OHARLEMAGNE
Alcuin abrège Cicéron. Est-ce à dire qu'il veuille substituer son abrégé à l'ouvrage primitif? Cette hypothèse est inadmissible : la preuve en est que son travail , tel qu'il la laissé, ne saurait être compris qu'à l'aide de Cicéron. Prenons un exemple.
Il s'agit des arguments qui peuvent être employés dans tine affaire judiciaire. Les ims concernent la 'personne, les autres le fait même qui est en cause. « Dans ce dernier cas, dit Alcuin , il faut considérer ce qui s'est passé avant , pendant et après. Ainsi dans l'affaire de l'aubergiste (m facto cauponis ), on remarquera avant , le voyage fait de compagnie, l'arrivée de tous deux ensemble à l'auberge, le souper pris en commun; pendant ^ la nuit, le sommeil, le meurtre; après, le départ de l'accusé seul, l'abandon de son compagnon , l'épée ensanglantée trouvée entre ses mains, etc. »
Voilà, il faut l'avouer, une étrange façon d'entrer en matière. Qu'est-^ce que ce voyage fait de compagnie, ce souper pris en commun, cette épée ensanglantée, cette affaire de l'aubergiste enfin? Un naïf éditeur, ne devinant pas le sens de ces mots : ut in facto cauponis, n'imagina rien de mieux que de mettre à la place : ut in facto causœ ponis (1) 1
Une page de Cicéron va tout éclaircir.
« Un voyageur rencontre un marchand qui s'était mis en route pour faire quelque acquisition, et qui portait avec lui de l'argent. Bientôt, comme c'est l'ordinaire, ils lient conversation, et une espèce d'intimité s'établit entre eux pour le reste du voyage. Ils s'arrêtent à la même hôtellerie, et annoncent l'intention de souper ensemble et de coucher
(1) Paris, 1617. ' ' ' '
El" ALGUL\. 9B
dans la même chambre. L'hôte, caupo ( il en fit depuis l'aveu quand il se vit convaincu d'un autre crime), avait remarqué celui qui portait de l'argent. Au milieu de la nuit, quand il juge que la fatigue les a plongés dans un profond sommeil, il entre dans leur chambrCj tire l'épée du voyageur, qui l'avait placée près de lui , égorge le mar^ chand, s'empare de son argent, remet l'épée sanglante dans le fourreau, et va se mettre au lit. Cependant le voyageur^ dont l'épée avait servi à commettre le crime, s'éveille longtemps avant le jour, et appelle à plusieurs reprises son compagnon de voyage. Comme il ne répondait point, il le croit endormi , prend son épée , son bagage , et se met seul en route. Bientôt l'aubergiste s'écrie qu'on a assassiné uri homme, et poursuit avec quelques-uns de ses hôtes le voyageur qui venait de partir à l'instant. Il l'atteint, il l'arrête, tire son épée du fourreau et la trouve ensanglantée. On ramène à la ville celui qu'on croit l'assassin , on le met en jugement (1). »
Nous comprenons maintenant les circonstances énumérées par Alcuin : le voyage , le souper , l'épée sanglante. Mais si, dissertant sur un pareil imbroglio judiciaire, il n'a pas cru nécessaire de faire ce récit, c'est qu'apparemment il disait à ses élèves comme Cassiodore : « Vous trouverez dans notre bibliothèque et vous aurez sous la main les deux livres de la rhétorique de Gicéron. » A moins qu'il n'ait voulu les jeter dans le curieux embarras où tomba son éditeur ! Ailleurs ce n'est plus seulement aune page de Cicéron, c'està des discours entiers qu'il fait allusion. Nous verrons des professeurs du ix^ et du x" siècle attacher beaucoup d'importance à se procurer ces mêmes discours;
(1) Cic. De Invent., 1. Il, c. iv. Là traduction est de M. J. Liez.
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pensez-vous que ce fût à cette fin unique, d^en former des collections?
Un mot sur le rôle d'abréviateur que joue ici Aicuin , rôle assez décrié de nos jours. Quelques-uns peut-être auraient peine à lui pardonner d'avoir découpé en dialogues un ouvrage de Gicéron. iMais on peut alléguer d'assez fortes choses à sa décharge. Si l'on considère qu'en ce temps-là chaque exemplaire d'un livre du plus mince volume coûtait aux copistes de longues veilles; que le manque de matière première propre à recevoir l'écriture condamnait souvent au repos bien des plumes laborieuses; que des manuels, des extraits, plus facilement reproduits à cause de leur brièveté, procuraient au moins aux élèves un texte suffisant pour préparer la leçon , la repasser, la ruminer à loisir; que l'ouvrage complet enfin, loin d'en souffrir aucun préjudice, n'en acquérait que plus de prix, qu'il était conservé avec soin , consulté par chacun en temps et lieu; si l'on fait, dis-je, une juste part à ces circonstances, on accordera sans doute que, dans la vue de propager les études et de sauvegarder plus efficacement l'héritage littéraire du passé, Aicuin devait faire ce qu'il a fait.
Mais il est temps d'en venir à l'humble grammaire. Elle jouissait alors d'une considération peut-être plus facile à justifier que nos dédains. Théodulfe nous la représente assise au pied de l'arbre de la science dont elle protège les racines ; d'une main elle tient une lame pour effacer les fautes de langage, de l'autre (pourquoi ne le dirions-nous pas?) un fouet, symbole de sa justice vindicative; mais elle est reine, et sur son front on voit briller une couronne (1). Assistons à un exercice de grammaire dans le palais de Charlemagne.
(1) Theodulfi Co.rmina, L IV, c. îi, p. 204. (Ed. Sirmond.)
ET ALCUÏN. d1
« il y avait dans l'école du maître Albin [Alcuin, ainsi débute sa grammaire) deux enfants, Franc et Saxon, engagés depuis peu dans les profondeurs épineuses de la grammaire, ils imaginèrent, pour aider leur mémoire, dé faire un abrégé des règles de cet art par demandes et par réponses. Franc, s'adressant à Saxon, lui dit : «Allons, cher Saxon , je vais l'interroger et tu répondras, car c'est toi qui es l'ainé. J'ai quatorze ans, toi quinze, je crois. — Soit, dit Saxon, mais aune condition : s'il se rencontre par hasard des questions trop relevées et qui réclament le secours de la philosophie , nous nous adresserons à notre maître. » La condition acceptée , la lutte commence entre les deux émules. Les parties du discours sont le champ clos où elle se déploie : nom et pronom , verbe et adverbe , tout est passé en revue. Franc presse à outrance son adversaire, qui se défend bravement , citant coup sur coup Virgile , Horace, Ovide, Térence et Lucain, et se retranchant au besoin derrière Priscien et Donat, — Donat notre maître, Priscien la gloire des grammairiens! —^ ainsi parlent les enfants. Une fois pourtant Saxon a perdu courage ; après avoir parcouru une longue série de verbes irréguliers, il s'arrête tout hors d'haleine et demande grâce. Franc lui répond par cet
hémistiche :
Ego hoc tefasce levabo.
« Oui , fait l'autre , mais en me réservant une charge plus lourde que la première. »
A quoi son camarade, toujours en style virgilien :
Labor omnia vincit Improbus.
Et là-dessus, Saxon poursuit sa marche avec une ardeur toute nouvelle (1).
(l) Voilà une petite concertation pleine d'intérêt. Elle nous montre ratten"-'
'08 charlemagI^e
Si Ton étudie de près ce dialogue, on voit qu'une main habile a sagement combine Priscien et Donat : Donat , le livre élémentaire, le rudiment de cette époque, trouve son complémentdans le fonds beaucoup plus riche de Priscien. Les exemples apportés à l'appui des règles ont bien aussi leur signification. Les enfants avaient-ils lu tous les auteurs qu'ils citaient? Je ne le crois pas, mais je crois encore moins que ces auteurs leur fussent absolument interdits. On aurait eu vraiment mauvaise grâce à leur rappeler si souvent ce qu'ils devaient ignorer. Et puis, si Virgile, par exemple, est pour eux lettre close , d'où vient qu'ils ont ses vers à la bouche dans les propos familiers qu'ils échangent entre eux? Les personnages sont fictifs sans doute , mais Alcuin ayant à peindre ses écoliers, il n'est pas croyable qu'il ait de gaieté de cœur faussé à ce point leur physionomie.
Enfin, tous les mois n'étaient pas dans Priscien et Donat : on n'avait pas encore la ressource commode du dictionnaire; lorsqu'il se présentait une difficulté de prosodie ou de syntaxe, comment sortir d'embarras? Au moyen des auteurs. Et quels auteurs encore? D'abord les plus anciens,
tion ingénieuse du maître à exciter l'émulation de ses élèves et la familiarité confiante qu'il leur permettait. Nous ne pouvons nous refuser le plaisir de rapprocher de la conduite d'Alcuin les paroles suivantes du P. Jouvency : «Est illud in regulis nostris pcrquam sapicuticr obscrvatum et vcre, multo plus apud pueros profici dedccoris quam pœnarum mctu ; nec facile reperias iinum aliquem e plagosis istis Orbiliis , qui diu ludum puerilem suaviter utiliterque tenuerit. Quamobrem in id unice incumbere magistri sapientis cura débet , ut his duabus machinis , laude et vitupcrio, scbolara suam regat. Hœc alunt a?mulationem , cotem ingenii puerilis, calcar industriœ Eodem primtce discipulorum inter se concertât iones juvant. Nemo , verbi gratia , soins légat scriptionem ; paratus œmulus qui repr^ehendat adsit , qui instet, qui pugnet , qui vincere gaudeat. Nemo item interrogetur solus, sed prœsto sit qui respondetitem , si cespitet , erigat ; hœsitantem redarguat ; obmutescentis vices et locmn obeat. — Ratio discendi et docendi , ii^ p. c. ii, art. 1. » Ce qui nous charme surtout chez Alcuin, c'est, pour parler la langue du pays, la manière dont il fait sa classe , et nous croyons que les professeurs trouveront dans ses dialogues un excellent cours de pédagogie pratique.
les plus classiques; ensuite ceux de l'époque intermédiaire (1). Voyez la métrique de saint Aldtielm ; lorsque le maître a expliqué une règle à son élève, celui-ci manque rarement de lui dire qu'il ne la tiendra pour certaine qu'après en avoir vu l'application dans une poëte de l'antiquité : Sed tamen id certius ex priscis velerum poematibiis experiri cupio. Que fait le maître? Il cite Virgile, après Virgile, Lucain- saint Prosper et Sedulius ne viennent qu'en troisième et quatrième ordre. Les anciens poètes formaient donc une partie essentielle des études grammaticales. Lorsque Théodulfe passe en revue les auteurs qu'il lisait de préférence , il met dans un premier groupe les saints Pères , dans le second des poètes chrétiens ; mais Virgile et Ovide sont réunis aux grammairiens :
Et modo Pompeium (2), modo te, Donate , kgebam; Et modo VirgiHum,te modo , Naso loquax.
Si Louis le Débonnaire (un des élèves de l'école du Palais) n'imitait pas en cela Théodulfe; si, épris des charmes de l'Ecriture sainte , il lui consacrait tous ses moments et n'en accordait aucun aux poètes païens, au moins son historien nous apprend-il qu'il les avait beaucoup lus lorsqu'il était jeune (3). Mais nous reviendrons plus tard sur ce sujet. Il fallait bien entrer dans ces détails , ouvrir les livres de
(I) Interrogé par Angilbert sur le genre du mot rubus , Alcuin cite saint Grégoire, saint Ambroise , Prlscien, Donat et Virgile. 11 ajoute ensuite cette réflexion : «Ideo de rubo posui veterum sententias auctorum... nemeam quis calumniis nOtaret sententiam... si nullis priscorum fulciretur doctornm exemplis. » Ep. 23, t. I, V. I, p. 34. 11 s'agissait d'un texte sacré. Voilà pourquoi les Pères de l'Eglise sont mis au premier rang. Dans ses ouvrages de grammaire, Alcuin suit l'ordre inverse.
(2j Sextus Pompeius Festus. Ces vers de Théodulfe sont tirés du premier poëme de son IVe livre. (Ed, Sirmond, pag. 2U2.)
(3) Theganus, De Gestis Lud. pii , ap. Duchesrie, t. H, pag. 279.
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classes , et en quelque sorte les cahiers : un regard jeté dé loin sur l'école du palais ne nous eût donné que des notions vagues et flottantes ; Porphyre et Aristote, Cicéron, Priscien et Donat, Virgile, Lucain et Térence nous eussent l3chappé; enfin nous n'aurions pas découvert cet accord; jDOurtant si remarquable. d'Alcuin avec Cassiodore, premier chaînon d'une long[ie tradition que nous poursuivrons jusqu'à son terme; et nous aurions pu croire avec quelques autres qu'on venait là moins pour s'instruire que pour satisfaire un vain attrait de curiosité. L'ordre au contraire règne par-dessus tout dans l'enseignement d'Alcuin; il se manifeste encore dans la disposition harmonieuse des sept colonnes sur lesquelles repose , comme il le dit lui-même , le temple de la sagesse : c'est sous cette image qu'il représente dans son prologue les sept arts libéraux.
Des enfants sont venus lui demander de guider leurs pas dans les sentiers de la science; il leur apprend que la science doit être aimée en vue de Dieu, sans jamais tourner au profit de la vanité et des passions. « Cherchez , leur dit-il, au dedans de vous, non au dehors : faites en sorte de vous posséder vous-mêmes, c'est un bien qu'on ne saurait vous ravir; ne vous attachez pas au bonheur qui passe, mais à celui qui demeure. Vos lectures ne vous ont-elles pas fait connaître les richesses de GrésuSj le renom d'Alexandre, les honneurs obtenus par Pompée? A quoi tout cela leur a-t-il servi, puisqu'ils devaient bientôt mourir? » Ainsi toujours l'éducation à côté de l'instruction; aucuii don de l'esprit qui ne soit employé à la culture de l'âme, et les pages de l'histoire profane sont devenues le thème des leçons les plus chrétiennes. En même temps, le but définitif et beaucoup plus élevé auquel tendent ces enfants est placé devant leurs yeux : a Parcourez ces sentiers , leur dit
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Alcuin, Ions les jours de votre jeunesse. Dans un âge plus parfait, en possession d'une intelligence plus ferme, \ous parviendrez au sommet des saintes Ecritures (1).
Telle est la large et grave discipline sous laquelle les rudes enfants du Nord se dépouillaient de leur barbarie native et se préparaient à figurer dignement dans la grande société européenne. Franc et Saxon deviendront des hommes : hommes d'Eglise , hommes d'Etat, hommes de guerre, ils accompliront de nobles et saintes entreprises. Sans doute le souffle de leurs passions les entraînera plus d'une fois loin de la voie si pure qui leur était montrée; cependant ils au^ ront puisé dans cette éducation à la fois religieuse et intellectuelle un ascendant, une supériorité qui subsistera longtemps encore, et dont ils auraient tort de méconnaître la première origine.
(1) Nous croyons devoir reproduire ici une portion du prologue auquel nous faisons allusion; c'est un bel exemple donné aux instituteurs chrétiens. Les interlocuteurs sont le maître et les disciples : M désigne le maître , D les disciples.
M. Bene quœritis si manentem quœritis ( felicitatem) et non fugientem. Yidetis quam niultis amaritudinibus terrena félicitas adspersa est, quœ nuUi \el tota proveniet, vel fida permanet, quia nil non mutabile pra?sentis vitae inveniri potest. Quid pulcbrius luce ? et hœc tenebris succedentibus offuscatur. Quid floribus venustius œstatis? qui tamen frigoribus hiemalibus pereunt. Quidsalute corporis suavius ? et quis banc perpetuam habere confidit? Quid tranquilla pace jucundius? et tamen sœpe hfec tristi discordiarum fomite irritatur. — D. Haec omnia sic se liabcre sicut dicis non dubitamus. Sed quorsum ista ? — M. Ut ex majoribus minora cognoscatis. — D. Quonam modo? — M. Si cœlum terraquc suis semper vicissitudinibus miitantur, generalis omnium mortaliura pulcbritudo et utilitas : quanto magis cujuslibet rei specialis delectatio transitoria esse necesse est ? Et cur ea amari debent quœ permanere nequeunt ? Quid vos bomines de nominis laude, de honoris dignitate , de divitiarum congregatione cogitatis? Legistis Crœsi divitias, Alexandri famam, Pompeii bonorem? Et quid haec perituris proderunt? dum quisque illorum , immatura morte , cum magno qua?sitam labore cito perdidit gloriam, minuitque quodammodo propriœ integritatem scientise, qui ex alienis sibi sermunculis laudem quœrit. » (T. II, v. i, pag. 266,)