même série de traités, à la différence d'un seul , non pas retranché , mais transposé par Alcuin. 11 est probable qu'Alcuin recourait aussi à Cicéron , à Apulée, à Boèce, et qu'il avait en main leurs traductions et leurs commentaires , ce qui ne prouverait nullement qu'il n'eût pas consulté le texte grec : sa capacité d'helléniste allait bien assurément jusque-là (2).
S'il prenait dans Aristote le fond de sa dialectique, il s'adressait à Gicéron pour la rhétorique. Cassiodore , après avoir tracé une esquisse de cet art, avait recommandé à ses élèves une rhétorique de Cicéron en deux livres, désignation qui se rapporte à l'ouvrage intitulé De V Invention» puisque l'autre rhétorique ( ad Herennium ) est divisée en
(1) In discenda grammatica Petrum Pisanum diaconum senem audivit , in cseteris disciplinis Albinum cognomento Alcoinum. Vita Karoîi , imp. c. 25.
(2; Les citations grecques sont très- nombreuses dans les écrits d'Alcuin, comme dans ceux du vénérable Bède. On voit que les leçons de Théodore de Tarse n'avaient pas été perdues pour le clergé Anglo-Saxon.
ET ALGULN. 93
quatre livres (1). Voilà la source où puise Alcuin. Disons mieux, il abrège l'ouvrage de l'orateur romain et le revêt de la forme dialoguée; mais les expressions de Cicéron , la phrase, les développements, les exemples, il les conserve autant que possible. Nous ignorons parfaitement si on l'avait remarqué avant nous. Au reste, la découverte est de peu de mérite , tant la chose est manifeste : il suffît de lire et de comparer.
TEXTE DE CICÉRON. TEXTE d'aLCUIN.
Quum Thebani Lacedacmonios Cum Thebaiii Lacedaemo«e5
bcUo superavissent , et fere mos bellosupera^^e/^^et feremos Grœ-
essetGraiis, qiiumintersebellum cis est ut, bello inter se gesto hi
gessissent, utii qui vicisscnt, tro- qui vicissent trop/iœm/i aliquod
paeum aliquod in finibus staiuc- in finibus statuèrent, victorijs
rent, victorige modo in prœsentia modo in praesentia declarandae
declarandœ causa, non ut in per- causa , non ut in perpetuum belli
petuum belli memoria maneret, memoria maneret , œneum sta-
œneum slatuerunt tropœum. Ac- tuerunt irophœum. Accusantur
cusa.niuY apud Amphictyonas , ici apud commune Grseciae conci-
esfapud commune GrœciGB conci- lium. Intentio est : Non opor-
lium. Intentio est: Non oportuit. tuit. Depulsio est : oportuit, etc.
Depulsio est : Oportuit, etc. (Alcuin. De Rhetorica et
{Cic. De Inventione , \. Il , virtutibus, opp. t. Il,
c. xxni.) V. I. pag. 317.)
Le texte de Cicéron reste donc le môme sous la plume d' Alcuin, et les légères modifications notées par nous avec scrupule ne peuvent guère être mises que sur le compte du copiste. Cette confrontation renouvelée pour une multitude de passages amènerait constamment des résultats analogues; nous croyons que le lecteur nous en dispensera volontiers.
(1) Parmi les ouvrages de Gicéron , il en est deux que Ton désigne sous le nom de Rhétorique : De Inventione libri duo ou Rhetorica vêtus , et Libri quatuor rhetoriçorum ad Herennium,oii Rhetorica nova. Nous n'avons pas à examiner si la seconde rhétorique est bien de lui.