‹ Des études classiques dans la société chrétienneChapitre 25 sur 48 · DU XIII^ AU XY*' SIÈCLE. 1G · texte numérisé non relu

DU XIII^ AU XY*' SIÈCLE. 1G

classiques et bien d'autres encore auraient succombé infailliblement ; et rendons aussi à nos pères plus de justice. Dieu merci! assez d'obstacles de tout genre venaient contrarier leur ardeur pour la science j mais ils n'avaient garde de les multiplier à plaisir. Empêcher que le professeur de logique et de métaphysique ne dictât du haut de sa chaire un commentaire d'Aristote écrit par quelque autre ^ c'était protéger l'enseignenlent de la philosophie contre l'avilissement elle ridicule; défendre au maître qui faisait expliquer et apprendre de mémoire les textes classiques, de dicter ces mêmes textes , dans un temps où les livres étaient chers et les étudiants pauvres, c'eût été une inqualifiable tyrannie, sinon une absurdité. Si même aujourd'hui, malgré nos res* sources typographiques, malgré cet assortiment d'e^cerpfa pour tous les goûts et pour toutes les bourses , il arrive encore au professeur de dicter des fragments pris en dehors des éditions classiques, croyons que les grammairiens et rhéteurs du xiv" siècle usèrent largement de la liberté de dicter qui leur fut toujours laissée.

On peut se rendre compte maintenant de l'impression bizarre produite par les écoles de la rue du Fouarre sur

singulis Magistris Rcgentibus et Docentibiis quatcnus oirca tûxtuni Afistôtelis scholaribus suis exponeiulum de puncto in punctum iiiteiulànt, sive de capitule in capitulum diligenler commenta et expositiones Philosophoruni et Doctorum studeant et exquirant : ita quod Icctiones suas elaborato studio suis discipulis ore proprio dicant et pronunticnt, quia ut Hieronymus ait, habet nescio quid latentis energiœ vivœ vocis achcs et in aures discipuli de authoris ore transfusa fortins sonant.

« Item prœfatis Regentibus inhibemus ne legant de verbo ad verbum in quœstionibus alienis , sed intendant labori et studio taliter quod per seipsos sciant et valeant Icctioncm facere et discipulis tradere sufficientem , sive legant ad pennam, sive non, non obstante antico staluto de non legendo ad pennam super quo dispensamiis ; dummodo ita suas componant Icctiones quod ex eorum scientia et labore per exquisitionem libruium procedere \ideantur... etc. »

i 64 L UNIVEUSITÉ

quiconque y aurait cherché renseignemenl httéraire. H me semble voir un honnête étranger, se livrant à Paris à la même enquête, et tombant d'aventure sur l'Ecole de Droit. Comme ici le professeur ne dicte pas, comme les étudiants n'ont entre les mains que nos Codes où les înstitutes de Justinien, pour peu que l'illusion se prolonge , ce visiteur remportera de nos études classiques une idée assez confuse. N'eût-il pas mieux fait d'aller voir un collège ? Sans doute ; et c'est aussi ce que nous devons faire pour ne pas courir après des fantômes.

Si les cours publics de la Faculté des Arts n'étaient pliis fréquentés par les jeunes grammairiens, c'est qu'ils ne leur étaient plus nécessaires. D'autres établissements avaient pris naissance, mieux appropriés aux besoins de la première éducation. On se figure difficilement des enfants envoyés à Paris par leurs familles pour y commencer leurs études, et se trouvant là sans beaucoup plus de surveillance que nos étudiants actuels de médecine ou de droit. Quelques-uns avaient des précepteurs : Jean de Salisbury et Pierre de Blois remplirent ces fonctions , alors qu'ils fréquentaient encore les écoles pour leur propre compte. Mais combien y en avait-il dont les parents fussent assez accommodés des biens delafortunepourleurprocurer pareil avantage?Dans tousles temps (sauf peut-être celui où les précepteurs étaient des esclaves : triste temps !) ce fut là l'exception, non la règle ordinaire. Aussi était-ce grand'pitié de voir ces pauvres jeunes clercs perdus dans une ville populeuse, n'ayant d'autre protection que celle du Recteur, souvent sans argent et souvent sans gîte. Leur sort était fait pour intéresser la charité du public. Dès l'année 1209, s'ouvrit pour les recueillir le collège, ou plutôt l'Hôpital des Bons-Enfants- Saïnt-Honoré. Hôpital, disons-nous, car, dans l'origine,

DU XIIl^ AU XV^ SIÈCLE. 163

les écoliers n'y trouvaient que le vivre et le couvert ; pour l'instruction, ils l'allaient chercher au dehors. Il fut pourvu à leur subsistance par des legs et de pieuses libéralités. La première dotation testamentaire fut faite par un bourgeois de Paris, du nom d'Etienne Belot; la seconde, par saint Louis à son départ pour la croisade dont il ne revint pas. L'an 1250, le chapelain du roi, Robert Sorbon, fonda le collège qui a gardé son nom (Sorbonne). Seize pauvres étudiants en théologie y étaient nourris; une annexe , le collège de Calvi , donnait asile aux élèves dos classes inférieures. La fin du même siècle vit encore s'ouvrir les collèges du Trésorier, d'Harcourt , des Cholets; nous ne parlons pas de ceux oii presque tous les Ordres religieux entretenaient une partie de leur jeunesse à portée des cours de l'Université. Enfin le nombre de ces établissements s'accrut dételle sorte, auxiv*^ et au xv^ siècle, que, sous Louis XI, au rapport de Duboulay , on comptait jusqu'à dix-huit collèges de plein exercice. Si vous y joignez les autres collèges , dont l'enseignement se bornait à certaines facultés, les Pédagogies ou pensions, et ces petites écoles tenues dès les premiers temps par Alexandre de Villedieu et ses confrères , vous comprendrez quelles immenses ressources Paris offrait alors pour l'éducation.

Bien que destinés d'ubord aux seuls boursiers , bénéficiaires des diverses fondations dont nous avons parlé, les collèges ne tardèrent pas à être fréquentés par d'autres étudiants. L'accessoire alors devint le principal. On s'était uniquement proposé de recueillir et d'abriter de pauvres clercs : on eut des professeurs, des leçons auxquelles furent admis les externes, un enseignement complet dont la célébrité le disputait aux anciennes écoles. Vint même un temps oii l'Université ne subsista plus que dans les collèges.

!66 l'université

A la Faeulté des Arts , nous avons vu la désertion commencer parles petits grammairiens; elle se continua dans les rangs desartiens. Quand ils eurent dans les collèges des professeurs de logique, de physique, de métaphysique, ils ne retournèrent plus à la rue du Fouarre que pour la sollennité d'un examen ou d'une thèse. Ramus, qui aurait voulu ramener les choses à leur ancien état, rapporte, dans un mémoire adressé à cet effet au roi Charles IX, que de son temps , on a vu mourir le dernier professeur public de philosophie qui eût enseigné publiquement à la rue du Fouarre , « ce qui témoigne de la manière la plus éclatante qu'autrefois l'enseignement de la philosophie a été public (1). »

L'Université, au reste, était la première à favoriser cette transformation. De tout temps les écoliers errants lui furent à charge. On les nommait Martinets : « Espèce de passevolants, dit Crévier, qui, courant d'école en école et de maître en maître , cherchaient à parvenir aux degrés par fraude, sans études solides, sans décence de conduite et de mœurs. » Avait-on maltraité les archers du guet et les hommes d'armes du prévôt des marchands, on était sûr que les martinets se trouvaient de la partie. Des collisions sanglantes s'ensuivaient; puis des conflits de juridiction par lesquels l'autorité du Recteur était compromise. La malheureuse rencontre du Pré-aux-Cîercs n'avait pas eu,

(1) « Nupervero diem extremum obiit qui postremus in scîiola publica publicus Philosopliiœ professor fuit, ut modis omnibus planiim ac perspicuum sit Philosophia) professionem publicam fuisse, contraque instituta omnia in privatas divisam esse.» Ramus, Proœmium reformandge Academiœ Parisiensis, p. 472. Paris, 1577. — C'est bien d'un cours de philosophie proprement dite qu'il est ici question, et non d'enseignement littéraire. Ce cours durait quatre années; le premier professeur s'appelait summulista , le second .logicus, le troisième physicus et le quatrième intrans.

DU Xlir AU XV^ SIÈCLE, 16?

dit-on , d'autre cause. Aussi fut-il prescrit aux écoliers , à diverses reprises, de s'attacher à quelque collège ou pédagogie.

Etudier un à un chacun de ces étahlissements n'est ni possible ni nécessaire, je pense. Un seul nous suffira. Prenons pour exemple le collège de Navarre.

Il fut fondé l'an 1304, par testament de la reine Jeanne de Navarre , femme de Philippe le Bel. L'évêque de Meaux et l'abbé de Saint-Denis, nommés exécuteurs testamentaires, se conformèrent de tout point aux volontés de la défunte. Sur l'organisation du nouveau collège , vous pouvez consulter à votre choix, ou le testament lui-même, ou la bulle de Jean XXll qui le confirme : deux pièces qui s'éclairent l'une l'autre (1).

Nous y voyons , pour nous borner à ce qui nous concerne: 1° que les écoliers étaient distingués en trois classes : grammairiens, artiens, théologiens; 2° que les grammairiens étaient des enfants; 3° qu'il était pourvu à ce qu'ils eussent des livres (2).

La différence entre artiens et grammairiens est chose manifeste ; inutile d'insister sur ce point. L'âge des gram^ mairiens est marqué dans ces actes par ces expressions souvent répétées : pweH grammatici ; tandis que les autres sont simplement nommés artistœ, theologi. A la chapelle , pendant le service divin, les artiens et théologiens portaient le surplis et l'aumusse, mais les petits grammairiens n'y paraissaient qu'en enfants de chœur, la tête découverte :

(1) V. Ilegii Navarrœ gymnasii parisiensis Historia. Launoy, t. IV.

(2) De residuo vero dictarum milliiim librarum Turonensium bursis praedictis et aliis missis et cxpensis necessariis persolutis, emenlur libri Theologiœ , Philosoplu'œ et G.rammatiçœ , usque ad sufficientlam scholarium prœdictorum, etc.

168 L^UNIVEISITÉ.

Pueri vero in grammatica capita nuda gérant. Au reste, iî nous sera facile de fixer autrement l'âge de quelquesuns d'entre eux. Un mot seulement au sujet de la bibliothèque.

Nous avons dit, et nous maintenons notre assertion, qu'au début du régime universitaire les étudiants furent moins bien pourvus de livres que par le passé. Eloignés des précieux dépôts qui s'amassaient depuis des siècles dans les évêchés et les monastères, réduits désormais à leurs ressources individuelles, ils durent nécessairement en souffrir. Mais cet état ne dura pas toujours. Dès l'an 1291, un règlement de l'Université vint remédier à l'un des principaux obstacles qui retardaient la production des livres : le manque de feuilles à écrire. Quand les précieuses hottes de parchemin arrivaient à Paris, elles étaient déposées à la halle des Mathurins,et taxées par les parcheminiers jurés de l'Université; après quoi, maîtres et écoliers avaient pendant vingtquatre heures le droit de les enlever, à l'exclusion de tout marchand, en payant le taux légal. Au milieu du xiv siècle, l'usage du papier fit disparaître entièrement ce premier obstacle. Restait la transcription. Des mains vénales s'en chargèrent; ce qui, dans les monastères, avait été un devoir de règle, devint une industrie, et de ce côté sans doute on ne gagnait pas au change. Mais aux copistes salariés il en faut joindre d'autres. Nous lisons qu'à l'école de Fleury, chaque élève devait tous les ans présenter deux volumes en manière d'honoraires (1). Pour peu qu'on ait déployé le même zèle dans l'Université, les livres durent s'y multiplier rapidement. Et lorsque enfin les collèges existèrent, qu'iis eurent des bibliothèques, et que ces bibliothèques furent

(1) Des bibliothèques tlu moyen âge , par G. Acheri (le P. Charles Cahier),

DU Xlir AU XV^ SIÈCLE. 169

fondées, rien ne s'opposa plus au développement des études littéraires.

Launoy, l'historien du collège de Navarre (où il avait eu Bossuet pour élève ) , nous a conservé quelques-unes des listes où l'on inscrivait d'année en année les noms des maîtres et ceux des boursiers admis successivement à titre de grammairiens, d'artiens, de théologiens. On y voit figurer Pierre d'Ailly, avec son disciple Jean Gerson. ( Joannes Charlerii artista, 1377. ) Un troisième nom, souvent placé dans l'histoire à côté de ces deux noms, n'a pas été respecté par le temps, et ne s'est pas retrouvé dans les archives; mais Nicolas de Clémangis(ou Clamenges ) nous apprend lui-même, dans ses lettres, qu'il avait fait toutes ses études au collège de Navarre (1). Les témoignages de ces hommes, leurs souvenirs sont précieux ; voyons s'ils justifient l'idée que nous nous sommes formée de l'éducation, d'après Evrard de Béthune, et le traité De disciplina scholarium, «

Pierre d'Ailly n'occupa au collège de Navarre que la chaire de théologie, mais à cette chaire était attaché le titre de magisler domuSj avec le soin de la discipline et la direction générale des éludes. 11 n'était donc pas étranger, par position , à ce qui fait l'objet de nos recherches. Une de ses leçons d'Ecriture sainte (2) (on ne s'y attendait peut-être pas) nous fournit la liste des auteurs employés dans les classes de rhétorique, de poésie et de grammaire.

(1) Pierre d'Ailly, Gerson, Clémaiigis , Launoy et Bossuet, tous ces noms, plus ou moins, sentent le gallicanisme. Singulière destinée de cette Maison de Navarre : elle avait été fondée par une reine, femme de Philippe le Bel ; elle resta toujours sous la dépendance immédiate de la cour. N'y a-t-il pas dans son histoire une leçon à recueillir ?

(2) Principium in cursum Biblice, inter opéra Gersonii. Edit. EUies Dupin, 1707, t. I, col. 612.

1 70 l'université

Quelle est, se deinande-t-il , en abordant l'exposition de la Bible, quelle est cette doctrine nouvelle? Quœnam doctrina hœc nova? Et cette question , \[ l'adresse à tour de rôle aux philosophes, aux mathématiciens, aux juristes, aux théologiens. Ceux-ci pourront seuls le satisfaire en lui répondant par la bouche de saint Paul et de saint Augustin. Sous le nom de philosophes sont ici compris tous ceux, artiens ou autres, qui enseignent le trivlum, la science du langage. Sur le seuil de cette école on rencontre Priscien, Aristole, Cicéron et Virgile, qui représentent la grammaire , la logique, la rhétorique et h poésie. Ce n'est pas tout : on y voit aussi Ovide et Horace; Juvénal , Sénèque et Térence ; Salluste, Quintilien et Tite-Live; et, pour le faire court, generaliter singula quœ vel suavis lyram rhetoricœ vel gravis poetîcœ musam résonant {sic) (1). Qu'on veuille bien le remarquer, tous ces auteurs, Aristote excepté, étaient le partage des écoliers nommés grammairiens dans les actes officiels. Les grammairiens étudiaient donc tout à la fois la grammaire, la poésie et la rhétorique (2).

Jean Gerson arriva au collège de Navarre , son cours de grammaire déjà terminé, et prit rang parmi les artiens. 11 n'avait alors que quatorze ans. Nous ne ferons pas violence

(1) « In primo vero hujus scholœ ingressu, sermocinalium seientiarum , Gramniaticœ viilclicet et Logicœ, Rhetoricae et Poeticœ artis Doctores invenio qui omnes juxta suœ facultatem Joctrinœ aliquid offeriint. Alii grammaticalia Prisciani rudimenta; alii logicalia Aristotelis argumenta; alii Rhetoricœ Tullii blandimenta; alii poetica intcgumenta Virgilii , nec solum isla, quin imo Ovidii prœsentant fabulas, Fulgentii Mythologias , odas Horatii, 0..... Orosii, Juvenalis salyras , Senecse tragœdias , comœdias Terentii, Invectivas Salustii, Sidonii epis'tolas , Gassiodori formulas, Declamationes Quintiliani, DecaJas Titi Livii, Valerii epitomata, Martialis epigrammata, centones Homeri, saturnalia Macrobii et generaliter, etc. »

(2) Grévier se trompe lorsque, voyant disparaître la rhétorique de ces actes officiels , il s'imagine qu'on ne Tétudiait plus. La rhétorique et les rhétorieiens se retrouvent sous les noms de grammaire et de grammairiens.

Page 1