‹ Des études classiques dans la société chrétienneChapitre 16 sur 48 · LES SUCCESSEURS i3'ALGUlN · texte numérisé non relu

LES SUCCESSEURS i3'ALGUlN

entremêlée d'invocations aux iMuses, Piérides, Aonides et le reste. Dans la vie de saint Germain , écrite en vers , par saint Heiric, les raisins qoi mûrissent sur les coteaux d'Auxerre, deviennent les dons de Bacchus : Munera Bacclii. La fable de Dédale et d'Icare fournit au même auteur le Ihème d'un de ses prologues. Un goût plus sûr eût fait justice de tout ce phéhus. Mais dire que de tels hommes avaient goûté du fruit défendu , que cette littérature d'emprunt était tout à la fois (qu'on nous passe l'expression) littérature de contrebande, c'est de toutes les interprétations et la moins bienveillante et la moins plausible. 11 est tout simple de ne voir là que d'innocentes réminiscences d'un cours de grammaire.

L'âge auquel on étudiait la grammaire ne saurait fournir matière à une discussion sérieuse. C'était l'enfance, et les rares exceptions qui se rencontrent ne servent qu'à confirmer la règle. Les excellentes Recherches (1) de M. Landriot ont jeté sur ce point assez de lumière; et, pour le dire en passant , ici comme ailleurs nous avons senti que nous marchions à sa suite sur un terrain solide. On objectera vainement que les enfants au sortir du berceau n'étaient pas encore capables de lire les historiens et les poètes. Sans

(1) Recherches sur les Ecoles littéraires du Christianisme ^ etc. — Aux nombreux exemples cités par M. Landriot, ajoutons deux passages de la vie de saint Abbon. C'est Aimoin qui parle: « Jam vero litterariœ artis profunda tanta adhuc puerulus rimabatur instantia, ut adidascalissemel audita firmiter intra cordis conderet arcana. — Aimoin continue : Egressus pueritiœ tempora, frequenti meditatione adolescentiœ satagebat reprimere vitia, etc.» Il devient ensuite écolàtre de Fleury; appelé en Anglétct-re, il y remplit les mêmes fonctions. Son abl)é, qui sentait vivement son absence, lui écrivit : « Quandiu tu lucerna ardens et lucens , et ceteri quoque soles, domum Domini prudeutiœ, jnstitiie et temperantiie speculo irradiastis, gaudebant patres in fdiis, lœtabatur pater noster Benedictus in sais alumnis quos ab ipsis incunabulis Philosophia.' alimenlis educaverat. » Vita S.Abbonis, ap. Màbillon. Àcta SS. 0. S. B. sâec. viî°, part, i% pag. 39 et 41.

doute, ils apprenaient à lire avant de lire. Mais nous n'avons vu nulle part qu'on eût coutume de mettre un long intervalle entre cet enseignement primaire et la gram^ maire proprement dite. Le premier livre qu'ils recevaient était le psautier. Ils devaient le savoir par cœur, non pour y vérifier les règles de la syntaxe, mais pour y puiser de pieux sentiments, pour être à même de prendre part à la psalmodie. Le plus humble frère lai, celui qui gardait les troupeaux du monastère , apprenait son psautier aussi bien que les clercs. Caton, non le censeur, mais son homonyme du II' siècle , auquel sont attribués les distiques moraux, était l'auteur classique des commençants Jean de Salisbury s'explique sur ce sujet assez clairement; il en parle comme d'une chose notoire de son temps et par conséquent fort ancienne. « In libella quoque quo parvuli initiantur, ut virtutis instructio et usus teneris ehihitus animis facile nequeat aholeri ( quoniam et testa diutius servat odo^

rem ejus. »

Quo semel est imbuta recens) Ait vel Cato, vel alius [nam auctor incertus est)

Multa legas facito , perlectis perlege multa. »

Polijcr. 1. Vil, c. IX.

Vous voyez quelle estime on faisait dès lors de la morale de cet honnête païen , tout aussi dangereuse, à notre avis, que celle du Selectœ e profanis. Pour en finir plus vite avec ce petit livre, nous dirons que des poésies populaires du xin^ et du xiv^ siècle attestent qu'il garda constamment ce rang dans les écoles (1). En 1571 , les statuts de l'uni-

(1) D'après ces poésies , Caton est iin livre que les clercs lisent aussitôt qu'ils vont à l'école :

Een boec dat die clerken lesen

Als sie erst ter scolen gaen.

(Cramer, Gesckichte der Erziehung in den Niederlanden wœhrend des Mittelqlters , pag. 256.)

Î3I LES SUCCESSEURS d'ALCUIN.

versité d'Ingoîstadt le lui garantissaient encore (i). Après cette époque, à tort ou à raison, les fables de Phèdre, nouvellement découvertes, paraissent le lui avoir disputé. Nous connaissons cependant des éditions classiques de Caton d'une date beaucoup plus récente (2).

Nous n'ajouterons rien à ce que nous avons dit de la rhétorique et de la dialectique; mais nous avions annoncé qu'une haute et chrétienne intelligence, toujours vivante dans la tradition, révérée au moyen âge , avait dû présider au travail intérieur des écoles (3). Déjà nous avons vu Cftssiodore, insistant sur Futilité qu'on peut retirer des lettres profanes pour l'intelligence de l'Ecriture sainte, évoquer la grande autorité de saint Augustin, et joindre son nom à ceux des docteurs qui l'avaient précédé dans cette même voie. Comme Cassiodore fut le premier à organiser, en Occident, les études claustrales, il nous paraissait probable qu'on aurait eu recours, après lui, au Traité de la Doctrine chrétienne, dont il s'était inspiré, aussi bien qu'à celui de V Ordre, où l'évoque d'Hippone développe les mêmes vues. Charlemagne adresse une circulaire aux dignitaires ecclésiastiques pour leur recommander le renouvellement des études, et dans cette circulaire, l'idée de saint Augustin, quelques-unes de ses expressions se retrouvent (4). Alcuin , au préambule de ses leçons, montre

(1) Middendorp, Academiœ célèbres in universo orbe, 1. VITT, pag. 268.

(9.) Nous nous contentons d'indiquer celle d'Amsterdam, qui est de Tannée 1731 ; cum grammatica contructione et vernacula interpretatione. Cette diversité de temps et de lieu annonce un usage assez général.

(3) Ghap. III, pag. 69.

(4) « Quos tamen tropos qui noverunt agnoscunt inlitteris sanctis, eorumque scientia ad eas intelligendasaliquantum adjuvantur. » (S, Aug., de Doctrina christiana , 1. III, c. xxix.)

« Cum autem in sacris paginis scliemata, tropi et caetera his similia inserta inveniantur, nulU dubiuœ est, qaod ea uausquisque legens tanto citius spi-?

à ses élèves, dans les sept arts libéraux, les sept degrés par lesquels ils seront conduits à la science divine; c'est le résumé du Traité de V Ordre. Mais voici un fait plus significatif. Des trois livres sur l'instruction des clercs envoyés par Raban Maur à l'archevêque de Mayence, il en est un qui a pour objet les études; presque toutes les pages de ce livre appartiennent textuellement au Traité de la Doctrine chrétienne (1). 11 y a toutefois cette différence que, dans saint Augustin, les pensées se croisent, sans se confondre, mais non sans causer au lecteur quelque embarras. Dans la rédaction de Raban Maur tout est catégorique, et les conceptions de l'incomparable docteur reçoivent d(éjà ces linéaments précis que prendra plus tard sa théologie sous la plume de saint Thomas. Et c'est en partant des principes de saint Augustin que Raban arrive aux conclusions que nous venons de rapporter (2).

En présence de cet accord magnifique de tant de grands et saints personnages, notre dernier mot est toujours celui de Cassiodore : « Quis enim audeat hahere dubium, ubi v«rorum talium multiplex prœcedit exemplum ? »

ritualiter inteiligit, qnanto prius in litterarum magislerio plenius instructus fuerit. » Eli. ad Baugolfum. Ap. Sirmond. Concilia Galliœ , an 788, t, II, pag. 121.

(1) Notons une variante. Saint Augustin avait dit , en parlant des docteurs qui apportent à l'Eglise les dépouilles de l'Egypte, c'est-à-dire du monde païen : « Fides quanto auro et argento et veste suffarcinatus exierit de

JEgypto Cyprianus quanto Lactantius , etc Quanto innumerabiles

Grœci! » Saint Augustin parlait des Pères grecs. On lit dans Raban : « Quanto innumerafjiles grammatici! » Erreur du copiste sans doute; mais favorisée par la dignité que la grammaire avait acquise. Depuis que les Boniface et les Isidore avaient été grammairiens , les grammairiens pouvaient être mentionnés après les Cyprien et les Lactance. D'ailleurs saint Augustin n'accordait-il pas à la grammaire une puissance presque divine : Grammaticœ pêne divinam vini.

(2) Jean de Salisbury, qui appartient à cette même école, fait aussi un fréquent usage des deux, traités de saint Augustipi dgins son Métalogique et (dans son Polycratique.

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Et Ton ne saurait s'étonner des paroles adressées par Mgr FEvêque d'Orléans à la conscience des ecclésiastiques chargés, dans son diocèse, de l'éducation de la jeunesse.

(( Vous pouvez, leur dii-W , persévérer sans inquiétude dans la pratique d^un système d'enseignement qui, pendant tant d'années , a été approuvé, pratiqué non- seulement par tous les plus grands esprits , inais aussi par les esprits les plus chrétiens, par les plus grands saints , par tous les Instituts religieux enseignants, par tout le clergé, de F aveu même de vos accusateurs : par les EvêqueSj par les Papes ^ c'est-à-dire par V Eglise elle-même (1). »

(1) Lettre de Monseigneur l'évêque d'Orléans à MM. les supérieurs, directeurs et professeurs de ses petits-séminaires , et aux autres ecclésiastiques chargés, dans son diocèse, de l'éducation de la jeunesse, ^wr/'emp/oîc^e* auteurs profanes, grecs et latins dans l'enseignement classique.

l'université du XIII® AU XV® SIÈCLE. 137

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