LES SUGCESSELRS l'ALGUlN
Jngez-en plutôt par le plan d'études adopté en 1 109 à l'école de Cambridge , humble berceau d'une des plus grandes universités de l'Angleterre.
Les moines qui dirigeaient cette école avaient pour abbé Jofîride , un des élèves de Fleury; aussi s'attachèrent-ils à la méthode de Fleury (1). Le grammairien Odon expliquait aux enfants la grammaire de Priscien avec les commentaires de Rémi (d'Auxerre); le dialecticien Terric lisait la logique d'Aristote et l'introduction de Porphyre (2) ; enfin , Guillaume développait oratoi rement la rhétorique de Cicéron et les fleurs de Quintilien. Que veut-on de plus? Priscien, Aristote, Porphyre, Cicéron et Quintilien, ne sont-ce pas les auteurs employés par Alcuin et Cassiodore? Les événements qui ont renversé la dynastie de Gharlemagne et mis l'Angleterre au pouvoir des Normands n'ont pas altéré le moins du monde ces traditions que les professeurs du moyen âge se transmettaient de main en main. Quand Raban Maur, disciple d'Alcuin, revient à Fuide,il reçoit ordre d'enseigner suivant la méthode d'Alcuin; quand Jofîride, sorti de l'école de Fleury , envoie ses religieux professer à Cambridge, ils n'ont d'autre méthode que celle de Fleury; et il se trouve, en fin de compte, que ces deux méthodes n'en font qu'une. N'avions-nous pas raison , en parlant d'Alcuin et de la manière dont sa discipline s'était répandue, d'annoncer pour le xn^ siècle une dérivation manifeste? Donc aussi les faits rapportés par nous ne sont pas isolés , indépendants les uns des autres ; ils se rattachent à tout un ensemble de doctrines , ils sont conformes à des
(1) Continuatio Inglu/i. Ap Gale. Scriptores rerum Anglicarum, p. 114.
("2) Au nom de Porphyre se trouve joint celui d'Averroès. Évidemment c'est par suite d'une interpolation. Averroès ne florissait que vers le milieu du xne siècle.
règles regardées comme inviolables et à Fiilde et dans les autres écoles : eum docendi modum quem ah Albino didicerat etiam lenere apud Fuldenses monachos inviolahilem juhetur.
Mais nous louchons à des changements considérables. Ils atteignent à la fois et la personne des maîtres, et les centres d'éducation qui sont transportés ailleurs, et, jusqu'à un certain point, l'objet même de l'enseignement. En trois mots: le sceptre des écoles , resté si longtemps aux mains des Bénédictins, leur échappe ; le cloître, l'évêché, naguère encore si voisin du cloître, cessent d'abriler la jeunesse; elle s'agglomère dans les universités. Enfin, la dialectique en se développant finit par absorber la grammaire.
La décadence des études bénédictines nous est attestée par un annaliste dont la critique, sans doute , n'est pas irréprochable, mais qui fut du moins l'écho fidèle des chroniqueurs de son ordre. (( Depuis le temps de Raban, dit Trilhème , l'ordre de saint Benoît compta une multitude de savants répandus par toute l'Europe. Rien de plus vrai alors que ce vieux dicton : la science loge sous le capuchon du moine. En France , en Allemagne , bon nombre de moines s'appliquaient à l'étude du grec et du latin. Mais depuis que les nôtres ont préféré à la lecture l'oisiveté et les plaisirs, le grec n'est plus étudié, ni en France, ni en Allemagne. Alors se sont formés d'autres instituts, ceux des Frères mendiants , et avec de nouvelles méthodes d'enseignement ils ont introduit une manière d'écrire familière et rustique : et novos studiorum modos, cum familiari quodam alque campestri génère scribendi attulenmt (1) » Voilà donc l'étudiant du xii'^, du xiii^ siècle, ne trouvant plus dans les mo-
(1) Vita Uarhani, 1. III.
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nastèresses anciens instituteurs, et se transportant à Bologne, à Paris, à Cambridge. Là , plus de bibliothèque du cloître, plus de copistes qui reproduisent jour et nuit les exemplaires classiques : les Frères mendiants , voués à la prédication dans les villes et les bourgades, n'avaient pas pour cela assez de loisirs. L'étudiant frappe à la porte des libraires de l'université, les stationarii; on lui vend fort cher Priscien, Flsagoge de Porphyre, peut-être quelque traité d'Aristote : besoigneux^ et sollicité par d'autres goûts, il se contente de peu; l'étude des modèles lui fera presque entièrement défaut. Et puis, à peine débarqué à Paris, par exemple, il est enrôlé dans les cabales de l'école. — Etes-vous réaliste ou nominal? Tenez-vous pour Abélard ou pour Guillaume de Champeaux? — S'il s'attache à Abélard , il ira sur la montagne Sainte-Geneviève assiéger le cloître de Saint-Victor où Guillaume donne ses leçons. Mais bientôt Aristote fait invasion de toutes parts: par l'Espagne , où les Arabes le traduisent et le commentent; par Constantinople , d'où il arrive à la suite des Croisades. On n'en est plus à ses catégories , à ses topiques , on lit ses éthiques , sa métaphysique et sa physique, et même les interprétations hétérodoxes d'Averroès; et les excès delà dialectique appellent la répression du saint-siége. C'était le laborieux enfantement de la scolastique.
Il ne peut entrer dans notre pensée de déprécier l'époque à laquelle nous devons le livre des Sentences et les deux Sommes de saint Thomas, ces œuvres impérissables; mais dans un certain ordre de connaissances, elle n'a pas réparé les pertes qu'on venait de faire. En agrandissant le domaine de la science, on laissa en friche le champ cultivé par les aïeux. La grammaire, la littérature restèrent bien au-dessous de ce qu'elles avalent été jusque-là. Leibnitz, occupé à
rassembler les monuments historiques de sa patrie, en a été singulièrement frappé. Trop indifférent , comme on sait , aux lumières pourtant si radieuses de la scolastique, il n'envisagea les choses que d'un seul côlé, et ne craignit pas de dire que le x'' siècle, comparé au xnie, lui semblait un siècle d'or (1).
Les grands hommes de cette nouvelle ère de la science , fournis surtout par les ordres mendiants, se sont illustrés dans les travaux de la scolastique. Albert le Grand et saint Thomas, Alexandre de Halès et saint Bonaventure appartiennent , sous ce rapport , à une même famille. Parmi les grands hommes de la période bénédictine , nous avons compté Cassiodore , saint Isidore de Séville , saint Aldhelm , Bède , Alcuin, Raban Maur, saint Abbon de Fleury, Gerberl; il n'en est aucun qui n'ait été grammairien.
A la suite de cet abaissement de la grammaire , de cet abandon des écoles monastiques , il arriva une chose assez singulière, et dont on ne s'est pas toujours suffisamment rendu compte. Lorsque les avant-coureurs de la renaissance, au XV' siècle , et même au xiv% se mirent en quête des ouvrages classiques , ils les trouvèrent la plupart du temps ensevelis dans la bibliothèque poudreuse d'un couvent, quelquefois aussi dans un cellier. Ils n'eurent pas de termes assez durs alors pour flétrir l'ignorance et l'incurie des moines. Ils oubliaient que ces moines, du ix^ au xv siècle, avaient copié assidûment les précieux manuscrits, qu'ils les avaient lus, étudiés, expliqués à leurs élèves (2).
(1) IntrodiLctio in collection, scriptor. Brunswic, LXIII. Consultez aussi Duboulay ou Crévier, Histoire de l'Université; Theiner, Histoire des institutions d'éducation ecclésiastique ; Heeren, Geschichte der Classischen Litteratur ira Mittelalter, dreizelmt. Jahrh.
(2) Pogge vient de découvrir dans l'abbaye de Saint-Gall quelques-uns de ces trésors enlouis Voici m quels termes il fait part de sa découverte à un
130 LES SUCCESSEURS d'aLCUIN.
Le mouvement que nous venons de signaler au sein des écoles du xii*" siècle eut un adversaire déclaré dans la personne de Jean de Salisbury , esprit original et incisif, Irès^ judicieux, bien qu'il ait parfois accordé créance à des récits apocryphes. 11 vit où entraînait l'ardeur intempérante de la dialectique, et dans un ouvrage intitulé Métalogique, il plaida pour le maintien des anciennes traditions. Selon lui, la raison toute seule est stérile; elle n'est féconde que par la parole. Rompre l'union de Mercure et de Philologie , de l'éloquence et de la science, c'est attaquer d'un coup tous les arts libéraux, c'est travailler à dissoudre la société humaine. La rhétorique, la grammaire surtout, base et racine de tous les arts, doivent garder leur rang, autrement on donnera tête baissée dans les arguties de l'école. N'a-t-il pas failli lui-même être victime de l'erreur dominante? Arrivé à Paris peu de temps avant la retraite d'Abélard , il alla d'abord sur la Montagne ( Sainte-Geneviève ) étudier la dialectique, et pendant deux années il eut pour professeurs Albéric et Robert de Melun. « Tous deux, dit-il, étaient pleins de pénétration d'esprit et infatigables au tra-
ami : « Ibi inter confertissimam librorum copiam , quos longum esset recensera , Quintilianum reperiinus, adimc salvam et incolumem , plénum tamen situ et pulvere squalcntem. Erant enim non in bibliotlieca libri illi, ut eorum dignitas postulabat , sed in teterrimo quodam et obscure carcere , fundo scilicet unius turris , quo nec capitalis quidem rei damnati detruderentur. Atqui ego pro certo exislimo si essent qui hœc barharorum ergastula , quibus bos detinent viros, rimarentur ac cognoscerent more majorum, similem fortunam experturos in multis de quibus jam est conclamatum. Reperinius prœterea libros très primes et diniidiatum quartum C. Valerii Flacci Argonauticon , et expositiones tamquam tbema qiioddam super octo Giceronis orationibus Q. Asconii Pcdiani , eloquentissimi viri , de quibus ipse meminit Quintilianus, etc. » (Ap. Fabricium, Bibliotlieca îat., t. I, p. 525.) Après le départ de Pogge, les religieux de Saint-Gall écrivirent dans leurs annales : « Poggius Florentinus in monasterium nostrum veniens , concessu atque permissione Abbatis, multos perelegantes libros asportavit. » (Ap. Weidmann, Geschichte der Bibliotheck von St '-Gallen , p. 44.)
vail; je crois qu'ils eussent excellé dans la philosophie naturelle, s'ils s'étaient appuyés sur la grande base des connaissances littéraires, et s'ils avaient été aussi fidèles à marcher sur les traces des anciens qu'ils étaient enclins à s'applaudir de leurs découvertes. » Instruit par l'expérience et sachant mieux la mesure de ses forces, il résolut de se remettre à la grammaire, et pendant trois ans il assista aux leçons de Guillaume de Couches. « Là, observe-t~il, je lus beaucoup, et c'est un temps que je ne regretterai jamais. » De Guillaume de Couches, il passe à Richard Lévêque, de Richard à Hardouin le Teutonique; bref, il n'aborde la logique et la théologie qu'après s'être perfectionné dans la grammaire et la rhétorique. 11 termine son récit de la sorte : « J'avais employé près de douze ans à ces diverses études. 11 me prit envie alors de revoir mes premiers compagnons , que la dialectique avait retenus tout ce temps-là sur la Montagne, Je voulus conférer de nouveau avec eux, dans l'espoir que, nous exposant mutuellement nos anciens doutes , nous en retirerions de part et d'autre quelque profit. Je les trouvai les mêmes qu'auparavant ; ils n'avaient pas fait un pas : Inventisunt qui fuerant, et uhi. » La conclusion, c'est qu'il faut s'en tenir à l'ancienne méthode, à celle de Guillaume de Couches, et de Richard Lévêque , qu'ils avaient reçue eux-mêmes de leur vénérable maître, Bernard, ou, comme il le nomme volontiers, le vieillard de Chartres.
Quelle était donc cette méthode de Bernard de Chartres? Jean de Salisbury emploie à la décrire un chapitre malheureusement trop étendu pour être placé en entier sous les yeux de nos lecteurs (1). C'était un enseignement tout pra-
(1) Voici du moins une partie de ce chapitre.
a Excute Virgilium, aut Lucanum, et ibi cujuscumque philosophiae professor sis , ejusdem iiiveuies condituram. Ergo pro capacitate discentis , aut
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tique , nourri surtout par la lecture et Tanalyse des auteurs. On les apprenait par cœur ; on s'exerçait à les imiter dans des compositions en prose et en vers : Virgile et Lucain étaient étaient scrutés à fond. Les règles de la syn-^ taxe, les figures de grammaire, les ornements de rhétorique, les subtilités dialectiques, les différents points d'érudition , tout y était passé en revue. Mais chacune de ces choses avait son temps; Bernard savait proportionner ses explications à la capacité de ses auditeurs. Tous les jours aussi l'excellent maître avait soin de les édifier sur quelque sujet de morale ou de religion, A la fin de la leçon du soir on récitait le psaume De profundis et VOraison dominicale pour les âmes des défunts.
docentis industria , et diligentia , constat fructus prœlectionis auctorum. Sequebatur hune morem Bernardus Garnotensis , exundantissimus modernis temporibus fons literarum in Gallia , et in auctorum lectione qùid simples esset , et ad imaginera regulœ positum , ostendebat; figuras grammaticœ, colores rhetoricos , cavillationes sophismatum , et qua parte sui propositœ lectionis articulus respicicbat ad alias disciplinas , proponcbat in medio : ita tamen , ut non in singulis universa doceret , sed pro capacitate audientiura , dispensaret eis in tempore doctrinœ mensuram. Et quia splendor orationis aut a proprtetafe est, id est, quum adjectivum aut verbum, substantivo eleganter adjungitur, aut a translatione , id est, ubi sermo ex causa probabili , ad alienam traducitur significationem, hœc , sumpta occasionc , inculcabat mentibus auditorum. Et quoniam memoria exercitio firniatur , ingeniumque acuitur ad imitandum ea, quse audiebant, alios admonitionibus, alios flagellis et pœnis urgebat. Gogebantur exsolvere singuli die sequenti aliquid eorum quae praecedenti audierant ; alii plus , alii minus : erat enim apud eos prœcedentis discipulus sequens dies, Vespertinum exercitium , quod declinatio dicebatur, tanta copiositate grammaticae refertum erat , ut si quis in eo per annuin integrura versaretur, rationem loquendi et scribendi , si non esset Jiebetior, haberct ad manum, et significationem sermonum , qui in communi usu versantur, ignorare non posset. Sed quia nec scholam , nec diem aliquem decet esse religionis expertem , ea proponebatin- materia , quse fidem sedificaret , et mores, et unde qui convenerant , quasi coUatione quadam , animarentur ad bonum. Novissimus autem hujus declinalionis, immo philosophicae collationis , articulus , pietatis vestigia praeferebat : et animas defunctorum commendabat , devota oblatione psalmi , qui in pœnitentialibus sextus est, et in (?) oratione Dominica , Redemptori suo. » Metalogicus ^ 1. 1, cap. 24^ — 0pp., t. V, p. 57. Edit Giles. Gf Jouvency. Ratio discendi et docendi, IL Pars , Articulus iv, Modus explicandœ prœlectionis»
Mais comment se fait-il qu'on ait abandonné cette méthode? c( De nouveaux professeurs sont venus, qui ont promis à leurs élèves la philosophie infuse en moins de deux à trois ans, et les anciens ont dû céder à Tentraînement de l'aveugle multitude. Depuis cette époque, on accorde moins de temps, moins de soin à l'étude de la grammaire. Et qu'arrive-t-il de là? Ceux qui font profession de tous les arts, tant mécaniques que libéraux, ne connaissent pas seulement le premier de tous, celui sans lequel on n'apprendra jamais les autres. »
Voilà bien le champion du passé, l'ennemi déclaré des nouveautés téméraires. Ailleurs, Jean de Salisbury recommande aux écoliers Donat, Servius, Priscien, saint Isidore, Cassiodore, Bède, tous les auteurs, en un mot, qui étaient en faveur dans les siècles précédents. Mais il prévoit qu'on ne pourra se les procurer; il insiste pour qu'on lise saint Isidore, dont les ouvrages sont fort courts et assez répandus. Et bientôt, réduisant encore ses prétentions : « Si on ne peut, dit-il, l'avoir tout entier, qu'on tâche au moins d'en avoir une partie et de l'apprendre par cœur (1).» Rien ne montre mieux combien les étudiants avaient perdu à s'éloigner de l'école et de la bibliothèque du monastère.
Ce que nous ne pouvons reproduire du Métalogique de Jean de Salisbury, ce qui échappe à l'analyse, c'est la verve satirique dont il poursuit les nouveaux docteurs, leur chef surtout, vrai personnage de comédie auquel il donne le nom de Cornificius; c'est encore l'usage continuel, et souvent heureux, qu'il fait des auteurs classiques. Toutes ses pages en sont cousues, à la lettre; un savant étranger y
(1) V. Metalog. , 1. 1, c. i, xix, xx, xxiv, et passim»
a trouvé matière à trois dissertations (i). Et en tout cela, nulle affectation , nul pédantisme. Le vers de Virgile ou d'Horace tombe de sa plume toujours à propos, sans préméditation apparente. Souvent les textes des anciens sont tellement mêlés à sa phrase qu'on ne sait trop si l'auteur lui-même s'en est aperçu. Vous me direz qu'il fit exception dans son siècle. Ajoutez donc qu'il ferait encore exception aujourd'hui. Mais, en définitive , ce n'était pas un novateur; c'était un homme grave et religieux , — un des hommes les plus religieux du siècle de saint Bernard, -— possédant la confiance du pape Adrien IV, ami dévoué de saint Thomas de Cantorhéry, dont il partagea l'exil et faillit aussi partager le martyre.
L'esprit de Jean de Salisbury se retrouve tout entier dans son disciple Pierre de Blois, qui mourut vers l'an 1200. H nous en a laissé un piquant témoignage. C'est une lettre (2) adressée à un archidiacre de Nantes qui venait de lui confier l'éducation de ses deux neveux : Jean , un enfant dont on s'occupait peu , et Guillaume, adolescent de grande espérance, déjà connu par ses succès dans les écoles, l'orgueil de son oncle en un mot. Mais le précepteur en juge bien différemment. Guillaume, à son avis, lui donnera double besogne; il faudra qu'il désapprenne avant d'apprendre. (( Vous me vantez le génie vif et pénétrant de Guillaume, et pourquoi? Parce qu'il a passé par-dessus la grammaire et l'étude des auteurs pour prendre son vol vers les régions subtiles de la logique; parce que là il n'a pas appris, comme c'est l'usage, la dialectique dans les livres, mais dans des feuilles et des cahiers : uhi non in lihris, ut mos est, diale-
(1) Birgerus Thorlacius, Prolusiones et opuscula academica, t. V, opusc. , 3 et 4, Hauniœ ,1822.
fa) Pétri Blés opéra , Ep. 101, éd. Giles, pag. 315,
cticam didicit, sed in schedulis et quaternis. Ainsi la base de rinstriiction littéraire fait défaut, et quant à cette subtibilité que vous portez si haut , elle est funeste à bien du monde. Sénèque a dit : « 11 n'y a rien de pire que la c( subtilité, quand elle est seule. » Vient ensuite un curieux catalogue des questions à l'ordre du jour par lesquelles devaient débuter les étudiants. Et bientôt, revenant sur Futilité de la grammaire : « Donat, dit-il, Servius, Priscien , Isidore , Bède, Cassiodore ont traité de toutes ses parties avec le plus grand soin , ce qu'ils n'eussent point fait s'ils n'y avaient vu le fondement nécessaire de toute science. » Quintilien , César, Cicéron sont aussi invoqués en faveur de la grammaire. Enfin , après une vigoureuse sortie contre les professeurs qui inspirent à leurs élèves le mépris des anciens et les accoutument à ne faire cas que de leurs feuilles et de leurs petites sommes, — celles de saint Thomas n'avaient pas encore paru , — il raconte quelle a été sa propre éducation. Il se félicite d'avoir beaucoup lu, beaucoup exercé sa plume. Outre les auteurs en usage dans les classes, il avait souvent parcouru «Trogue- Pompée (1) , Josèphe, Suétone , Hégésippe, Quinte-Gurce , Tacite, Tite-Live, dont les histoires renferment beaucoup de choses morales et instructives. » A en juger par cette liste supplémentaire , où nous trouvons les noms de Tacite et de Tite-Live , quelques-uns des historiens de la bonne époque étaient alors négligés dans les écoles*
11 nous est maintenant facile de déterminer la nature des études classiques pour toute la période que nous venons d'embrasser. Nous résumons d'abord ce qui concerne la grammaire, ajoutant au besoin quelques faits par manière de complément.
(1) C'est-à-dire Justin . bon abréviateur.
1^6 LES SUCCESSEURS d'aLCUIN.
La grammaire jouissait d'une double priorité : priorité de temps, — c'est par elle que l'on conamençait : priorité d'importance, — elle était la base et le fondement des autres études, non le plus relevé, mais le plus nécessaire des arts libéraux. Elle ne se renfermait pas dans les parties du discours et la syntaxe : la correction de langage qu'on lui demandait était celle des bons auteurs. Au reste, voici comment la définissent les maîtres les plus accrédités à cette époque.
Martianus Capella : Ofjîcium vero meum (qu'on se souvienne que c'est la grammaire en personne qui parle) tune fuerat, docte scrihere legereque. Nunc etiam illud accessit ut meum sit crudité inteUigere prohareque. Quœ duo mihi ml cum philosophis criticisque videntur esse communia.
Cassiodore : Grammatica est peritia puJchre Joquendi ex poetis illustribus oratoribusque (alias aucioribusque) collecta.
Saint Isidore : Grammatica est scientia recte loquendi , origo et fundamentum liber alium litterarum.
Alcuin : Grammatica est literalis scientia et est cuslos recte loquendi et scribendi ; quœ constat natura, ratione, aucto^ ritate , consuetudine.
Raban Maur : Grammatica est scientia interpretandipoetas atque historicos , et recte loquendi scribendique ratio (1).
Deux sortes d'auteurs étaient employés dans un cours de grammaire, dont les uns fournissaient les préceptes, les autres les modèles du style. Pour les préceptes, c'étaient
(î) On a contesté à la grammaire, pendant le moyen âge, toute rextension et rimportance que lui attribuait U. Landriot. Après les définitions que nous donnons ici et celles que nous avons données ailleurs, tout doute est désormaig impossible. Ajoutons que saint Isidore et Alcuin, moins explicites dans leurs définitions, mettent au nombre des parties de la grammaire les vers, les fables et les histoires : metra , fabulas , historias. L'orthographe (<m avait voulu y yoir toute la grammaire) est une des trente parties que compte saint Isidore î
Priscien et Donat , ou quelqu'un des traités qui présentaient le même fond sous une autre forme. On étudiait comme modèles les historiens, mais beaucoup plus encore les poëtes. Si vous demandez la cause de cette préférence, je crois la trouver dans l'avantage qu'offrent les vers de fixer la prosodie des mots, et de faciliter ainsi la correction du langage parlé, avantage précieux aux époques de basse latinité.
Lorsque nous avons examiné la grammaire d'Alcuin , rencontrant à chaque instant des citations de Virgile , de Térence, de Lucain , nous en avons conclu que les mêmes auteurs, ou à peu près, devaient avoir cours dans les écoles. Cette conclusion était-elle légitime? Sans doute, car, nous venons de le voir, à Reims , à Paris, à Paderborn, on expliquait, on analysait quelques-uns des auteurs suivants : Virgile, Horace, Térence, Lucain, Stace, Juvénal, Perse et enfin Salluste. De part et d'autre, ce sont les poëtes qui dominent. Nous y remarquons un seul historien , Salluste. Et comme Pierre de Blois ne le nomme pas avec Tacite et Tite-Live parmi ceux qu'il avait lus en dehors des classes, il doit rester, selon toute apparence, sur la liste des auteurs classiques du moyen âge.
Faut-il y joindre Prudence? Saint Brunon le lisait à Utrecht, lorsqu'il commençait son cours de grammaire • ses vers fournissent à différents traités didactiques un assez grand nombre d'exemples : il est donc probable qu'il était aussi classique. D'autres poëtes chrétiens, Sedulius et Juvencus ^ par exemple , possèdent des titres analogues ^ moins nombreux, moins décisifs, il est vrai. Ce qu'il y a de certain , c'est qu'ils étaient lus là ou ailleurs.
Mais n'allez pas croire que tous les auteurs, quelle que fût d'ailleurs leur latinité, fussent considérés comme clas-
128 LES SUCCESSEURS D^ALCUINj
siques. Ceux que nous venons de nommer étaient des poêles. Or, un poëuie est toujours une œuvre d'art. Les entraves du mètre, le choix plus sévère des mots, la consistance du langage poétique, moins sujet à s'altérer par cela même qu'il n'est pas de mise dans le commerce habituel de la vie, préservèrent longtemps d'une entière décadence cette partie de la littérature romaine (1). On a donc pu, sans confondre toutes les époques, placer la démarcation pour les poètes, bien au-dessous de l'âge d'Auguste. Aussi Stace et Lucain n'étaient-ils pas exclus.
Voilà en résumé ce que nous trouvons de plus positif sur les classiques en usage dans les écoles de grammaire du moyen âge.
Nous n'ignorons pas ce que rapporte l'auteur anonyme d'une vie d'Alcuin. Enfant, il aurait négligé la psalmodie pour la lecture de Virgile, et en aurait conçu des regrets amers; vieillard et abbé, il aurait interdit cette lecture à quelques-uns de ses jeunes religieux. Si l'on peut conclure de là quelque chose , c'est qu'il est des circonstances oi^i la vie monastique impose des devoirs , des sacrifices qui ne sont pas communs à tous; c'est aussi que, dans un temps où le latin était encore langue usuelle , un poëme latin occasionnait parfois aux jeunes gens des distractions assez fortes , comparables à celles que les romans font seuls naître aujourd'hui. Mais que toute la loi fût dans cette prohibition.
(1) « Est in ore oiiinium sermo solutus , vulgi, principis, mulierum, viroriim : poelica et paucorum scinper extitit, cum niinorem iisuiu minusque necessarium habeat ; nec fere nisi ingeniosorum , qui nuineros orationis, tanquani habitus, et lautas quasdam et splentlidas magniquc pretii vestes, intègres, quam diutissime potest retinent, purosqiie servant a sordibus. Inde est, ut, ex quo inclinare et labi latinitas cœpit, auctores ii, quorum utramque habemus orationeni, t'aciendis versibus multo magis, quam prosa excellant. » Vavasseur, De ludicra dictione.
on ne le prouvera pas (1). Nous avbns déjà établi le contraire au moyen des faits : un document d'une autre nature va compléter la démonstration.
Raban Maur , étant abbé de Fulde , est consulté par ses frères , ceux en particulier qui sont dans la cléricature , sur les devoirs de leur état. Il ne veut pas tirer cette doctrine de son propre fonds; mais recourcint à saint Augustin , à Saint Jérôme , à saint Grégoire le Grand , à Gassiodore , et réunissant en un faisceau toutes les lumières de la tradition , il compose un excellent traité divisé en trois livres , qu'il intitule : De rinstruction des Clercs. Plus tard , adressant ce même ouvrage à Heistulf , archevêque de Mayence, il lui dit que le troisième livre a pour objet de diriger les ecclésiastiques dans l'étude de l'Ecriture sainte et dans celle des auteurs païens : Ter lias vero liber edocet, quomodù omnia quœ in divinis libris scripta sunt, investiganda simt atque discenda , necnon et ea quœ in gentilibus studiis et artibns Ecclesiastico viro scrutari utilia sunt. Voilà bien une question d'études ecclésiastiques. La circonstance est assez solennelle, les hommes sont assez graves et assez dignes pour que chaque chose ait été pesée avec soin. C'est dans le chapitre de la grammaire (2) que Raban Maur vient à parler des poètes païens. Après avoir montré que l'art des vers, enseigné par le grammairien , tire sa principale noblesse de
(1) Au reste, Alcuin écrivait alors à Charlemagne :
Quid Maro vérsificus soins peccavit in aula? Non fuit illc pater jam dignus habere magistrum Qui daret egregias pueris per tecta camœnas?
Alcuini Carm. ccxxviii, ad Carol. Magn., t. II, pag. 228.
Par ce reproche adressé à Charlemagne , Alcuin montre assez qu'il voulait que Virgile fiit enseigné dans TEcole du Palais. Cf. Etudes germaniques . par M. Ozanam. t. Il, pag. S^3.
(2) L. in,c. xvm.
130 LES SUCCESSEURS b'aLCUIN.
l'ancien Testament, où il a été plus d'une fois employé; après avoir rappelé qu'un grand nombre d'écrivains , éclairés des lumières de l'Evangile , l'ont cullivé avec honneur^ il déclare à quelles conditions la lecture des poêles païens sera permise. Le Deutéronome ordonnait aux Israélites qui voulaient épouser une de leurs captives de lui couper les ongles et les cheveux : on traitera la poésie païenne comme cette étrangère; on la dépouillera de tout ce qu'il y a en elle de superflu, de dangereux; notre usage, dit l'abbé de Fulde , notre devoir est d'en agir ainsi : Itaqiie et nos hoc facere solemus, hocque facere dehemus, quando poetas gentîles legimus.
11 est consolant de retrouver dans cette pensée , empruntée par Raban à saint Jérôme (1) , le principe qui a constamment dirigé ceux qui se sont voués à la tâche pénible ^''expurger les auteurs classiques.
Mais, puisque telle était la discipline des cours de grammaire là où la méthode d'Alcuin était en vigueur, on peut juger d'après cela s'il faut attacher tant d'importance aux anecdotes que nous venons de rappeler.
La littérature de cette époque serait à elle seule une démonstration. Elle abonde en formes classiques. Sans être d'une pureté irréprochable, le style d'Alcuin, de Loup de Ferrières , de Gerbert est beaucoup plus châtié que celui des écrivains du xni'' siècle. Nous en avons dit plus haut la raison. Eginhard moule sa phrase sur celle de Suétone. L'imitation est encore plus flagrante dans un grand nom-
(1) Ep. ad Damasum [secuada iater epistolas crificas , t. IV. pag. 1, ccl. Maiir) et Ep. ad Magnuir,. Raban Maur avait sous les yeux, un peu plus bas, dans la première de ces lettres, le passage où saint Jérôme reconnaît que c'est nécessité pour les entants d'étudier les poëteb païens : Qaod in ptceris necessitatis est.
bre de poésies (i). Même quelquefois en un sujet chrétien, au mépris du précepte formulé par Boileau , on voit apparaître tout païen le vieux Parnasse : la légende versifiée est
(1) Quelques exemples feront mieux comprendre ce genre d'imitation. Lé panégyriste de Béranger (x^ siècle) débute ainsi :
"APXETAi npoAoros.
Non ederam speraré ^àles laurunive , libelle :
Quœ largita suis tempera prisca viris.
Gontulit hcBC magno labyrinthia fabula Homero
jEneisque tibi, docte poeta Maro.
Atria tum divum resonabant càrinine vatum :
Respueten Musam quseque proseucha tuam.
Pierio flagrabat eis sed munere sanguis :
Prosequitur gressum nulla Thalia tuum.
Suivent des plaintes sur le discrédit où sont tombés les vers devenus, hélas ! trop communs.
Supplice sed veto Christum rogilemus ovantes Quo faveat cœptis Patris ab arce meis.
Clotho, Lachesis et Alccto ont une assez grande part au récit, et dans les engagements de Mars : Rabidi commercia Marlis, les personnages posent en héros de l'Enéide.
Metellus de Tegernsee (xii^ siècle) a composé un grand nombre d'odes et d'églogues en Thonneur de saint Quirin , martyr. Il nous suffira d'en citer quelques vers.
La seconde ode commence ainsi :
Jam satis terris , ratione Verbi , Qua Deus dignans habitare terris Corporis nostri sibi membra junxit,
Virgine matre , Grandinis durœ Pater ille misit, etc; La troisième :
Sic te Roma potens Tibri , Sic patres gemini lucis Apostoli Regnatbrque regat pater, etc.
. Et ailleurs :
Solvitur acris hiems tersà nive persecutionis. Là première églogue :
Meliboeus.
Tityre , tu magni recubans in margine stagni Sylveslri tenuiquc fide peté jura peculi , Nos patrifE fines et dulcia linquimus arva, etc. Ce tityre est une manière d'intendant qui administre les biens du mo^ nâstëre. Tout commentaire lerait ici superflu.